QUATRIÈME LEÇON
L'obsession (suite).
Sommaire. — I. Exemple clinique. — Obsessions apparaissant au cours d'un état de neurasthénie tardive, à la suite d'une attaque de ramollissement cérébral.
II. De Yubsession hallucinatoire et de ['hallucination obsédante.
Exemple clinique.
III. Des troubles de la sensibilité générale dans l'obsession.
Ils peuvent coexister avec des hallucinations. — Exemple clinique. Ils peuvent exister seuls.
Ils sont alors provoqués par l'idée obsédante — Exemple clinique. Ou bien, ils se montrent à l'état indépendant, déterminant à eux seuls la crise. — Exemples cliniques.
Messieurs,
I. — Dans notre dernière réunion, nous avons jeté un coup d'oeil rapide sur l'aspect clinique général de l'obsession. Je vous ai aussi rapporté une observation et présenté deux malades qui vous ont permis d'abord de vérifier la plupart des particularités que je vous avais signalées; en outre, elles justifiaient la division de l'obsession en deux formes, Tune constitutionnelle, l'autre acquise, avec une série de cas intermédiaires.
Permettez-moi, avant d'aller plus loin, de vous citer encore un fait que j'ai observé il y a quelques années (1), et qui vient à l'appui de cette manière de voir.
(1) Observation présentée à la Société médico-psychologique (Annales médico-psychologiques, juillet-août, 1891).
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Il s'agit d'un homme chez lequel tes obsessions ont apparu à un âge avancé, au cours d'un accès de neurasthénie tardive, survenu lui-même à la suite d'une attaque de ramollissement cérébral.
Je n'ai pu me procurer de renseignements détaillés sur les ascendants de ce malade ; je sais seulement que son père est mort à un âge avancé, soixante-quinze ans environ, d'une attaque d'apoplexie; la mère était migraineuse. Mon malade est fils unique; sa femme, hystérique, obèse, est morte paralysée à l'âge de cinquante ans. Us ont eu trois enfants. L'un est mort de convulsions en bas âge; une fille, âgée de vingt-cinq ans, intelligente, d'une santé faible, a un caractère un peu romanesque et présente les symptômes atténués de la maladie du doute. Un fils de vingt ans, d'une intelligence moyenne, est d'un caractère extrêmement mystique; il a une asymétrie faciale des plus prononcées.
M. A..., qui n'a pu me renseigner sur sa première enfance, assure n'avoir jamais été malade. D'une taille assez forte et régulièrement constitué, il était encore très vigoureux et portait assez allègrement ses soixante ans. D'un caractère doux, très probe, intelligent et instruit, occupant une situation assez élevée dans une grande administration de l'État, un peu méticuleux dans l'exercice de ses fonctions, il n'a jamais eu cependant, jusqu'à ces derniers temps, de « manies » spéciales.
Quatre ans environ auparavant, c'est-à-dire à l'âge de cinquante-six ans, M. A..., à la suite d'une période de surmenage intellectuel, fut pris de symptômes neurasthéniques très accentués.
C'était, dans l'ordre physique, une céphalée sus-orbitaire, produisant une sensation de constriction et de pesan-
leur, des douleurs rachialgiques surtout au cou et au sacrum, de la faiblesse des jambes, surtout le matin au réveil, de l'insomnie persistante, des vertiges peu intenses mais presque permanents et rendant la marche très difficile, des troubles dyspeptiques, tels que lenteur de la digestion, ballonnement de l'estomac, éructations. Du côté intellectuel, fatigue rapide, compréhension difficile, paresse de la mémoire.
Ces différents symptômes se sont bientôt amendés sous l'influence d'un traitement approprié, et le malade a pu reprendre ses fonctions comme auparavant.
Deux ans et demi plus tard (à 1 âge de cinquante-huit ans et demi), il eut une perte de connaissance de peu de durée, à la suite de laquelle il constata un peu d'engourdis^ sèment et de faiblesse dans le côté gauche du corps. Il ne s'en inquiéta guère; cependant il a remarqué que, depuis ce temps, sa jambe gauche est devenue de plus en plus faible.
