HALLUCINATIONS CONSCIENTES ET INCONSCIENTES
L'hallucination acte beaucoup étudiée, et Ton a émis pour l'expliquer bien des théories. On peut les réduire h quatre principales :
La première [théorie périphérique ou sensorielle) place dans l'organe des sens lui-même le siègede l'hallucination. Une autre, absolument inverse (théorie psychique), considère l'hallucination comme un phénomène purement intellectuel, un phénomène d'idéation.
P.uis vient la théorie mixte ou psycho-sensorielle — celle qu'a défendue Baillarger — et qui est encore admise par certains aliénistes.
Depuis quelques années enfin, une nouvelle conception de l'hallucination a été émise, soutenue surtout par Tamburini : c'est la théorie qui rapporte l'hallucination à un trouble fonctionnel des centres corticaux.
Cette dernière, à mon avis, mériterait d'être universellement adoptée. Elle cadre mieux que toute autre avec les données de l'anatomie et de la pathologie cérébrales. Elle permet d'aborder des questions et d'analyser méthodiquement des formes que les autres théories seraient impuissantes à expliquer. Vous aurez, je l'espère, dans le cours de ces leçons, l'occasion d'en apprécier la valeur.
Je n'insiste pas et je passe tout de suite aux divisions qu'on a proposé d'établir entre les hallucinations. Une première distinction permet de les séparer en conscientes et inconscientes. Les mots s'expliquent d'eux-mêmes. Dans le premier cas, le malade reconnaît qu'il a affaire à un phénomène pathologique ; dans le second, il en ignore le caractère morbide.
On distingue aussi les hallucinations suivant les sens spéciaux qu'elles affectent; et vous savez qu'elles peuvent
les affecter tous : vue, ouïe, odorat, goût, toucher, et aussi le sens génital.
Une telle division n'est pas inacceptable ; mais nous ne devons pas en rester là, il faut pousser plus loin l'analyse.
Prenons comme exemple les hallucinations de l'ouïe. — Ce sont les plus communes, et elles nous serviront de guide dans cette étude; vous pourrez appliquer aux autres, en totalité (vue, par exemple), ou en partie, les raisonnements que nous ferons à leur sujet.
Il y a plusieurs sortes d'hallucinations de l'ouïe, car les opérations intellectuelles qui succèdent à une impression auditive sont multiples.
11 y a d'abord la perception auditive brute, qui permet de percevoir un son avec tous ses caractères généraux : intensité, timbre, hauteur. Le son est perçu en tant que son, rien de plus.
Un degré plus parfait constitue la perception auditive différenciée ; le son perçu est alors mis en rapport avec l'idée de X objet qui le produit. J'entends un son, et je dis : ce son est celui d'une cloche. Le son qui a frappé mon oreille a réveillé dans mon esprit l'idée de l'objet particulier (cloche) auquel je l'attribue.
Nous avons enfin la perception auditive verbale, celle qui nous permet d'entendre le mot prononcé à notre oreille, non seulement comme son, ou assemblage de sons, mais comme sons différenciés en rapport avec l'idée de l'objet auquel il s'applique.
Ces divisions, qui sont couramment admises, peuvent nous permettre d'établir une classification correspondante des hallucinations de l'ouïe.
La pathologie nous a déjà appris que chacun des trois modes de perception des sons pouvait être altéré. On a
DIVISIONS DES HAILUCINATÎONS. •*;
distingué ainsi : h surdité corticale caractérisée par la perte de son brut; la surdité psychique qui fait perdre la faculté de rapporter un son à l'objet qui le produit; enfin la swrdité verbale ou perte de l'audition des mots en tant qu'ils expriment l'idée d'un objet.
En appliquant cette division aux hallucinations de l'ouïe, on peut admettre parallèlement, ainsi que je l'ai déjà exposé dans des travaux antérieurs :
Des hallucinations auditives élémentaires amenant la perception de sons bruts ;
Des hallucinations auditives communes qui font entendre des so)is rapportés à des objets déterminés ;
Enfin, des hallucinations auditives verbales, où les malades entendent des mots représentant des idées.
Ces trois variétés d'hallucinations n'ont pas la même valeur diagnostique ou pronostique. De plus, si les deux premières sont relativement fort simples, la troisième est au contraire complexe, la fonction du langage, si compliquée elle-même, intervenant dans le phénomène pathologique.
