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perte do connaissance incomplète; la malade ne sait pas
où elle est, et semble ne reconnaître personne. On ne peut en tirer aucune parole; mais elle s'abandonne à un bavardage monotone, à voix demi-haute, portant sur toutes sortes de choses sans suite, parmi lesquelles semblent revenir souvent des préoccupations professionnelles.
Le lendemain et le surlendemain, fièvre à 38 degrés; pouls petit, régulier, modéré, pas de vomissements nouveaux; apparition des règles le J6. Herpès labial. Rien dans les appareils viscéraux. La malade est toujours dans le môme état d'égarement, d'inconscience. Elle ne répond à aucune des questions qu'on lui pose.
Les jours suivants, jusqu'au 22 mai, la fièvre persiste, irrégulière, par intervalles. État d'asthénie générale; la malade ne peut se tenir sur ses jambes et reste couchée. Ses yeux sont constamment fermés, elle est dans un état d'anéantissement complet. Elle semble à peine comprendre les questions qu'on lui pose et ne répond que des phrases inachevées ou incohérentes. Désorientation complète ; elle ne sait pas où elle est, ne reconnaît personne ; elle est tout à fait égarée. Elle semble insensible à toute excitation, extérieure; lorsqu'on la pince ou qu'on la pique sur une partie quelconque du corps, et surtout aux bras, elle réagit à peine. Pas d'agitation ; il n'y a que des mouvements automatiques de la jambe gauche, qui est tour à tour fléchie, puis allongée. Refroidissement des extrémités. Raideur de la nuque. Rien dans les différents appareils ; constipation; alimentation difficile; amaigrissement notable.
Lorsque je vois cette dame en consultation, le 22 mai, elle est couchée, les yeux fermés, et semble à peine faire attention à notre arrivée. La physionomie est inerte, sans exprès-
sion ; la confusion dans les idées est toujours très accentuée, bien que, paraît-il, ce symptôme ait diminué ces jours derniers. La malade saisit le sens des questions qu'on lui pose; mais ses réponses sont lentes, pénibles, souvent accompagnées de l'adverbe « probablement » et la plupart du temps inexactes et même contradictoires.
Désorientation complète, perte de la notion de lieu et de temps. Elle ne sait pas bien exactement où elle est, elle croit être dans sa chambre... probablement, et il paraît que la plupart du temps elle demande où elle se trouve. Elle reconnaît difficilement les personnes qui l'approchent ou bien les confond les unes avec les autres. Tout au moins, ne peut-elle pas toujours retrouver leur nom. Ainsi, elle reconnaît mon confrère, le docteur Marey, son médecin depuis dix ans, mais elle ne sait plus son nom.
La notion du temps est également perdue. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, elle prétend être allée la veille chez ses parents aux environs de Paris, alors qu'elle est couchée depuis déjà huit jours et qu'elle y est allée la veille du jour où elle est tombée malade.
Elle ne se rend guère compte d'ailleurs de son état et tout ce qui s'est passé depuis le début de sa maladie est non avenu pour elle; elle n'a rien compris et rien retenu. C'est ainsi qu'elle prétend se lever encore tous les jours et faire ses occupations habituelles. Comme on lui fait remarquer qu'elle se trouve cependant couchée à une heure déjà avancée de la journée, elle répond qu'aujourd'hui elle reste couchée, non parce qu'elle est malade, mais pour se reposer parce que c'est jour de fête (ce qui est absolument inexact). A un autre moment, elle fait sur le même point une réponse contradictoire. Elle dit qu'elle est couchée parce qu'elle est malade; elle était bien souffrante, dit-elle, depuis deux
mois, sans pouvoir préciser ce qu'elle ressentait, lorsqu'elle est tombée malade tout à fait, la veille seulement. Elle est tombée par terre, et elle s'est retrouvée couchée. Depuis, il ne s'est rien passé de particulier; elle a bien vu du monde autour d'elle, mais elle ne se rappelle pas exactement quelles personnes, bien que celles-ci lui soient familières. Il est bien difficile de savoir si elle a des hallucinations : en général, elle reste indifférente, inerte, n'a pas l'attitude d'une hallucinée, et semble ne rien voir ni entendre. Elle dit cependant qu'elle dort bien, sans cauchemars, mais qu'elle en aura, « parce que la petite fille, Eugénie ou Angèle, qui est couchée auprès d'elle (elle est toujours seule dans son lit), lui a dit qu'elle en aurait ».
Il est à remarquer que si la mémoire des faits survenus depuis la maladie fait totalement défaut, celle des faits antérieurs est conservée; mais ils ne sont évoqués qu'avec hésitation et au prix d'efforts évidents.
