CONTRASTE PSYCHIQUE
Raggi (1) rapporte aussi l'observation d'un jeune homme de vingt ans, névropathe héréditaire, qui par instants ne pouvait ouvrir la bouche sans être forcé de faire les raisonnements les plus absurdes, et souvent môme de dire tout Je contraire de ce qu'il eût voulu. Et cela le prenait surtout à propos de questions sérieuses. Il se rendait compte de cet état qui l'affectait beaucoup. Mais malgré tous ses efforts, il ne réussissait, pas à se dominer, cette impulsion étant toujours plus forte que la contrainte qu'il s'imposait.
J'ai vu moi-même un fait de ce genre dont voici la relation sommaire.
Un jeune homme âgé de dix-neuf ans, fils d'un père obsédé, d'une mère hystérique, étant lui-même d'une intelligence très moyenne, d'un caractère taciturne, romanesque, avait toujours été enclin à la contradiction; étant tout enfant, il suffisait qu'on lui dît une chose pour qu'il fît tout le contraire.
Vers douze ans, à la première communion, idées mystiques, scrupules religieux exagérés, doute.
A dix-huit ans, excès de travail, veilles, pratiques religieuses exagérées, jeûnes amenant un état de neurasthénie très prononcé, maux de tête, palpitations, accès d'angoisse précordiale sans motif. Au bout de quelques mois, agoraphobie, puis idées obsédantes très particulières.
A de certains moments, pendant un temps plus ou moins long, quelques jours en général, M. C..., lorsqu'on lui parle, fût il de l'avis de son interlocuteur, se sent irrésistiblement poussé à le contredire, ce qui souvent l'amène à nier les faits les plus évidents, comme le son d'une cloche voisine, la couleur d'un objet à distance de vision distincte
(l) Raggi, Archivio Ualiano per le malattie nervose, 1887.
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et sans qu'il ait de daltonisme. Il reconnaît lui-même que c'est absurde, mais ne peut s'en empêcher. Ce qui le peine le plus, c'est qu'il lui arrive aussi par moments de se contredire lui-même et, au moment où il veut exprimer une idée, de dire tout le contraire de ce qu'il veut.
Les obsessions dans lesquelles existent ces troubles de la sensibilité générale sur lesquels j'ai appelé votre attention dans notre dernière conférence, mettent aussi en évidence la désagrégation psychologique chez les obsédés. En effet, ces sensations étranges, venant de la cœnesthésie, modifient le complexus de faits psychiques englobés sous le nom d'état cœnesthétique. Or, celui-ci, comme vous le savez, constitue la base fondamentale de l'idée de la personnalité. Toutes ces causes, capables déjà d'altérer l'homogénéité de la conscience personnelle, peuvent se relier encore à toute' une série de nouveaux phénomènes psychiques, qui ne lui restent aussi qu'imparfaitement assimilés.
Rappelez-vous les exemples que je vous ai déjà cités, où ces troubles se montrent à l'état isolé (p. 113 et suiv.).
On les retrouve également dans nombre de cas d'obsessions bien vulgaires, où l'on ne pense jamais à les réelle relie i'.
C'est ainsi qu'on englobe sous le nom d'agoraphobie des faits certainement disparates.
Si, dans la plupart des cas, l'agoraphobie est bien réellement la peur de l'espace, il en est d'autres où elle n'est qu'une forme d'obsession aboulique pure — je vous en citerai un exemple tout à l'heure — ou en rapport avec un de ces troubles cœne*thétiquea<Jûnt je viens de vous parler.
Un de mes malades, par exemple, est pris d'une crise anxieuse chaque fois qu'il doit traverser une place. Sans
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doute, celte place lui fait peur, il redoute de la franchir ; mais pourquoi? C'est qu'à ce moment il ne sait plus comment s'y prendre pour marcher, pour faire mouvoir ses jambes. L'une d'elles, en effet, la droite, lui semble comme dédoublée {sic)] il se sent comme trois jambes et parfois il voit môme cette troisième jambe à côté des deux autres, et s'il ne peut traverser la place, c'est qu'il ne sait comment il doit faire pour marcher avec trois jambes au lieu de deux.
Voici un autre cas dans lequel l'agoraphobie semble de môme être surtout en rapport avec un trouble de la perception personnelle des sensations internes, cœnesthétiques.
