‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveusesChapitre 34 sur 135 · TROUBLES DU LANGAGE · texte numérisé non relu

TROUBLES DU LANGAGE

des modifications importantes des signes graphiques. Il y a donc 11 la fois des troubles du langage de transmission et de réception.

Ces troubles, envisagés surtout dans le langage parlé, se traduisent par des particularités cliniques qu'il est bon de connaître.

Certains sujets se servent, à chaque instant, d'une périphrase ou des mots machin, chose, parce qu'ils ne peuvent pas retrouver le mot propre. D'autres fois, ils commencent correctement une phrase ; mais ils la terminent par des mots sans suite qui ne sont pas en rapport avec l'idée initiale. On croirait entendre parler des paraphasiques.

Souvent, ils font répéter la question et, lorsqu'ils en ont compris le sens, ils essayent d'y répondre. Mais, souvent aussi, ils s'arrêtent au milieu de leur période, en répétant leur dernier mot sans finir la phrase ; ou bien, s'ils la terminent, la fin n'a aucun rapport avec le commencement. Dans d'autres cas, après quelques hésitations au début, les derniers termes de la phrase sont prononcés d'une façon brusque, explosive en quelque sorte, comme si le malade avait peur, en prenant son temps, de perdre sa pensée.

Dans certains cas, le trouble du langage est si profond que les mots répondus ne sont qu'un simple écho de la question posée. Nous demandons à une femme : « Avezvous vu votre mère ? » Elle répond : « Votre mère ? — Où ôtes-vous ici ? — Vous ici ? »

Ces troubles du langage sont souvent si accentués, qu'ils donnent en quelque sorte à la maladie un aspect spécial. Ce sont ces cas que Meynert avait désignés plus particulièrement du nom de confusion mentale pseudo-aphasique (pseudaphasische Verwirrtheit).

Ces symptômes sont importants h connaître et, puisque le but de cette étude est surtout de faire de la clinique, il faut en tirer tout de suite des règles pour la direction des interrogatoires. On devra donc .poser des questions très simples, très nettes, ne nécessitant que de courtes réponses. On les répétera souvent, en insistant avec patience et en s'efforçant d'en faire comprendre le sens au malade.

Parmi les troubles du langage dans la confusion mentale, il en est d'autres qui portent sur l'articulation même des mots. Gomme chez ces confus la pensée est très lente, ils ont grand'peine à réunir les termes nécessaires pour l'exprimer. Aussi parlent-ils comme les enfants qui ânonnent en récitant une leçon qu'ils ne savent pas.

Cet ânonnement donne parfois à leur parole une grande ressemblance avec celle des paralytiques généraux au début, et le diagnostic peut être alors assez difficile à faire.

Il est important de bien connaître cet ânonnement du confus, les hésitations de son langage, ainsi que le ton vague d'étonnement, d'interrogation, de monotonie, dont il est toujours empreint à divers degrés.

Outre ces troubles du langage, ce qui rend l'interrogatoire pénible, c'est la difficulté de fixer F attention.

Tantôt les malades sont distraits par des rêvasseries tenaces, muettes ou se traduisant par un bavardage incoercible, monotone et incohérent ; tantôt la gêne de leurs facultés est telle, qu'on ne peut arriver à fixer leur esprit sur un sujet. Lorsqu on y réussit, ce n'est que pour peu de temps. Bien plus, à la suite de la fatigue que leur cause cet effort, si minime soit-il, leur confusion s'augmente et ils sont encore moins aptes à diriger leur pensée. On entrevoit tout de suite une déduction qui s'impose pour la con-

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duite à tenir vis-à-vis de ces malades dans l'interrogatoire et que nous retrouverons à propos du traitement moral :. il faut éviter toutes les causes de fatigue pour leur attention.

On voit déjà par là l'entrave à l'exercice des facultés ; on la retrouvera dans toutes les opérations intellectuelles, entraînant un effort d'attention, de volonté, devenu difficile, sinon impossible.

En ce qui concerne, par exemple, \a perception des objets extérieurs, on s'aperçoit vite qu'elle ne se fait que d'une façon très défectueuse. Il n'existe pas, la plupart du temps, de troubles constatables de la sensibilité. Les sensations élémentaires sont normales, mais le sujet est dans l'incapacité de grouper ces sensations les unes avec les autres et de les assimiler à ce consensus d'éléments psychiques qui constitue la conscience personnelle.

Aussi le confus est-il toujours dans le doute, l'incertitude. Les objets lui paraissent déformés parce qu'il ne perçoit qu'un certain nombre de qualités de ces objets ; souvent même il ne peut rien en percevoir, et il est égaré au milieu des choses qui l'entourent, qu'il ne sait pas interpréter et qui lui semblent tout étranges.

J'a vu un malade de ce genre absolument perdu dans son propre appartement. Il demandait sans cesse à revenir chez lui ; il ne pouvait s'y retrouver et disait lui-même : « Je vois bien les objets qui sont dans cette pièce ; mais je n'en reconnais aucun... Je ne me rends pas compte. Je ne comprends pas. »

De même il ne reconnaissait pas ses parents. C'étaient pour lui d'autres personnes qui leur ressemblaient un peu, mais sans qu'il fût possible de s'y tromper. Lui-même se

regardait souvent dans sa glace comme s'il avait peine à se reconnaître.