Pas d'impulsions, pas d'agitation motrice; la malade, depuis le début, est restée couchée dans son lit, indifférente à tout, ne sortant de son inertie que pour exprimer (et rarement) quelque idée parfaitement incohérente.
Pas de fièvre à ce moment ; pouls petit, régulier, mais accéléré à 120 depuis plusieurs jours. Rien au cœur ni dans les poumons. Troubles vaso-moteurs très accentués, surtout aux mains et aux coudes; extrémités froides; raie méningitique bien nette.
Raideur de la nuque très marquée, mais sans contracture. La tête est rejetée en arrière dans l'extension ; la malade peut la tourner à droite et à gauche, mais ne peut la fléchir en avant. Cette position forcée de la tête rend impossible tout autre mode de décubitus que le décubitus
latéral. Léger degré de trismus ; pas de raideur du tronc, un peu de raideur de la jambe gauche, moins accentuée qu'à la nuque. La malade se remue difficilement dans son lit; la raideur de la nuque l'empôche de se retourner, et si on cherche à l'asseoir, elle se plaint spontanément de douleurs dans la nuque et dans le dos. Pas de secousses, pas de tremblements dans les membres. Lorsqu'on réussit à lui faire ouvrir la bouche, on constate des ondulations du sillon naso-labial, de la trémulation de la langue. Pas d'exagération des réflexes tendineux. Les excitations cutanées sont très mal perçues ; la sensibilité est partout obtuse, mais non disparue. Il n'y a pas de zones douloureuses particulières ; on ne provoque de douleur que lorsqu'on cherche à vaincre la raideur, surtout celle de la nuque. Les yeux sont maintenus obstinément fermés, et la malade dit ne pas pouvoir les ouvrir à cause de la fenêtre. Si on cherche à les ouvrir, on éprouve une certaine résistance; il n'y a pas de strabisme, ni de nystagmus ; les pupilles sont normales et réagissent bien à la lumière.
Haleine infecte, croûtes herpétiques sur les lèvres, langue couverte d'un enduit blanchâtre très épais ; rien dans le pharynx. Constipation opiniâtre (elle a toujours eu d'ailleurs de la tendance à la constipation) ; ventre normal ; pas de taches; on sent dans la fosse iliaque gauche une sorte de tuméfaction ovoïde, bosselée, due sans doute à l'accumulation de matières fécales. Pas de vomissements; alimentation difficile, surtout par suite de l'état d'inertie de la malade et de la difficulté d'ouvrir la bouche. Amaigrissement considérable. Pas de gâtisme urinaire; urines rares, rouge-brique, très épaisses, sans albumine ni sucre. Insomnie. Aucun accident pulmonaire ni cardiaque.
Traitement : purgatifs, bains tièdes prolongés, valéria-
nate d'ammoniaque, benzonaplitol, lait, alimentation réglée, substantielle et de facile digestion.
Même état le lendemain et le surlendemain, mais la température est remontée à 38°, 5. A partir de ce jour (25 mai), la fièvre n'a plus reparu, et l'état de la malade a commencé à s'améliorer progressivement.
Les raideurs se sont atténuées au bout d'une huitaine de jours, et ont disparu peu à peu. Les selles se sont régularisées à l'aide des purgatifs et des laxatifs; la langue s'est nettoyée au bout d'une quinzaine de jours. Le pouls est encore resté au-dessus de 100 pendant le même temps.
L'état de torpeur intellectuelle et de confusion dans les idées a persisté également pendant cette période. Abandonnée à elle-même, la malade était toujours somnolente, parlant à peine. Quand on l'interrogeait, elle paraissait toujours aussi désorientée. Lui demandait-on, par exemple, si elle s'était levée, si elle était descendue à son magasin :
« Oui, disait-elle, je suis descendue un petit peu.
D. — Quand?
R. — Ce matin. [Elle ne s'était pas levée depuis le début de r affection.)
D. — Combien avez-vous descendu d'étages?
R. — Trois pour descendre. (Elle demeure au premier.)
D. — Et pour remonter?
R. — Deux étages.
D. — Depuis combien de temps êfes-vous malade?
R. — Trois ou quatre jours. [Plus de quinze en réalité.)
D. — Qui est là, en ce moment, près de vous?
R. — C'est ma mère. [C'était sa belle-mère.)
D. — Comment s'appelle-t-elle?
R. — Madame F. . . [Elle donne le nom de sa belle-mère.)
D. — Quel jour sommes-nous ?
R. — Attendez un petit peu... (Et après beaucoup de réflexion, elle répond absolument au hasard. D'ailleurs toutes ses réponses sont faites au hasard, très pénibles et presque toujours précédées de sa formule : « Attendez un petit peu... »)
Ces symptômes de confusion mentale n'ont commencé à s'amender que vers le 7 juin. La malade est devenue moins engourdie; elle a pu alors retrouver peu à peu la notion du lieu, des personnes, du temps actuel, indiquant, par exemple, le jour de la semaine. Mais toute la durée de sa maladie est non avenue pour elle.
