TROUBLES DE INATTENTION
Écoutez ce que dit notre malade : « Mes idées m'arrivent beaucoup moins quand je suis bien occupée, et le mieux que j'aie à faire pour être tranquille, c'est de m'occuper à un travail qui m'absorbe l'esprit. Mais cela n'est pas aisé, parce que je m'applique difficilement maintenant; je n'ai plus de mémoire, et bien que je fasse ce que je puis pour être bien attentive à ce que je fais, je n'y suis jamais tout entière. Bientôt voilà que ma tête repart dans mes idées et mes ruminations. En même temps que je suis là à faire tous mes efforts pour comprendre, raisonner ce que je veux faire, il y a dans mon esprit une autre pensée comme étrangère qui s'impose à moi, me distrait, m'empêche de faire ce que je voudrais, ce à quoi elle arrive toujours. Car bien vite je ne comprends plus rien à ce que je fais, je suis absorbée par mes ruminations sans pouvoir raisonner et me rendre un compte exact de rien. »
Un jeune homme, atteint de folie du doute, me disait de même : « Au début de ma maladie, je pouvais encore m'occuper, et alors mes idées me laissaient tranquille. Il m'était possible de m'en distraire en m'occupant à autre chose sans trop de difficulté. Maintenant, je ne puis plus m'absorber sur rien, je ne puis plus même lire; mon attention s'éparpille aux moindres faits, je ne comprends ni ne retiens rien. » — 11 s'était toujours beaucoup occupé de littérature, de musique. « Aujourd'hui, ajoute-t-il, au théâtre ou au concert, je suis continuellement distrait; malgré tous mes efforts, je ne puis suivre le spectacle, je regarde sans voir, j'écoute sans entendre ; et pendant tout ce temps, mes idées me travaillent, partant du programme que j'ai à la main pour arriver au Kamtchatka, et cela n'a pas de raison de s'arrêter. »
Les obsédés nous apparaissent ainsi sous le même aspect que les personnes qui, concentrées sur un travail absorbant, ne perçoivent plus, ou perçoivent incomplètement les excitations du monde extérieur. A cet égard, ils sont comme eux en quelque sorte anesthésiques, et le fait est confirmé par les recherches expérimentales de Buccola, dont je vous ai parlé l'avant-dernière fois (p. 75).
J'observe actuellement une jeune onomatomane en proie à des obsessions presque constantes; elle est absorbée en elle-même et reste insensible à toute excitation extérieure. Si on lui parle, il faut la secouer pour la faire répondre; elle paraît alors s'éveiller comme d'un rêve, n'ayant même pas entendu ce qu'on lui a dit. Puis, rapidement elle retombe dans son état d'absorption intérieure.
11 y a cependant une différence entre l'obsédé et le travailleur absorbé dans ses occupations. Chez ce dernier, la distraction vis-à-vis des choses extérieures est provoquée par ce fait que l'attention s'exerce volontairement dans une certaine direction, dénotant ainsi une activité réelle de l'esprit. Chez l'obsédé inattentif à ce qui se passe autour de lui, il ne s'agit plus que de phénomènes (X automatisme ; l'effort volontaire d'attention est réduit au minimum, tandis qu'il y a au contraire fixation sur un point et développement exagéré de l'attention spontanée, involontaire.
Cette distinction, Messieurs, est importante à bien des égards; il faut bien s'entendre lorsqu'on dit que l'obsession correspond à une hypertrophie de l'attention. Cette hyper trop lue de l'attention ne porte que sur l'attention involontaire, spontanée, au détriment de l'attention volontaire, réfléchie ; cette dernière se trouve, au contraire, considérablement réduite, parfois impossible. L'idée obsédante arrive à s'imposer à la conscience, à l'envahir par
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une sorte d'effraction de la volonté, malgré l'attention. L'obsession n'est pas une exagération de la volonté sous sa forme intellectuelle, c'est-à-dire de l'attention, pas plus que l'impulsion n'est une exagération de la volonté sous sa forme motrice. Obsédés comme impulsifs, tous sont des abouliques, tous présentent cet état de dissociation psychique que nous cherchons en ce moment à définir.
Messieurs, les exemples que vous venez de voir ont déjà pu, je l'espère, vous convaincre; or, ce sont là des cas tout à fait ordinaires. Il en est d'autres, et non pas des plus rares, où la dissociation psychique est encore plus manifeste.
C'est d'abord lorsque l'idée obsédante est en contradiction directe avec les tendances individuelles du sujet, produisant ce qu'on a appelé quelquefois le contraste psychique (Raggi).
Vous savez, par exemple, que les impulsifs homicides sont souvent portés à frapper les personnes pour lesquelles ils ont le plus d'affection ; telle la malade que nous avons examinée ensemble dans notre avant-dernière réunion.
Voici un autre exemple où le contraste psychique est plus évident encore.
Une jeune fille, d'une famille névropathique, commença, vers L'âge de douze ans, à avoir des scrupules religieux qui, par la suite, firent place à une véritable folie du doute, portant sur l'accomplissement des devoirs religieux, des conséquences que cela pouvait avoir, etc. A l'âge de vingttrois ans, obsédée plus que jamais par ses ruminations maladives, la malade fit le vœu de se faire religieuse. Dès lors, elle alla mieux et fut pendant deux ans à peu près
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débarrassée de ses ohsessions. A cette époque, sa sœur tombe assez gravement malade ; voilà notre obsédée poursuivie par cette idée que cette maladie résulte de ce qu'elle n'a pas encore accompli son vœu. Elle le renouvelle formellement et se trouve calmée. Sa sœur guérit. La malade songe alors sérieusement à se faire carmélite. Mais chaque fois qu'il s'agissait de mettre à exécution ce projet, elle était prise malgré elle d'idées absolument contradictoires, rêvant du monde, de fêtes, d'aventures romanesques, etc., cet état s'accompagnant d'une angoisse extrême. « Et, ditelle, plus je voulais me faire religieuse, plus il me venait de ces idées contraires, »
En même temps, elle avait des impulsions également angoissantes. A l'église, elle se sentait poussée à blasphémer, à faire des gestes inconvenants, des grimaces devant l'autel. Elle ri est même pas bien certaine, malgré tous ses efforts, de ne pas s'être laissée aller à ces impulsions. Si elle allait à confesse, au lieu de s'humilier, elle avait, dit-elle, des envies de raconter toutes sortes de choses pour se rendre intéressante et qu'on pense très bien d'elle. Elle avait également par instants du délire du toucher, de l'arithmomanie, etc. ; enfin, elle présentait des symptômes très accentués de neurasthénie.
Dans ce même ordre d'idées, nous pourrions placer un certain nombre des faits de manie blasphématoire de Zani et de Verga.
Il en est aussi de beaucoup plus simples et qui, en raison même de cette simplicité, mettent mieux en lumière le contraste psychique et la division de conscience.
Ce sont ceux où l'obsédé est irrésistiblement poussé à se contredire lui-même.