Eh bien, Messieurs, en clinique, il est facile de retrouver les mêmes divisions, et les malades eux-mêmes s'expriment de façons diverses au sujet de leurs hallucinations. Il en est qui entendent des sons bruts qu'ils traduisent dans leur langage par des onomatopées, ou jugent par comparaison. D'autres perçoivent des sons bien différenciés qu'ils rapportent aux objets qu'ils croient les produire. D'autres, enfin, entendent des voix articulant des mots qui représentent des idées.
Ces distinctions établies, voyons comment se produisent les hallucinations.
Je considère d'abord une hallucination élémentaire de l'ouïe. Pour bien en comprendre la genèse, il importe de rappeler comment se forment dans notre esprit les idées des objets.
Gomment avons-nous, par exemple, l'idée de cloche? Lorsqu'une cloche vibre pour la première fois à notre oreille, le son vient impressionner le nerf sensoriel de l'ouïe qui transmet cette impression au centre cortical auditif commun. Là, quelques cellules ébranlées par cette impression sont, à partir de ce moment, fonctionnellement différenciées. Elles répondent au son déjà entendu. Et toutes les fois que, pour une raison quelconque (le même son frappant l'oreille, ou rappelé par un souvenir), ces cellules seront ébranlées de nouveau, l'image auditive se réveillera avec ses caractères particuliers, nous reconnaîtrons ce son de cloche, mais en tant que son seulement.
Or, supposez qu'au lieu d'une impression extérieure, un trouble pathologique vienne ébranler ces mêmes cellules auditives fonctionnellement employées à reconnaître ce son particulier, le malade aura la perception de ce son, sans que cependant la cloche l'ait produit ; ii aura une hallucination auditive élémentaire»
Ce n'est pas tout.
Si en même temps que nous entendons le son de la cloche nous voyons celle-ci sous nos yeux, un autre centre cortical sera impressionné en même temps que le centre auditif: c'est le centre visuel où se formera l'image usuelle de la cloche.
Cette nouvelle image va s'associer à la précédente. Et vous pourrez faire le même raisonnement pour les images que nous fournissent les autres sens. C'est de leur groupement et de leur association que résulte l'idée complète que
nous avons d'un objet, de la cloche, dans notre cas particulier.
Et, lorsque le trouble pathologique qui constitue l'hallucination de l'ouïe viendra impressionner de nouveau les cellules corticales, différenciées déjà pour l'impression auditive, mais associées maintenant à d'autres impressions sensorielles en rapport avec un même objet, il réveillera en même temps les autres images, dont l'association concourt à donner l'idée de cet objet qui se présentera ainsi à l'esprit de l'halluciné.
Dans le premier cas, une image auditive isolée étant réveillée, l'hallucination ne pouvait donner qu'une impression de son brut.
Dans le second, l'image auditive étant déjà associée aux autres images de l'objet de la cloche, l'hallucination les réveillera toutes ensemble, et donnera une idée complète de cet objet. C'est Y hallucination auditive commune.
Passons à des cas plus complexes, aux hallucinations verbales, et pour faciliter l'exposition, supposons que l'hallucination soit un mot. Vous pourrez appliquer le même raisonnement à une phrase, à un discours.
Le mot, vous le savez, est composé de quatre images associées entre elles. Chacune de ces images est localisée dans un centre spécial de l'écorce cérébrale : les images verbales auditives dans le centre auditif, au niveau de la première circonvolution temporale, les visuelles dans le centre visuel au voisinage du pli courbe, les motrices d'articulation dans le centre moteur d'articulation (circonvolution de Broca). Je n'insiste pas sur ces localisations bien connues. — Nous laisserons également de côté, pour le moment, les images et le centre graphiques.
Vous n'ignorez pas que, suivant la prédominance relative de telle ou telle de ces images, on peut diviser les individus en visuels, auditifs et moteurs. La distinction n'est pas toujours facile à établir; elle est cependant très nette dans certains cas.
Ces images verbales associées entre elles constituent ce qu'on appelle la fonction langage et servent pendant la réflexion à donner un corps à notre pensée : c'est le langage intérieur.
Entre ce langage et celui qui nous sert à communiquer avec nos semblables, langage extérieur, il n'y a au fond qu'une différence : c'est que le premier est une opération intime, et que le second suppose une sensation réelle due à une excitation extérieure (audition, lecture) ou un acte effectif (parole, écriture).