Un jour, on lui coupa les cheveux et, depuis ce moment, il fut tellement dérouté, qu'il devint incapable de reconnaître sa propre figure, jusqu'à l'époque de sa guérison survenue plusieurs mois plus tard.

Pendant la plus grande partie de sa maladie, dans les premiers mois, cet homme, que je voyais presque tous les jours, ne me reconnaissait jamais. Et voici un détail qui a bien son importance ; lorsque j'entrais auprès du malade sans être annoncé, je lui disais : « Bonjour, monsieur. » 11 répondait parfois tout de suite, comme machinalement : « Bonjour, docteur ; » puis, me regardant attentivement, il me disait : « Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous? » Ou bien il me prenait pour une autre personne et soutenait ne m'avoir jamais vu. De même, tout en ne reconnaissant pas ses parents, disparus pour lui il ne savait où, peutêtre même morts, il n'a jamais cessé de les tutoyer comme avant sa maladie, formule qu'il n'employait avec aucune autre personne.

Ces faits vous montrent bien qu'il s'agit là de troubles portant, non pas sur des sensations élémentaires, mais bien sur l'assimilation psychologique de ces sensations, en un mot, de troubles de la conscience personnelle.

Les remarques précédentes s'appliquent aussi bien aux impressions qui viennent du dehors qu'à celles qui viennent du dedans, à la perception des objets extérieurs qu'à relie des sensations internes. Aussi le malade se trouve-t-il changé; il ne se reconnaît pas, n'arrive pas à se comprendre lui-même, doute de sa propre personnalité.

Celui auquel je viens de faire allusion était également

TROUBLES DE LA MÉMOIRE. l(jl

dérouté au sujet de son propre individu. Son corps lui semblait construit d'une façon bizarre : il se trouvait les dents soudées, le palais comme décroché à la suite d'une opération imaginaire ; il ne cessait de se tâterla peau parce qu'il ressentait en divers endroits la sensation intérieure d'une consistance singulière, et il prétendait qu'on lui avait coulé un masque sur le visage.

Une autre malade, dont j'ai rapporté l'observation (1), s'égratignait le cou pour se faire un signe de reconnaissance, car « elle n'a plus sa tête à elle, on lui a substitué des ossements de femme de chambre, elle est toute changée » ; et elle demandait sans cesse à son mari de la reconnaître publiquement pour sa femme.

Ces troubles delà perception, ce défaut de synthèse mentale ne sont pas sans retentir profondément sur la mémoire. On ne retient bien, dit-on, que ce qu'on a compris. Aussi, chez ces individus qui comprennent peu ou difficilement, n'est-il pas rare de constater des défectuosités, des lacunes de la mémoire.

Si les souvenirs qui se rapportent à la période antérieure de la maladie sont les plus aisément évoqués, ceux des faits survenus depuis cette époque sont plus ou moins absents. Les lacunes de la mémoire relativement à cette période sont quelquefois énormes, et l'amnésie même peut être totale ; les patients ne se rappellent que confusément ou même pas du tout les faits, les personnes, les lieux. Ils n'ont que peu ou pas de points de repère dans toute cette période ; aussi conçoit-on aisément que la notion du temps soit imparfaite ou nulle. Certains, si on leur

(1) J. Séglas, Folie post-cholérique à forme de confusion mentale primitive {Annales médico-psychologiques, 1893).

demande leur âge, celui de leurs enfants... répondent en

donnant la date de leur naissance ou disent j'avais tel

âge à telle date (antérieure à la maladie). Qu'on essaye de

leur faire raconter quelques faits plus récents, ou ilslesont

oubliés ou ils les racontent d'une façon imparfaite, dénotant

que, s'ils ne les ont pas retenus, c'est que d'abord ils ne les

avaient pas compris; et encore n'ont-ils aussi mal retenu

que ceux qui les avaient le plus frappés. Le trouble de la

mémoire, dans les cas où la confusion mentale ne va pas

jusqu'à l'abolition de toute opération intellectuelle, n'est

pas un des moins curieux ni des moins frappants de ceux

qui se présentent à l'observation.

Ici encore on retrouve, à propos des images qui sont la base des souvenirs, le même défaut d'assimilation psychologique, la même altération de la conscience personnelle que nous signalions à l'occasion de la perception.

Pour les souvenirs anciens, par exemple, si le malade ne peut les évoquer volontairement lorsqu'on l'interroge, on les voit reparaître d'eux-mêmes, souvent très précis, au cours d'une période d'excitation, de bavardage automatique. Il en est de même pour certains faits survenus depuis la maladie, qu'on eût pu croire avoir passé inaperçus pour le sujet et dont le souvenir reparaît dans les mêmes conditions.

L'observation clinique peut encore fournir des renseignements à l'appui de cette manière de voir. C'est ainsi que le cas du malade auquel je faisais allusion tout à l'heure, qui tutoyait ses parents seuls, tout en prétendant ne pas les reconnaître, et me saluait machinalement des mots « bonjour, docteur», alors qu'il me demandait ensuite qui j'étais, met bien en lumière l'obnubilation de la conscience personnelle à propos des faits de perception et aussi de mémoire,

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