Traitement : strychnine, kola, frictions alcooliques.
Elle commence à se lever le 20 juin. A cette époque, l'activité intellectuelle est à peu près revenue ; la malade n'a plus de confusion dans les idées, n'est plus désorientée. Mais il y a une amnésie totale de toute la période qui s'étend du début de sa maladie jusqu'au commencement de la convalescence, vers le 7 juin. Elle ne sait rien de ce qui s'est passé durant ce laps de temps, et même elle a peine à croire ce qu'on lui raconte : « Ce n'est pas possible ! » dit-elle. Elle se rappelle en revanche très bien les faits antérieurs et les faits plus récents.
Il n'y a plus de raideurs, les fonctions digestives sont régulières, le pouls à 85 ; plus de troubles de la perception cutanée. Il ne reste qu'une grande faiblesse de jambes, comme un brouillard devant les yeux, et quelques fourmillements dans les mains (1).
(1) Les derniers renseignements du docteur Marey m'ont appris que cette malade s'est complètement rétablie, et que sa santé s'est maintenue parfaite jusqu'à ce jour.
EXEMPLE CLINIQUE. 21 .'i
J'espère, Messieurs, que cette observation vous aura paru instructive. Elle vous montre d'abord combien subit peut être le début de la confusion mentale primitive. Puis elle peut, je crois, vous donner une idée d'ensemble assez exacte du tableau clinique de l'affection, des craintes qu'elle inspire même dans les cas curables, de la difficulté du diagnostic et du pronostic, des phénomènes qui marquent la convalescence, en particulier l'amnésie sur laquelle je n'insiste pas, me proposant d'y revenir spécialement dans notre prochaine réunion.
L'exposé des symptômes vous a montré comment se manifestent en clinique ces troubles des différentes opérations intellectuelles qui se résument par l'état de confusion mentale, symptôme psychique fondamental de l'affection ; et vous avez pu, je pense, vous rendre un compte exact, dans ce cas, de la nature primitive de ce symptôme, se développant indépendamment de toute autre manifestation psychopathique.
Vous avez vu aussi l'importance que peuvent prendre, dans le tableau clinique, les symptômes somatiques, qui pouvaient éveiller l'idée de complications méningitiques.
Envisagés dans leur ensemble, les désordres pathologiques se présentent ici avec toutes les apparences d'une véritable maladie infectieuse. Cette opinion même pourrait trouver un appui dans les résultats favorables du traitement qui avait été institué, conformément à cette hypothèse.
Une des particularités, les plus intéressantes à cet égard, de l'observation dont je viens de vous parler, c'est que les symptômes infectieux ne s'y rapportent à aucune maladie infectieuse déterminée. D'autre part, bien qu'il y ait eu de la fièvre, les symptômes psychiques ne sont pas ceux qu'on
remarque habituellement dans les délires fébriles. L'état de confusion mentale primitive, des plus évidents dans ce cas, ne succède pas non plus, comme cela est fréquent, à une maladie infectieuse bien connue, dont elle marque alors la période de convalescence.
Le complexus général symptomatique forme ici un tout uniforme protopathique . Par son importance aussi bien que par la date de son apparition, la confusion mentale, se développant en plus indépendamment de tout symptôme psychique d'un autre ordre, y tient la première place. Pour ces différentes raisons, l'affection dans son ensemble mérite donc bien ici le qualificatif de confusion mentale primitive.
A ce point de vue, les rapports de la confusion mentale avec les maladies infectieuses pourraient être assimilés à ceux qui sont attribués aux polynévrites en pareille circonstance. Si les névrites consécutives aux maladies aiguës sont les plus fréquentes, il est cependant des cas de polynévrites qu'on pourrait appeler protopathiqnes, c'est-à-dire survenant en dehors de toute maladie infectieuse dénommée, et dans lesquels les manifestations névritiques, au lieu d'être successives, contingentes, tiennent, par leur importance, par la date de leur apparition, la première place dans le tableau clinique de l'affection, qui se présente toujours avec l'apparence d'une infection véritable, bien qu'indéterminée.
Ce n'est pas d'ailleurs le seul point de comparaison qu'on pourrait établir entre les divers états de confusion mentale et les polynévrites. Leur étiologie, par exemple, si vous vous reportez à la division que je vous ai exposée au début, présente de nombreux points communs avec celle de l'affection dont je viens de vous entretenir.