Généralement effacées et peu précises dans le langage intérieur, les images verbales prennent parfois — sous l'influence par exemple d'un état d'excitation des centres corticaux — une intensité plus grande, et deviennent aussi vives que celles du langage extérieur. Elles arrivent ainsi h s'extérioriser. Alors, le son d'un mot peut être perçu comme s'il venait de l'extérieur, et, puisqu'il n'existe aucune impression extérieure réelle qui le réveille, ce son rentre dans le domaine des hallucinations. Le malade croit qu'un individu, placé en dehors de lui, a prononcé ce mot : il a eu une hallucination verbale auditive.
Celle-ci peut se présenter avec des caractères bien différents. La voix peut être lointaine ou proche ; elle peut revêtir des timbres variables; elle peut être affectueuse ou menaçante; une seule oreille la perçoit (hallucinations unilatérales), ou bien les deux. Tantôt c'est un monologue, tantôt un dialogue; c'est un discours qui s'adresse direc-
tement au malade, ou c'est une conversation entre deux personnages différents.
Mais, dans tous les cas, le sujet affirme qu'il entend ces voix absolument comme il entend la vôtre, quand vous lui parlez ; point capital dont vous apprécierez l'importance en clinique. N'oubliez pas non plus que le malade, abandonné à lui-même, et sous l'empire de l'hallucination, prend l'attitude d'une personne qui écoute, et se tourne vers son interlocuteur imaginaire.
Ces hallucinations verbales auditives sont les plus fréquentes chez les aliénés. Cela tient à ce que nous sommes pour la plupart, et naturellement, surtout des auditifs.
D'ailleurs, si l'on n'est pas auditif, on peut le devenir par l'exercice, et l'aliéné lui-même nous eu fournit une preuve. Dans certaines formes chroniques où prédomine l'hallucination de l'ouïe, le malade arrive à ne plus pouvoir penser sans entendre sa pensée se répercuter en dehors, avant même qu'il l'ait formulée ; vous connaissez tous ce phénomène qu'on désigne en psychiatrie sous le nom d'écho de la pensée,
La clinique offre des exemples de toutes ces variétés d'hallucinations auditives ; les plus beaux se rencontrent dans les délires de persécution systématisés à marche progressive.
Messieurs, ce que je viens de vous dire des hallucinations de l'ouïe, je pourrais vous le répéter pour les hallucinations de la vue. Il y a des hallucinations visuelles élémentaires : visions de feu, de flammes, d'éclairs, etc. — Il en est qui se rapportent à des objets bien définis : visions de fantômes, d'assassins, de têtes de mort, etc. — Enfin, il y a des hallucinations visuelles verbales, quand le pro-
cessus hallucinatoire intéresse le centre visuel des mots.
J'ai fait connaître moi-même un certain nombre d'exemples de ces dernières. Rappelez-vous l'hallucination historique du festin de Balthazar où les convives virent les mots : Mane, thecel, phares écrits sur la muraille. Certains malades voient des lettres, d'autres des mots, comme ce mélancolique mystique qui croyait voir écrits devant lui les mots : maudit, condamné, etc.
Il est des cas plus complexes encore. Un malade, que j'ai étudié à Bicêtre, atteint d'un délire de persécution avec idées mégalomaniaques, vit un jour, écrits sur une lampe de porcelaine, les mots : Je t'aime. Peu à peu, ses hallucinations s'étant accentuées, il en arriva à visualiser sa pensée, ce qu'il exprimait en disant qu'il s'était habitué à « écrire par les yeux ».
« 11 lançait les lettres dans l'espace, et les assemblait pour former des mots» ; ces lettres, d'abord jaunâtres, blanchissaient en s'éloignant, et à une certaine distance, il ne pouvait plus les apercevoir. Il croyait, de cette façon, correspondre avec les habitants de régions lointaines, qui pouvaient lire les mots « ainsi écrits par ses yeux». Ce malade donnait lui-même à ses hallucinations verbales visuelles le nom pittoresque de photographie de sa pensée.
Il était, d'ailleurs, visuel à l'extrême ; car il lui suffisait de regarder un objet et de fermer les yeux pour en avoir une représentation visuelle très nette et pouvoir ensuite le «photographier» dans l'espace. Pour lui, ce « pouvoir photographique » était une faveur toute spéciale excitant la jalousie de ses ennemis; il voulait même prendre un brevet d'écriture par les yeux.
