‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveusesChapitre 40 sur 135 · II. — Trois mois · texte numérisé non relu

II. — Trois mois

D. — Tant que cela?

D. — Où demeuriez-vous ?

R. — Je demeurais... je... (Vite.) avec mon mari.

D. — Dans quel endroit?

R. — A Vincennes... dans la... dans la chose... [Suite de mots incompréhensibles marmottés à voix à peine distincte, sur un ton monotone.)

D. — Votre mari vient-il vous voir?

R. — Me voir?

D. — Votre mari vient-il vous voir?

R. — Oui.

D. — Y a-t-il longtemps qu'il est venu?

R. — Oui... à peu près... à peu près...

D. — Voyons, combien de temps?

R. — Quinze jours. (// est venu F avant-veille.)

D. — Quinze jours?

R. — Oui... à peu près... quinze jours.

D. — Et vos enfants?

R. — Mes enfants?

D. — Sont-ils venus vous voir?

R. — Non. (Exact.)

D. — Combien en avez-vous?

R. — Deux.

D. — Quand êtes-vous accouchée pour la dernière fois?

R. — Accouchée... la dernière fois... je ne sais pas. Je n'ai pas l'habitude d'être... pour les enfants... (Puis la malade marmotte dun ton monotone, à voix presque basse, une série de mots impossibles à saisir.)

D. — Môme question.

(La malade semble chercher, son front se plisse, le regard reste fixe, puis au bout de quelques instants il devient hébété, vague, et la physionomie reprend son expression première. Pas de réponse.)

D. — Même question.

R. — (La malade hésite, se passe la main sur le front, soupire profondément et répond :) Je suis bete, je ne comprends pas.

D. — Gomment cela?

R. — Je suis... embrouillée.

D. — Qu'éprouvez-vous donc?

R. — Je ne sais pas... si... si je suis un homme ou une femme.

D. — Pourquoi cela?

R. — (Elle se tâte les bras, la figure, d'un air nonchalant, regarde dans le vide et dit :) Je crois que je suis... que je suis démolie.

D. — Démolie! mais non.

R. — Je voudrais... je voudrais...

D. — Quoi donc? Que voudriez- vous?

H. Je voudrais avoir une preuve positive. (Elle fait une inspiration profonde, tire sur le col de sa robe comme pour F élargir.)

D — De quoi donc? Une preuve positive?

R. — Une preuve positive de... de la réalité...

D. — De la réalité de quoi?

r# — De la réalité de... dans la chose.

D. — Quelle chose?

R. — La chose de... je ne sais pas... (Parlotage à voix indistincte*)

EXEMPLE CLINIQU1 . 17'.)

(A partir de ce moment, il devient impossible d'obtenir de la malade antre chose que des mots sans suite tels que « oui, non, je... je ne sais pas » .)

Quelque bref que soit l'interrogatoire — et en pareil cas il ne peut guère être plus prolongé — il suffît, je pense, pour vous donner une idée de la façon dont se manifeste au dehors la confusion mentale.

Vous avez pu voir qu'elle se traduit en gros par la perte de l'orientation au milieu des événements et des objets du monde extérieur ; et cela résulte d'une sorte d'impuissance des diverses opérations intellectuelles.

L'attention chez notre malade est difficile à fixer ; il faut l'interpeller directement, insister, souvent répéter les questions à plusieurs reprises.

Vous avez vu aussi comme elle se fatigue vite, et comme elle s'épuise, au point de devenir absolument incapable de correspondre avec nous.

D'autre part, vous avez pu saisir au passage différents troubles de la fonction langage que je vous ai signalés au début de cette conférence, et qui portent aussi bien sur le langage de réception que sur celui de transmission.