A cinquante-neuf ans et demi, six mois à peu près avant que je le visse, à la suite de travaux intellectuels excessifs et d'émotions provoquées par des deuils de famille, il recommença à souffrir des malaises qu'il avait éprouvés, il y a quatre ans, et d'autres symptômes qu'il n'avait pas encore ressentis.
Au moment de mon examen, il se plaint, lorsqu'il marche, non seulement d'avoir les jambes faibles, mais de sentir parfois une sorte d'oscillation sous les pieds. Il accuse également une céphalée en casque des plus nettes, les points les plus douloureux se trouvant à la nuque et au-dessus des sourcils; il a aussi des douleurs le long de la colonne vertébrale. En .outre, ses digestions se font mal; après les re-
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pas, il est somnolent, son estomac e«t gonflé, il a des éructations fréquentes, mais pas de vomissements; constipation. Il se plaint de ne pouvoir travailler, de ne pouvoir même lire une lettre ou quelques lignes d'un journal, tant est grande et rapide la fatigue que cause le moindre effort d'attention. Il se sent incapable de prendre la moindre détermination; pour exécuter les actes les plus simples, il est assailli de doutes et de scrupules, qui, devenant parfois très intenses, s'accompagnent d'un sentiment d'angoisse très prononcé et d'une douleur dans la région précordiale (dont le malade, d'ailleurs, se préoccupe beaucoup). C'est, en somme, une véritable folie du doute.
J'ai été témoin de plusieurs accès de ce genre; je ne citerai qu'un fait, il est caractéristique. Un jour, le malade, venu à ma consultation, était sorti et descendait l'escalier. Quelques minutes après, on sonne et l'on me dit que la personne qui vient de sortir désire me parler de nouveau. «Je vous demande pardon, me dit M. A..., de vous déranger encore, et vous allez vous moquer de moi, sans doute. Mais en descendant l'escalier, l'idée m'est venue que la porte de votre appartement n'était peut-être pas fermée, et je n'aurais pas été tranquille si je n'étais pas venu de nouveau sonner pour la faire ouvrir, afin de me convaincre qu'elle était bien et dûment close. C'était plus fort que moi. Excusez-moi, je vous prie ; je me retire, car maintenant je suis rassuré. »
M. A... a également peur des voitures, et c'est pour lui un réel supplice que de traverser une rue. Il est aussi agoraphobe et ne peut franchir une place sans angoisse, que s'il en fait le tour. Ces différents symptômes sont tout récents ; ils ont débuté à la suite de la seconde rechute. Jamais antérieurement M. A... n'avait éprouvé rien de semblable.
J'ajouterai que ce malade se rend parfaitement compte de son état; il s'en montre même très affecté; il se décourage, craint de ne pas guérir et de ne pouvoir plus se livrer aux travaux intellectuels. Il a aussi des préoccupations hypocondriaques sur l'état de sa santé physique, mais est néanmoins accessible aux consolations et aux exhortations qu'on lui prodigue.
Je vous signalerai enfin les troubles de la mémoire, qui sont assez complexes, en ce sens que les uns sont conscients et les autres inconscients. Ainsi le malade constate luimême qu'il a beaucoup de mal h se rappeler ce qu'il lit, ce qu'il fait, certains noms, certains événements. Et même, à ce qu'il dit, ce serait là souvent l'origine d'accès d'angoisse, lorsque, par exemple, il ne se rappelle pas exactement s'il a fait telle ou telle chose, fermé sa porte, mis ses allumettes en lieu sûr, fermé sa caisse, etc. Lorsqu'il parle, même dans les moments de calme, il répète souvent plusieurs fois de suite la même chose, et cela inconsciemment, ou bien il oublie la réponse qu'on lui a faite, et lorsqu'on le lui fait observer, assure de la meilleure foi du monde qu'on ne lui a pas répondu.