Vous voyez par ces exemples que les hallucinations verbales visuelles peuvent exister, mais elles sont plus rares
HALLUCINATIONS VERBAXES AUDITIVES. Il
que les auditives; d'abord, parce que, à l'état normal, les images verbales visuelles sont moins fréquemment usitées que les auditives dans le langage intérieur; de plus, bien des individus ne savent pas lire, et ceux-là, évidemment, ne peuvent avoir d'hallucinations verbales visuelles.
Avant de pousser plus avant l'étude des hallucinations, permettez-moi, Messieurs, de vous présenter une malade atteinte d'hallucinations verbales auditives.
C'est une femme au verbiage exubérant, persécutée, ditelle, par les esprits, le spiritisme; en outre, elle a des idées mégalomaniaques. Elle prétend qu'elle est reine de Hollande, qu'elle possédait des milliards, etc. Son délire est déjà ancien, et cette femme, d'une faible intelligence, un peu sénile d'autre part, présente une certaine dissociation intellectuelle. Il est cependant facile de reconnaître chez elle des hallucinations verbales auditives manifestes.
A nos questions, elle répond en général assez correctement; mais parfois vous la voyez s'interrompre dans son discours, tourner la tête comme vers un interlocuteur invisible, tendre très manifestement l'oreille comme si elle prêtait attention à une voix qui lui parle, puis répondre à ce personnage imaginaire. Ce dialogue intercalaire terminé, elle revient à la conversation. Elle s'excuse alors et explique qu'elle a été interrompue par un esprit qui lui parlait du côté gauche, mais elle l'entend par les deux oreilles, et d'une façon si nette que nous avons dû, assuret-elle, l'entendre aussi très distinctement.
Vous voyez même qu'elle peut, presque à volonté, provoquer ses hallucinations de l'ouïe. Elle pose une question à haute voix en se tournant vers un point de l'espace : ce Eh bien, parlez, répondez, ajoute-t-elie. » Puis vous la
voyez écouter, en tendant l'oreille, la réponse de son interlocuteur imaginaire. Elle lui ordonne même de nous parler, et refuse de croire que nous n'ayons pas saisi la réponse qu'elle a, elle, si nettement entendue.
Voilà, Messieurs, un bel exemple d'hallucinations auditives. Mais cette malade a encore d'autres troubles hallucinatoires.
Elle en fait elle-même la différence.
Outre cet esprit qui parle à son oreille, d'autres voix lui viennent d'ailleurs.
Ses persécuteurs, vous dit-elle, ont mis « un téléphone dans son gosier ». « Gela lui fait remuer la langue. » « Elle n'entend alors aucune voix par l'oreille, et cependant elle comprend très bien ce qu'ils veulent dire. »
Remarquez à ce propos un fait intéressant, sur lequel l'aurai à revenir tout à l'heure.
La malade vous parle; tout à coup la voilà qui s'interrompt pour dire avec colère : « Veux-tu te taire, attends au moins que je m'explique. » S'agit-il, comme tout à l'heure, d'une réponse à une hallucination de l'ouïe? Demandons à la malade elle-même : « Non, dit-elle, ça n'est pas la même chose; il veut parler à ma place, avec ma langue. Gela lui arrive toujours; souvent même je parle, et ce n'est pas moi ; le son de ma voix devient alors criard ; mais c'est tout différent des voix par l'oreille. »
Devons-nous ajouter foi à cette distinction? Assurément, Messieurs. Et nous allons essayer d'analyser le mécanisme de ce nouveau trouble psychique.
Revenons pour un instant aux éléments constitutifs de la fonction du langage.
Nous avons vu que les centres visuel et auditif pouvaient
ôtrc le point de départ de phénomènes hallucinatoires.
Mais il y a encore deux autres centres, tous deux moteurs. Peuvent-ils être, eux aussi, l'origine d'hallucinations? Je crois l'avoir démontré suffisamment depuis les premiers travaux que j'ai publiés en \ 888 sur ce sujet ( 1 ) ; et la chose est aujourd'hui généralement admise. Je n'y insisterai donc pas longuement.
Je laisse de côté, pour le moment, le centre graphique, pour n'envisager que ce qui a trait au centre moteur d'articulation. Voyons donc comment se présentent, en clinique, les hallucinations verbales motrices d'articulation.