Je connais une dame qui, à de certains intervalles, se trouve condamnée à rester cloîtrée chez elle et ne peut descendre dans la rue sans être prise d'une crise angoissante. Agoraphobie, direz- vous? — Soit; mais est-ce simplement la peur de l'espace qui l'angoisse? — Non pas. « Au bout de quelques pas, dit-elle, il me semble que je me dédouble. Je perds la conscience {sic) de mon corps qui est comme en avant de moi. Je marche, j'ai bien conscience que je dois marcher, mais je n'ai pas conscience de ma propre identité, que cest bien moi qui marche. Je fais des efforts pour me prouver que c'est bien moi, et souvent il me faut interpeller un passant, entrer dans un magasin pour parler, demander quelque chose afin de me donner une nouvelle preuve queye suis bien réellement moi. »
Ces faits si caractéristiques me dispenseront, Messieurs, de plus amples commentaires, et je reviens à la malade que je vous ai présentée tout à l'heure; nous allons lavoir accuser, dans dus conditions analogues, des troubles psychiques tout à fait identiques.
Je vous ai dit déjà qu'au nombre de ses idées obsédantes
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figurent des impulsions à frapper, surtout les enfants. Lorsqu'elle en rencontre un sur son chemin, elle se sent poussée malgré elle à le frapper, et en môme temps elle éprouve dans le bras droit la même sensation que si elle frappait réellement. Gela est si net, qu'elle prend toujours la précaution de maintenir son bras, tant est grande sa peur de frapper. Cependant, malgré cette précaution, quand cette hallucination kinesthétique motrice, vient à se produire, cette femme ne sait plus exactement si oui ou non le mouvement a été réellement exécuté, et dans le désarroi mental de la crise qui survient alors — comme elle a aussi de la folie du doute — elle se demande si elle n'a pas réellement frappé. Elle se rappelle que sa main, dont elle a senti le mouvement, tenait un sac renfermant des objets pesants. N'aurait-elle pas blessé l'enfant qui passait?
L'hallucination motrice domine ainsi la conscience personnelle, détourne à son profit les événements psychiques qui lui sont contemporains, si bien que la malade n'a plus une conscience exacte de leur valeur, reste dans l'incertitude ou arrive même à la conclusion qu'elle a bel et bien frappé, que l'enfant est blessé, etc.
Au nombre des idées de doute multiples que présente cette même malade figure au premier rang la crainte de tromper — ou même, comme nous le verrons dans un instant, d'avoir pu tromper malgré elle son mari.
Ce doute angoissant la prend souvent le matin au réveil, parce qu'elle se sent alors, en bonne neurasthénique qu'elle est, toute courbatue, anéantie, éprouvant la même sensation générale qui suivait autrefois les rapports conjugaux. Aurait-elle donc trompé son mari la nuit, sans s'en rendre compte? C'est en vain qu'elle ferme ses portes et ses fenêtres le soir avec toutes sortes de précautions, qu'elle
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a môme été jusqu'à y mettre des scellés, qu'elle constate le matin que tout est bien en place, qu'elle n'a pu sortir, que personne n'a pu entrer. Elle ne peut arriver à se raisonner, à se débarrasser de ses craintes, en présence de la fatigue et des troubles cœnesthétiques qu'elle éprouve, et elle n'aboutit qu'à cette solution singulière — ou plutôt à cette nouvelle interrogation — la possibilité d'un état de somnambulisme inconscient.
Les troubles de la perception personnelle ressortent encore de l'analyse de ces obsessions, dites quelquefois plus particulièrement abouliques, et consistant dans l'impossibilité d'accomplir tels ou tels actes ; cela, non par suite d'un sentiment, d'une idée pathologiques reliés à cet acte môme, mais simplement par un défaut de synthèse des différents éléments psychiques commandant l'exécution même de l'acte.
S'il est des cas où, existant seules, elles se présentent sous une forme très nette, ayant pu leur mériter une dénomination spéciale (ananabasie,anesthie,anupographie, etc.), il en est d'autres où elles se trouvent englobées sous un même titre avec des faits quelque peu différents.
Par exemple, dans certains cas de délire du toucher, ou mieux du contact passif, le malade ne peut toucher ou supporter le contact d'un objet, parce que cette sensation tactile s'associe chez lui à l'idée d'une substance malpropre, nuisible, à des craintes d'empoisonnement qui le poussent à éviter le contact de ces objets. Il ne touchera, par exemple, des allumettes, un bouton de cuivre, des pièces de monnaie qu'avec des gants ou en prenant un pan de son vêtement.
Mais d'autres fois, le délire du toucher devient actif en quelque sorte. Le malade ne peut toucher un objet, simple-
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ment parce qu'il est incapable à un moment donné de combiner ce mouvement, de synthétiser les différents facteurs psychiques nécessaires à sa production. Et ce qui le prouve, c'est qu'une fois ce mouvement devenu familier, se reproduisant dans des circonstances identiques, il peut s'exécuter automatiquement. L'acte ne nécessite plus une synthèse active, un travail de perception personnelle, mais résulte d'une simple association (i).