Au point de vue somatique, on constate une diminution considérable de la force musculaire du bras et surtout de la jambe gauches. Pas d'exagération des réflexes tendineux. Dans la marche, la jambe gauche est un peu traînante, se soulève moins facilement du sol et fléchit sous le poids du corps. Les artères radiales et temporales sont sinueuses et un peu dures. Au cœur, on peut constater à la base un léger claquement du second bruit aortique. Les urines sont normales. Cataracte double commençante.
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J'arrive au diagnostic.
La neurasthénie me semble évidente chez ce malade, et nous en trouvons la preuve dans la céphalée spéciale, la rachialgie, les vertiges, la sensation de faiblesse des jambes, les troubles dyspeptiques, etc.
D'un autre côté, on ne peut nier l'existence d'une affection organique qui peut être rattachée au ramollissement cérébral, si l'on en juge par l'état du système artériel. Rappelez-vous cet ictus qui a laissé à sa suite une parésie très nette de la jambe gauche.
Au point de vue intellectuel, vous reconnaissez sans peine les idées obsédantes dont je vous ai entretenus; mais il y a plus : parmi les troubles psychiques, les uns, comme les obsessions, sont conscients, exemple l'inaptitude au travail, l'incapacité de fixer l'attention, l'aboulie, la paresse de la mémoire, la difficulté de retenir certains faits. D'autres phénomènes sont inconscients : ce sont les défaillances de la mémoire qui se traduisent surtout par des répétitions dans la conversation. Les premiers paraissent justiciables de la neurasthénie; les seconds me semblent surtout imputables au ramollissement cérébral.
Quant aux préoccupations hypocondriaques, elles appartiennent plutôt au domaine de la neurasthénie, car elles se rattachent directement aux troubles neurasthéniques et aux obsessions. Notre malade, comme beaucoup de neurasthéniques hypocondriaques, présente aussi ce caractère particulier qu'il se laisse, au moins sur le moment, assez facilement convaincre de l'exagération de ses craintes.
Résumons-nous, Messieurs. Antécédents héréditaires peu significatifs, d'après nus renseignements; dans les an-
CAS INTERMÉDIAIRE. lOo
técédents personnels, rien d'alarmant en tout cas, jamais d'obsessions.
A l'âge de cinquante-six ans environ, première atteinte de neurasthénie; deux ans et demi après, ictus apoplectique léger, mais ayant cependant laissé à sa suite une hémiparésie notable, surtout dans la jambe gauche, et de la faiblesse intellectuelle. Un an et demi plus tard, seconde atteinte de neurasthénie s'accompagnant cette fois d'obsessions conscientes (folie du doute, peur des espaces, des voitures).
Le fait qui me paraît mériter toute votre attention, c'est l'apparition des obsessions à un âge avancé, chezunindividu n'ayant jamais présenté aucun symptôme de ce genre. L'éclosion de ces obsessions peut être, dans le cas actuel, vraisemblablementrapportée aux accidents neurasthéniques.
Vous savez l'importance étiologique de la neurasthénie dans la genèse des idées obsédantes. Sans le surmenage intellectuel, sans les émotions qui l'ont assailli et qui l'ont fait verser dans la neurasthénie, il y a tout lieu de supposer que mon malade, malgré ses antécédents héréditaires, et eu égard à son âge avancé, eût pu continuer de vivre sans devenir un obsédé. D'un autre côté, il est à remarquer que les idées obsédantes ne sont survenues qu'au second accès de neurasthénie, et que, dans l'intervalle, il y a eu un ictus apoplectique dû sans aucun doute à un travail de ramollissement cérébral. Celui-ci peut-être n'a pas été sans jouer également un rôle dans l'apparition des obsessions au second accès de neurasthénie, en portant atteinte à l'équilibre intellectuel.
Ne vous semble-t-il pas que ce nouveau fait peut prendre place, sinon dans les formes absolument acquises de l'ob-
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session, au moins dans les cas intermédiaires —les renseignements héréditaires incomplets m'imposent cette réserve? À tout prendre, ce cas ne se présente pas sous l'aspect d'une forme constitutionnelle, et justifie les divisions que je vous ai exposées à cet égard.