Il y a déjà longtemps, un aliéniste distingué, Baillarger, avait remarqué que certains malades disaient ne pas percevoir le son d'une voix; ils prétendaient la comprendre par intuition, par leur pensée, sans son. Baillarger désigna ce phénomène par le terme à' hallucination psychique, et le distingua des hallucinations sensorielles; — ces dernières étant pour lui des voix extérieures, et les autres des voix intérieures.
Après Baillarger, certains auteurs ont cru reconnaître là des hallucinations auditives; d'autres ont prétendu qu'il ne s'agissait même pas alors d'hallucinations. Dans des travaux plus récents, Ed. Fournie, Max Simon, font intervenir en pareil cas la fonction du langage, ce qu'avait déjà soupçonné Lélut. C'était là justement qu'il fallait chercher l'interprétation des hallucinations de ce genre. Il est logique, en effet, que, dans un trouble hallucinatoire amenant la perception de mots et de phrases, la fonction du langage soit intéressée.
Mais dans quelle partie des éléments du langage faut-il
(I) J. Séglas, Progrès médical, 1888, el Troubles du langage chez les aliénés (Bibliothèque médicale Charcot-Debove, 189-2).
chercher cette explication ? C'est encore la clinique qui nous répondra sur ce point.
Interrogez certains aliénés poursuivis par des voix extérieures et intérieures, et insistez pour leur faire analyser les sensations qu'ils éprouvent. Ils feront eux-mêmes la différence.
Une de mes malades formulait très eNactement ses impressions : m J'entends mes voix, disait-elle, d'une façon auditive et sensitive : auditive, comme un être qui vous parlerait à l'oreille; sensitive, c'est-à-dire qu'on perçoit la sensation d'un être habitant la pensée et parlant avec vous. Et c'est ainsi que j'entends tour à. tour. »
Tel aliéné vous dira : «J'entends des voix auditives; » et tel autre : « Je comprends des voix, je les sens me parler. »
Il faut faire grande attention à ces locutions des malades ; elles vous mettront souvent sur la voie du diagnostic.
En effet, Messieurs, n'êtes-vous pas ainsi conduits à penser que ces hallucinations verbales, n'ayant leur siège ni dans le centre auditif, ni dans le centre visuel du langage, procèdent peut-être d'un trouble du centre moteur?
Sans doute, il peut sembler surprenant, au premier abord, qu'un centre moteur cortical donne naissance à une hallucination verbale; mais rappelez-vous d'abord certains faits qui démontrent l'existence d'hallucinations motrices communes.
Les phénomènes observés par Weir Mitchell chez les amputés sont caractéristiques à cet égard. Tel se figure, longtemps après l'opération, avoir encore le fantôme de son membre fixé à son moignon.
De plus, il y éprouve des douleurs, il le sent se mouvoir
comme malgré lui. Il a môme la perception de mouvements volontaires qu'il dirige à son gré. Il dira, par exemple : j'allonge l'index, j'écarte le pouce, je prends une plume et j'écris.
Ce sont là de véritables hallucinations motrices ayant leur origine dans les centres qui président aux mouvements des membres amputés, car elles peuvent se produire, alors même que le membre entier a été désarticulé.
Ces hallucinations motrices communes se retrouvent chez les aliénés. J'ai vu une malade qui croyait être atteinte de mouvements spasmodiques du bras droit. Ce n'était qu'un trouble hallucinatoire survenu après qu'elle eut fait la rencontre d'une choréique dans une salle d'électrothérapie. Elle en était revenue avec la sensation que son bras était agité de secousses convulsives; et, cependant, aucun signe objectif ne venait révéler cet état spasmodique.
Les persécutés ont aussi des hallucinations du même genre, quand ils racontent que la nuit on les secoue dans leur lit ou qu'on leur tire les membres. C'est aussi le cas des sorcières du moyen âge lorsqu'elles se disaient transportées au sabbat à travers les airs.
Vous le voyez, Messieurs, l'existence des hallucinations motrices communes est de toute évidence. Eh bien, celle des hallucinations motrices verbales n'est pas moins certaine, et ces hallucinations ne diffèrent des précédentes que par leur spécialisation à la fonction du langage.