Cette femme semble avoir peine à adapter les mots à l'idée qu'ils signifient et à les coordonner ensemble, qu'il s'agisse de comprendre une question ou d'exprimer sa pensée. On est obligé de répéter les demandes ; souvent la malade en reprend elle-même les termes comme pour les graver dans son esprit. Les hésitations, les lenteurs, les efforts visibles qui accompagnent ses réponses, la façon dont elle reprend alors les mêmes termes de la question comme pour s'éviter la peine d'en chercher d'équivalents, montrent bien la difficulté qu'elle éprouve à rassembler les éléments nécessaires

à renonciation de sa pensée. Parfois elle ne s'exprime que par les termes principaux de la phrase qui n'est pas construite ; souvent celle-ci reste incomplète ou se termine par des mots sans suite. Il faut noter aussi le ton du langage, hésitant, monotone, interrogateur, et la façon précipitée dont, par instants, elle termine ses phrases, comme si elle avait peur de perdre à la fois et le fil de sa pensée et les mots nécessaires à son expression. D'autre part, elle ne peut souvent retrouver le mot propre, nécessaire ; aussi emploie-t-elle le terme vague de chose ; parfois, une périphrase à l'instar de certains aphasiques, comme un jour où je lui demandais de me dire, en lui montrant un porteplume, le nom de cet objet, et où elle me répondit : « C'est un... une chose pour écrire. »

Les mêmes troubles existent, plus accentués même, pour les autres formes du langage, la lecture et récriture. L'état de fatigue de la malade ne nous permet pas de l'examiner aujourd'hui à ce point de vue. Je vous dirai cependant que lorsqu'on la fait lire, elle s'arrête au bout de quelques mots ; il faut donc opérer avec des phrases très courtes. On constate alors qu'elle ne peut jamais expliquer le sens de ce qu'elle vient de lire; d'ailleurs, en lisant, elle saute souvent des mots ou les lit incomplètement, parfois même elle syllabise comme un enfant pour des mots parfaitement, usuels. Si l'on cherche à la faire écrire spontanément, elle va d'un endroit à l'autre de la page tracer quelques signes embrouillés ; sous la dictée, elle écrit deux ou trois mots d'une écriture fort incorrecte et en omettant des lettres ou même des syllabes.

Qu'il s'agisse des perceptions, des faits de mémoire, des mouvements, nous retrouvons les mêmes troubles psycho-

logiques, la môme difficulté de groupement synthétique des sensations, des images.

Cette dame ne sait pas où elle est, ne se rend pas compte de ce qui se passe autour d'elle; elle ne comprend pas, n'assimile pas à sa conscience personnelle les sensations qui lui viennent du monde extérieur, pas plus d'ailleurs que celles qui sont relatives à sa constitution corporelle, ce qui la fait douter de son sexe.

Pour les souvenirs, il va de soi qu'ils paraissent profondément altérés dans l'état actuel, qui ne peut toutefois nous donner une idée exacte de ce que sont vraiment les troubles de la mémoire. En ce qui concerne les faits postérieurs à la maladie, il n'y aurait rien d'étonnant à croire que, n'ayantpas été nettement perçuspourlaplupart, incomplètement compris, ils n'aient pas laissé de trace dans la mémoire, et ne puissent plus être évoqués. Quant aux faits antérieurs, dont le souvenir semble moins atteint, bien que fort embrouillé cependant, il est probable qu'il ne s'agit encore pour eux que d'un trouble de la conscience personnelle intéressant les images du souvenir; celles-ci sont conservées en quelque sorte à l'état latent et pourront plus tard être évoquées de nouveau, si l'affection vient à s'atténuer.

Mêmes altérations du côté de l'exercice des mouvements volontaires dont l'accomplissement nécessite toujours la synthèse préalable d'images diverses, kinesthétiques, visuelles..., synthèse qui est sinon impossible, au moins pénible pour notre malade.

Vous avez vu d'ailleurs, qu'à certains moments, ellemême se rend compte de la confusion qui existe dans ses idées, de la gêne apportée à l'exercice de ses facultés, et qu'elle réclame une preuve positive, qui la sorte de son état d'incertitude et d'égarement.

Mais, Messieurs, ces symptômes psychiques ne sont pas les seuls que présente cette femme. Sans cloute ce sont les plus importants, ceux qui sont à l'origine de l'affection dont ils constituent le fondement. Mais, en fait, ils ne se manifestent ainsi qu'à l'interrogatoire. Si la malade est abandonnée à elle-même, leur traduction objective est un peu différente. Vous avez pu d'ailleurs vous en faire déjà une idée, surtout depuis un instant que nous avons cessé de nous occuper d'elle.