J'ai continué h suivre ce malade. Son état neurasthénique s'est d'abord considérablement amélioré sous l'action d'un traitement approprié, et les obsessions ont disparu complètement au bout de quelques mois (1891).
Il en a été ainsi pendant deux ans environ. Mais dans le courant de l'année dernière (1893), M. A... a eu de nouvelles attaques de ramollissement cérébral, dont la dernière l'a laissé hémiplégique droit et aphasique. Sa jambe gauche s'est aussi affaiblie de plus en plus, et il ne peut marcher aujourd'hui qu'avec la plus grande peine.
II. — Je reviens, Messieurs, à l'étude de l'obsession, et j'aborde une question assez controversée : la présence des hallucinations chez les obsédés.
D'après la grande majorité des auteurs qui ont écrit sur les obsessions, les hallucinations seraient exclues du cadre de ces phénomènes psychopathiques. Au dernier Congrès international encore, l'absence des hallucinations était présentée comme un fait caractéristique des obsessions avec conscience par le rapporteur, M. Falret; et malgré quelques objections de M. Charpentier, cette conclusion fut votée par le Congrès (1).
Ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de vous le dire, cette opinion me semble absolument erronée. En me fondant sur quelques observations recueillies dans les auteurs et sur
(1) Compte rendu du Congres international >le médecine mentale, Paris, 1889.
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un certain nombre de casque j'avais observés, j'ai tenté de démontrer, dans une communication à la Société médicopsychologique ( 1 ), que l'hallucination ne doit pas être exclue du cadre des obsessions. Elle peut être alors tantôt secondaire à l'idée obsédante, tantôt primitive. Dans le premier cas, l'idée obsédante s'accompagne d'une hallucination qu'elle provoque (obsession hallucinatoire)] dans le second, l'hallucination a une existence indépendante, avec tous les caractères communs aux obsessions en général (hallucination obsédante). Dans ces circonstances diverses, l'hallucination peut intéresser soit seulement les centres perceptifs communs, soit aussi les centres de la fonction langage; elle peut être verbale, auditive, visuelle, motrice d'articulation ou même motrice graphique; toutes ces hallucinations verbales, obsédantes et conscientes, prenant ainsi place à côté des autres variétés déjà décrites d'onomatomanie.
Depuis, d'autres exemples confirmatifs ont été rapportés, notamment par Gatsaras (2), et j'en ai recueilli moi-même un certain nombre.
Voici d'ailleurs une malade de la consultation externe qui, entre autres obsessions, présente celle de la mort.
C'est une femme âgée de trente-quatre ans.
Sa mère avait des attaques de nerfs, vraisemblablement hystériques.
Son père, buveur, est mort à soixante et un ans, comme paralysé, tremblant et pleurant tout le temps. La femme d'un oncle maternel est devenue folle à la suite d'une couche, et notre malade s'en est beaucoup frappée.
(1) J. Séglas, Annales médico-psychologiques, 1892.
(2) Catsaras, Annales médico-psychologiques, 1892. — Voir aussi Ch. Féré, Pathologie des émotions, obs. XXXVI.
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Elle-même eut des convulsions dans l'enfance. Elle fut toujours peureuse et impressionnable. Dès l'âge de quatre ou cinq ans, à l'occasion du moindre bobo, elle demandait tout de suite si elle allait mourir. Toute sa vie, elle a eu peur de la mort ; mais cette peur n'est devenue véritablement ob&édante que depuis dix ans, à la suite d'une perte abondante survenue pour une fausse couche de trois mois. Dès ce moment, elle ne se sentit plus la même, elle était tout étourdie, « comme si elle n'avait plus de cerveau ». Elle mangeait peu, dormait mal; mais continuait cependant de travailler, sans grand courage, car elle se sentait très faible et se demandait si elle s'en remettrait jamais.