Souvent effacées, à l'état normal, aux dépens des images auditives ou visuelles, les images motrices d'articulation deviennent prépondérantes chez certains individus qui, pendant la réflexion, parlent mentalement leur pensée, au lieu de la voir ou de l'entendre. Cela est tout intérieur;
mais que la représentation mentale devienne plus vive, alors la pensée sera articulée à voix basse, ou môme à voix haute. Souvenez-vous des personnes qui parlent toutes seules.
Qui de vous n'a croisé dans la rue des moteurs verbaux de ce genre? Cependant, tous ces individus se distinguent par un signe capital : c'est qu'ils ont conscience que les paroles qu'ils prononcent sont bien l'expression de leur pensée.
Or, chez les hallucinés moteurs, nous retrouvons exactement les mêmes phénomènes avec les mêmes degrés, mais avec cette différence fondamentale que les mots qu'ils prononcent ne sont pas en rapport avec leurs idées conscientes ; c'est là ce qui constitue la véritable hallucination verbale motrice.
Les exemples n'en sont pas rares.
Je pourrais vous en citer plusieurs parmi ceux que j'ai recueillis et interprétés; les auteurs qui ont repris ensuite cette étude en ont rapporté un certain nombre.
Dès maintenant, vous pouvez conjecturer qu'il faut faire rentrer dans le groupe des hallucinations verbales motrices, celles que notre malade distingue elle-même de ses hallucinations auditives.
Avant d'aller plus loin, Messieurs, permettez-moi de m'arrêter quelques instants sur la théorie des hallucinations verbales motrices. Sa légitimité ne me semble pas contestable. Mais, comme nous aurons l'occasion d'y revenir à maintes reprises, il est bon que vous connaissiez au moins quelques-uns des arguments à l'aide desquels j'ai cru devoir l'étayer et la défendre.
Je vous ai dit que les malades atteints d'hallucinations
verbales de l'ouïe et de la vue étaient déjà des auditifs ou des visuels; j'ajoute que les hallucinés moteurs verbaux sont au préalable des moteurs.
Bien souvent j'ai eu l'occasion d'en faire la remarque. Une jeune fille atteinte d'hallucinations verbales motrices me disait par exemple : « Du reste, tout ce que je pense, cela m'arrive sur la langue et je suis toujours prête ù le dire. » Un autre aliéné disait de même : « Je ne puis pas penser bas, cela m'étouffe, et il me faut parler soit bas, plus souvent tout haut quand je pense. » M. Ballet a également vérifié ce fait chez plusieurs de ses malades.
Lorsque des individus sont devenus hallucinés en ce sens, les images motrices d'articulation correspondant même à leur pensée consciente acquièrent une vivacité extrême et tendent à s'extérioriser. Aussi beaucoup se plaignent-ils que celte pensée se formule et leur échappe de la bouche, avant même qu'ils aient eu le temps de la prononcer volontairement. C'est ce que Pieraccini appelle, non sans justesse, « la fuite de la pensée ». Et ce phénomène est souvent l'origine d'interprétations délirantes variées.
Stricker, de son côté, a fait une constatation importante et qui peut fournir un nouvel argument à notre théorie.
11 avait remarqué que s'il est possible de penser à deux mots différents en même temps, à l'aide de deux images verbales différentes ou même de deux images sensorielles de même nature, on ne peut y parvenir au moyen de deux images motrices simultanées.
Or, vous rencontrerez des malades, atteints d'hallucinations verbales motrices, qui en sont débarrassés lorsqu'ils se mettent à parler. Il en est qui emploient d'eux-mêmes ce subterfuge pour faire taire les voix qui les tourmentent; d'autres lisent à haute voix la journée entière. 11 semble
que leurs images motrices occupées à ces discours ou à ces lectures ne puissent plus fournir l'appoint nécessaire pour produire l'hallucination.
Inversement, certains sujets sont tellement absorbés par leurs hallucinations, qu'ils sont dans l'impossibilité de répondre quand on les interroge.
Témoin la malade que je vous ai présentée. Vous avez vu qu'au cours de sa conversation elle s'est interrompue soudain pour dire à son hallucination motrice d'attendre pour parler qu'elle-même se soit expliquée.
Ainsi, l'hallucination absorbe l'image motrice nécessaire à l'élaboration de la réponse, et les malades sont obligés d'attendre que le phénomène ait cessé, pour pouvoir utiliser librement leur centre moteur d'articulation. Dans des cas extrêmes, la persistance de l'hallucination devient un obstacle permanent à l'expression de la pensée même du malade, qui se renferme alors dans un silence absolu.