Je ne reviens pas sur l'expression de la physionomie qui reste la même. Vous voyez que Mme C..., hébétée et distraite, est indifférente à ce qui se passe autour d'elle, que nous semblons ne pas exister pour elle. Elle reste immobile sur sa chaise ; de temps en temps, on la voit se lever brusquement et se rasseoir aussitôt. Par instants, elle s'adresse à une des personnes qui l'entourent, demandant « où elle est, ce qu'il y a... ». Souvent, comme en ce moment, vous la voyez marmotter à voix presque basse, d'une façon monotone, des mots dont la plupart restent incompréhensibles. J'ai pu saisir, par exemple, les bribes suivantes : « Je t'aime... tu es mon Paul, mon bijou..., oui, mon enfant... ne bois pas... le poison... la voiture... manger... le duc de Clermont-Tonnerre... suis-je morte... je suis ta femme... je ne veux pas que tu le croies... non, je ne le mettrai pas... tu es un ambitieux... pas toi... l'autre... viens Lucien (à plusieurs reprises)... des robes... sur le banc... »

Vous reconnaissez là, Messieurs, les phénomènes d'automatisme psychique, symptômes secondaires, résultant de Tétat même de confusion mentale, et dont je vous ai déjà parlé.

Dans le môme ordre d'idées, remarquez ce geste auto-

IAKMPLK CLINIQUE. 183

matique, ce tic de la malade qui se gratte Fréquemment avec la main droite le dos de la main gauche.

J'appellerai enfin votre attention sur les secousses musculaires dans les muscles de la face, comme une sorte de tic qui n'existe, paraît-il, que depuis la maladie, se montrant d'une façon très intermittente et s'accompagnant parfois d'une sorte de rire explosif. Vous voyez les mêmes secousses dans le bras droit, et si on le met à nu, on aperçoit au moment correspondant et de la façon la plus nette, une secousse instantanée dans le biceps.

D'ailleurs un peu de raideur, mais pas de tremblement ni dans les membres, ni dans la langue ou les lèvres. Les pupilles sont égales, réagissent bien à la lumière. Le pouls est petit. La face et les extrémités sont froides et cyanosées; il y a un léger œdème des malléoles. Les urines ne renferment pas d'éléments anormaux, ni sucre, ni albumine. La langue est sale, l'haleine mauvaise ; il y a de la constipation, pas de gâtisme. La malade mange volontiers, mais automatiquement ; et pour cela, comme pour sa toilette, etc., il faut la diriger.

Vous voyez combien elle est maigre, et cet amaigrissement n'est survenu, paraît-il, que depuis sa maladie. Les règles n'ont pas reparu depuis l'accouchement. Le sommeil est mauvais ; cette dame reste souvent tranquille dans son lit, marmottant des mots sans suite, mais elle ne dort guère que jusqu'à minuit ou une heure, et se réveille à ce moment pour ne se rendormir qu'au matin. A son réveil, elle est plus obnubilée que jamais ; souvent elle s'endort dans l'après-midi, après le repas.

Il nous resterait, pour être complet, à examiner la sensibilité. Gela est bien difficile, eu égard à l'état mental de notre

patiente. Vous voyez cependant qu'elle semble avoir conservé la sensibilité à la douleur; car lorsqu'on la pique, elle retire le membre piqué ou même cherche à voir ce qu'on lui fait. La pression sur les endroits qui, chez les hystériques, correspondent aux zones hyperesthésiques, ne semble, en revanche, produire aucune réaction douloureuse (1).

J'espère, Messieurs, que cet exemple pourra servir, mieux que toute description, à graver dans votre mémoire les différents détails symptomatiques de la confusion mentale primitive, dont nous compléterons l'étude dans nos prochaines réunions.

(\) Cette malade a complètement guéri trois mois plus tard. Les règles sont revenues à cette époque; elle a repris du poids, et, depuis ce moment, la santé physique et intellectuelle est restée parfaite (février 1895).

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