Un jour, au milieu de son travail, elle entend soudain comme une voix intérieure, dans sa gorge, lui disant : « C'est pas la peine, tu vas mourir. » En même temps, elle est tout angoissée, elle étouffe, le sang lui monte à la tête. Cela n'a pas duré longtemps, et elle a pu, bien que fort émue, se remettre à son travail. Mais depuis lors, à tout propos, cette voix intérieure se fait entendre, et si elle veut travailler, s'occuper de son ménage, causer même, elle entend intérieurement : «A quoi bon! tu vas mourir. » Et la voilà « toute tournée », rouge, angoissée, etc., réduite à l'inaction malgré tous ses efforts pour lutter et sous peine de voir la crise recommencer à sa première tentative d'occupation.
Cet état dura dix-huit mois. A plusieurs reprises, les crises furent même plus intenses et s'accompagnèrent d' hallucinations visuelles. Ainsi une fois, tout d'un coup, elle eut une vision « comme si la sainte Vierge lui apparaissait à travers le ciel entrouvert », en même temps qu'elle lui disait intérieurement : « Tu vas mourir. »
A plusieurs reprises aussi, elle s'est vue elle-même cou-
chée dans un cercueil, blême comme une morte; cela, toujours au moment des crises que provoquaient les voix intérieures. Son angoisse était telle alors qu'elle ne savait plus où elle était, se sentait vraiment défaillir, « le cœur lui manquer ». Au moment de ces crises, elle n'avait pas, dit-elle, le moyen de bien se rendre compte de ce qui lui arrivait, tellement elle était inquiète; mais à mesure que la crise finissait, elle se rendait compte de tout, reconnaissait que tout cela n'avait pas le moindre fondement, et se demandait seulement si elle n'allait pas « tomber tout à fait folle ».
Au bout de dix-huit mois, les crises s'atténuèrent et s'espacèrent, mais sans disparaître complètement. Sa santé physique était bonne. Cependant, souvent, et surtout au moment des règles, elle se sentait reprise par l'idée de la mort; alors elle avait beau lutter, « cela la poursuivait sans cesse ». Elle ne pouvait voir un prêtre, entendre le glas d'une cloche, ni même les mots d'enterrement, de cimetière, etc., sans que la voix intérieure lui dise : «Tu vas mourir 1 » « Je ne puis vous expliquer, disait-elle, ce que cela me faisait au cœur; cela dansait, je tremblais de partout, je me sentais rougir... J'avais beau me raidir, il le f allait ï... »
Malgré tout, la vie lui était possible; à la suite de deux nouveaux accouchements, survenus l'un il y a huit ans, l'autre il y a cinq ans, il y eut pendant quelques mois une recrudescence des crises. Puis survint une période de remission et, dit-elle, elle souffrait beaucoup moins de ses ce idées » lorsqu'elle vint à Paris il y a trois ans. Elle eut alors beaucoup à travailler, « trop peut-être, ajoute-t-elle, et cela Ta reprise ». A tout propos, elle entendait la voix intérieure lui répéter : « A quoi bon, puisque tu vas mourir. »
ilO l'obsession.
En même temps sont survenues d'autres obsessions; quand elle voit une fenêtre, elle se sent poussée malgré elle à se jeter dans le vide. Elle ne peut aller chez le boucher, parce qu'elle y voit des couteaux et qu'alors elle se sent prise de la peur de commettre un assassinat. La lecture, le récit d'un crime lui produisent le même effet. Ces diverses obsessions s'accompagnent des mêmes symptômes d'angoisse que l'idée de la mort, alternant avec elle ou plus fréquentes à de certains moments.
J'en aurai fini, Messieurs, avec l'histoire de cette femme, quand je vous aurai dit qu'elle ne présente aucun symptôme d'hystérie. D'ailleurs, elle a une asymétrie faciale manifeste ; les lobules des oreilles sont adhérents.