Les hallucinations motrices, soit dit en passant, peuvent donc s'ajouter aux causes déjà nombreuses du mutisme vésanique.
Voilà déjà, Messieurs, plusieurs arguments qui nous font entrevoir le rôle capital du centre moteur d'articulation dans ces hallucinations verbales motrices. Ce rôle peut aussi être mis en évidence d'une manière indirecte. Je cite un exemple. Une malade, qui avait de ces hallucinations verbales, éprouvait en même temps des mouvements très nets de la langue qu'elle sentait « vaciller ». Elle ressentait également, par instants, des mouvements analogues dans les narines ou les paupières, mais ceux-là ne lui disaient rien. Il fallait pour qu'elle les comprît qu'ils fussent accompagnés de mouvements de la langue, les seuls, en effet, qui se trouvaient en rapport avec la fonction du langage.
Certaines habitudes des aliénés viennent aussi confirmer l'existence et la nature des hallucinations verbales motrices. Vous savez que certains hallucinés de l'ouïe se bouchent les oreilles, espérant étouffer ainsi les bruits qui les obsèdent. Les uns emploient du coton, d'autres des coiffures bizarres, de véritables casques en étoffe et en carton, comme une malade que vous avez pu voir dans le service.
Les hallucinés moteurs ne font rien de semblable; mais en revanche, ils prennent des habitudes qui nous indiquent bien la nature et le siège de leurs hallucinations. Ils tiennent leur langue serrée entre leurs dents; ils suspendent leur respiration ; ils se bourrent la bouche de cailloux.
Ainsi faisait un malade s'imaginant que les mouvements de sa langue étaient transmis à ses ennemis par l'air des fosses nasales au moyen d'un appareil télescopephonique . Les cailloux dont il s'emplissait la bouche avaient pour but de faire cesser les mouvements imaginaires de sa langue.
Il ne faut pas attacher moins d'importance au faciès des hallucinés. Les auditifs ont l'air de gens qui écoutent. Les moteurs au contraire remuent les lèvres ou semblent marmotter des paroles inintelligibles. Quelquefois ils se compriment l'épigastre avec la main, s'imaginant que là est le point de départ de leurs voix. Il ne faut pas négliger non plus, toutes les fois que la chose est possible, de faire écrire les malades sous l'empire de leurs hallucinations : on verra les auditifs écrire comme sous une dictée, tandis que les moteurs, en écrivant, feront des mouvements d'articulation des lèvres.
Ces preuves suffiront, Messieurs, je l'espère, pour vous convaincre de l'existence et de la nature des hallucinations verbales motrices. Vous voyez aussi comment on peut ar-
river à les reconnaître. 11 faut l'avouer, leur interprétation n'est pas toujours aisée. 11 est clés cas complexes qu'on ne débrouille qu'à grand'peine , surtout quand les malades ont l'esprit faible ou troublé par une affection mentale déjà de longue date. D'ailleurs, ils ne sont pas toujours bons psychologues, et ils analysent confusément leurs sensations; mais, par une observation prolongée et attentive, on arrive généralement à définir la part qui revient dans leurs hallucinations à l'élément moteur.
Souvent l'hallucination motrice, qui n'existait pas nettement au début de la maladie, apparaît manifeste à la longue. Une de mes malades me disait fort exactement ceci : « Autrefois, je causais de cœur, mais maintenant je cause de bouche et ma langue est démanchée. »
Au point de vue de leur intensité, les hallucinations verbales motrices sont très variables.
Certains aliénés n'ont que la voix intérieure, et l'observateur ne peut en reconnaître le caractère que d'après les descriptions des patients. D'autres parlent à voix basse ou font seulement de simples mouvements d'articulation avec les lèvres. Enfin l'hallucination peut se manifester à voix haute.
Dans le premier degré, il s'agit d'une simple conversation mentale, c'est Y hallucination verbale kinesthétique simple ; dans le second, Y hallucination verbale motrice est complète. Dans le dernier, on a affaire à une véritable impulsion verbale.
Toutes ces variétés, Messieurs, se retrouvent en clinique, et elles méritent d'être bien définies, car elles n'ont pas seulement un intérêt théorique. Une hallucination motrice n'a pas la même signification psychologique, clinique et pronostique, qu'une hallucination de l'ouïe; et ladétermi-