« Ce que je fais naturellement, disait fort bien Montaigne, si je m'ordonne de le faire par une expresse et prescrite ordonnance, je ne sçay plus le faire. Cette tyrannie rebute mes membres... ils se croupissent d'esfroy et de despit ! »
Des faits identiques se présentent chez certains agoraphobes, dont l'agoraphobie ne se manifeste que dans certaines circonstances déterminées, comme lorsqu'ils se trouvent en face d'un endroit inconnu ou simplement nouveau à de certains égards. J'ai observé un malade de ce genre qui ne pouvait arriver à traverser une place qu'il ne connaissait pas; pour les autres, il avait son chemin tout tracé dont il ne devait pas s'écarter sous peine de crise. Malgré la nouveauté de certains faits inhérents à chaque traversée, il avait alors, comme il le disait lui-môme, « un certain nombre de points de repère », assurant un automatisme suffisant pour l'exécution de l'acte. Au contraire, la traversée dans une diagonale opposée était un fait nouveau, nécessitant l'assimilation d'un nombre très grand de données psychiques qui lui était impossible; il était alors comme une personne égarée dans un pays inconnu, ne
(1) Voir P. Janet, Revue philosophique, 1891 ; Raymond et Arnaud, Annales médico-psychologique* . 1892.
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sachant où diriger ses pas. Et il remarquait lui-môme que ce n'était qu'une affaire d'habitude, « de mise en train ».
Déjà faciles à apercevoir dans ces obsessions abouliques, les troubles de la conscience personnelle sont encore plus nets dans les impulsions irrésistibles commandant au malade des actes ridicules ou nuisibles qu'il est invinciblement poussé à accomplir malgré tous ses efforts. Alors même qu'elles ne sont pas suivies d'effet, les choses restent les mêmes. Je vous ai déjà rappelé la phrase bien connue : « L'idée d'un mouvement, c'est déjà le mouvement qui commence. » Or, vous l'avez vu, chez ces malades, l'idée du mouvement est tellement nette qu'elle détermine même parfois une hallucination motrice.
11 en est encore ainsi, Messieurs, dans les formes d'obsessions purement intellectuelles. La folie du doute nous en offre en particulier des exemples nombreux, et notre malade encore vous semblera, je l'espère, démonstrative à ce point de vue.
Je vous disais tout à l'heure que souvent ses idées de doute se traduisent par l'inquiétude qu'elle a d'avoir pu tromper autrefois son mari. Un des faits auxquels elle rapporte aujourd'hui le plus souvent ces craintes est, comme tous les autres, parfaitement insignifiant par lui-même. Maintenant encore, la malade dit se bien souvenir qu'à l'époque où ce fait s'est passé, il y a vingt ans, elle était sûre de n'avoir rien à se reprocher, ce qui n'empêche pas qu'aujourd'hui elle n'est plus sûre de ce qui a pu se produire. A force de ruminer sur ce qui aurait pu se passer alors dans l'hypothèse où elle se place aujourd'hui, elle en arrive à se demander si cela ne s'est pas passé réellement
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de la façon qu'elle redoute, si elle n'aurait pas été coupable inconsciemment, sans s'en être rendu compte autrefois.
Les troubles de la perception personnelle, intéressant les images qui sont la base des souvenirs, introduisent ainsi dans les préoccupations obsédantes une sorte d'élément amnésique qui est comme le pivot des interrogations.
Mais ces interrogations peuvent souvent faire place à des certitudes par une sorte de confusion entre le souvenir réel qui reste incertain et les associations d'idées qu'il réveille actuellement.
Notre malade, par exemple, qui ne peut arriver à être sûre de l'exactitude des faits qu'évoque sa mémoire, se dit : '« Mais pourquoi donc ai-je peur que ce fait se soit passé? Si j'ai peur, c'est qu'il y a bien eu quelque chose. » Et alors cette chose qu'elle redoute se précise petit à petit et devient si nette dans son esprit qu'elle finit par affirmer : « Je me souviens. » Elle ne sait plus alors qu'il s'agit d'une simple association d'idées nouvelles à propos d'un fait ancien, mais « elle se la représente comme on se représenterait une chose qui serait vraiment arrivée » (sic). Gela est tellement net qu'elle ne doute plus. Quelques jours après la crise, elle juge sainement les choses et se dit : « Suis-je assez bête d'avoir eu ces préoccupations; » ce qui ne l'empêche pas d'être reprise par d'autres toutes semblables, qu'elle n'apprécie pas mieux que les précédentes à leur juste valeur.
Sans s'adresser aux faits du passé, le défaut de synthèse psychologique peut n'intéresser que des faits de perception actuels.
Nous en avons vu des cas dans les obsessions abouliques, portant sur l'exécution de certains actes ; et le même fait