Voilà, vous n'en doutez pas, une malade atteinte d'obsessions, et les crises par lesquelles elles se manifestent, sans que le reste du complexus symptomatique soit d'ailleurs changé, s'accompagnent d'hallucinations. Ce sont presque constamment des hallucinations verbales motrices, auxquelles à plusieurs reprises se sont associées des hallucinations visuelles. Et ces hallucinations, ainsi que vous avez pu le voir, sont tantôt indépendantes de l'idée obsédante {hallucination obsédante), tantôt provoquées par elle (obsession hallucinatoire).
Les hallucinations verbales motrices sont ici les plus ordinaires et revêtent aussi une forme des plus nettes. Je crois, d'ailleurs, comme je vous l'ai déjà dit, que ce genre d'hallucinations particulières est très fréquent chez les obsédés, qui disent souvent en décrivant leurs idées que « cela leur vient à l'esprit comme si quelque chose le leur disait intérieurement, ou comme s'ils se parlaient à euxmêmes »,
TROUBLES DE LA SENSIBILITÉ GÉNÉRALE. lil
Les différentes espèces d'hallucinations, verbales ou communes, sensorielles ou motrices, que nous avons étudiées au début de ces conférences, peuvent se présenter au cours des paroxysmes de l'obsession ; je ne puis, faute de temps, vous en citer davantage. Vous en trouverez des exemples dans le travail que j'ai présenté à la Société médico-psychologique.
III. — Un autre groupe de faits méritent d'être rapprochés des précédents : ce sont ceux dans lesquels les fausses perceptions ne sont plus du domaine de la sensibilité spéciale, mais se rapportent à la sensibilité générale.
Les hallucinations motrices, communes ou verbales, par l'élément kinesthétique prédominant qu'elles renferment, sont déjà comme un exemple de faits intermédiaires.
Ces troubles de la sensibilité générale se conduisent alors vis-à-vis de l'obsession comme les autres hallucinations, se présentant dans le paroxysme soit isolés, soit provoqués par l'idée obsédante.
Le malade que nous allons examiner maintenant sera la confirmation de ce que j'avance. Chez lui, vous allez voir que l'idée obsédante provoque à la fois des hallucinations sensorielles et des troubles de la sensibilité générale.
Ce jeune homme, âgé aujourd'hui de vingt-huit ans, est issu d'une famille de névropathes. Assez mal équilibré luimême au point de vue intellectuel, il n'avait cependant présenté aucun trouble ressemblant à une obsession, lorsque le 10 mars de Tannée dernière, en se promenant avec son père et sa mère, il eut peur d'un chien enragé, qui passa non loin de lui, mais ne le toucha même pas.
A dater de ce moment, le père, la mère et lui-même eurent la crainte obsédante de la rage.
112 l'obsession.
Je laisse de côté l'histoire du père et de la mère, sans grand intérêt d'ailleurs.
Pour lui, cet événement l'impressionna très fort et le laissa dans un état de malaise indéfinissable, les jambes brisées, ne pouvant manger ni dormir, rêvant de chiens, ressentant comme un poids à l'estomac, qui l'empêchait de respirer et d'avaler.
Au bout de plusieurs jours, il fut pris de la crainte de devenir enragé, en se rappelant que, plusieurs années auparavant, il avait été mordu légèrement par un chien et que ce chien aurait pu être enragé.
Cette crainte, d'abord vague, se précisa bientôt, s'accompagnant de phénomènes d'anxiété de plus en plus marqués, et revenant à intervalles de plus en plus rapprochés, pour atteindre son maximum au bout d'un mois environ.
C'est alors que nous voyons apparaître les symptômes sur lesquels je désire attirer votre attention. A ce moment, l'idée de la rage, qui n'était qu'une sorte de crainte vague réveillée par la vue d'un chien, le mot rage, etc., vint à s'accompagner de symptômes nouveaux. Lorsqu'elle se présentait à l'esprit du malade, il ressentait en même temps une sensation douloureuse très violente à la jambe droite, à l'endroit où il prétendait avoir été mordu autrefois, et où il n'existe d'ailleurs, vous le voyez, aucune trace de cicatrice. En même temps, il avait comme une envie de mordre et d'égratigner si violente, qu'il croyait mordre réellement et se regardait parfois dans la glace pour s'assurer que ses mâchoires restaient immobiles.
Ces nouveaux symptômes se reproduisirent désormais à chaque crise. En outre, il lui est arrivé parfois de voir en même temps comme écrit ou d entendre bourdonner à ses
oreilles le mot : « Rage... rage... rage... » D'autres fois, lorsque la crise le prenait dans ses nuits sans sommeil, il voyait des chiens dans sa chambre. Un jour même, sa crise l'ayant pris dans la rue, il se mit à s'enfuir devant un chien enragé imaginaire qu il croyait voir à ses trousses; il cria, ameuta les passants ébahis qui ne voyaient rien du tout pour leur part.
Parallèlement, les symptômes d'angoisse devenaient plus intenses; le malade les écrivait lui-même alors : « Malaise général indéfinissable, bourdonnements d'oreilles, obscurcissement de la vue, vertige, resserrement de la poitrine, nausées, dyspnée extrême, secousses dans tout le corps. »
Ces crises devinrent bientôt presque continuelles, entretenues sans cesse par la douleur de la jambe, devenue persistante, bien que plus sourde entre les paroxysmes, au moment desquels elle s'exaspérait toujours.
Gela dura ainsi jusqu'au mois d'octobre, puis les crises s'espacèrent, s'atténuèrent. La crainte de la rage s'effaça, mais une nouvelle crainte survint, celle de l'épilepsie.
Je m'en tiendrai à la première partie de cette histoire. Vous y voyez, en effet, la preuve que des troubles de la sensibilité générale peuvent être provoqués par l'idée obsédante aussi bien que les hallucinations sensorielles, puisqu'ici ces différents symptômes se montrent concurremment.
Mais les troubles sensitifs peuvent se manifester à l'état isolé, dans les mêmes circonstances.
J'ai suivi pendant longtemps à la consultation externe un homme âgé de trente-six ans, forgeron, qui, entre autres obsessions, fut atteint de la peur de la rage. Un jour, à 2 heures du soir, il conduisit à Alfort, dans une petite voi-
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ture, un chien qui avait été mordu à 7 heures du matin. Lui-même n'avait été mordu en aucune façon ; cependant il fut vivement impressionné, et quelques jours après il fut obsédé par la crainte de la rage. Comme ses autres idées obsédantes, celle-ci se présentait par crises, venant petit à petit, et annoncées « par une douleur de tête, des tremblements, un point de côté au cœur ». Elles avaient ceci de particulier qu'elles s'accompagnaient d'une sensation très douloureuse à la main gauche, dans un endroit où le malade s'était égratigné avec un morceau de fer, six semaines environ avant qu'il conduisît son chien à Alfort, et à ce moment, dit-il lui-même, cette égratignure était déjà complètement guérie et ne le faisait nullement souffrir.
Il va sans dire que lorsqu'une sensation douloureuse de ce genre et une idée obsédante se trouvent ainsi une fois associées, elles peuvent se réveiller Tune l'autre, l'idée provoquant la sensation ou réciproquement. Elles font corps ensemble.
Il est d'autres cas, enfin, où les troubles de la sensibilité générale, cœnesthétiques, sont indépendants d'une idée obsédante quelconque, et déterminent à eux seuls la crise.
On pourrait déjà invoquer à l'appui de cette opinion les faits dans lesquels on observe, sans idée obsédante, quelques-uns des symptômes habituels de l'angoisse dans le paroxysme, se présentant d'une façon indépendante tout en gardant leurs autres caractères.
Mais je préfère laisser de côté ces exemples pour considérer ceux dans lesquels un trouble cœnesthétique, spécial et déterminé, existe à l'origine de la crise obsédante.
Ils ne sont pas rares, d'ailleurs.
Un de mes malades, présentant déjà de la folie du doute,