‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveusesChapitre 49 sur 135 · TROUBLES DE LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

TROUBLES DE LA MÉMOIRE

mémoire au cours de la maladie, dans la période d'état. Vous avez pu déjà les constater par vous-mêmes dans les observations que je vous ai présentées. Nous nous occuperons seulement de ceux qui se montrent dans la convalescence ou comme prolongation de la maladie.

Les deux faits que nous allons examiner sont très démonstratifs à ce point de vue; et à côté de l'aspect clinique, ils nous apporteront une nouvelle démonstration de l'interprétation psychologique que je vous ai exposée au sujet de ces phénomènes.

La première malade peut être regardée comme un exemple de confusion mentale primitive à forme délirante.

Le début, subit, a été marqué par une période d'agitation avec délire, qui a fait place ensuite à un état d'apathie entrecoupé de retours de l'agitation. Cette femme paraît aujourd'hui très améliorée, bien qu'encore un peu confuse. Ce qu'elle présente actuellement déplus intéressant, ce sont les troubles de la mémoire.

C'est une dame âgée de vingt-quatre ans. Le père était nerveux, sans accidents déterminés. Elle-même a toujours été bien portante, gaie, active, d'une intelligence ordinaire.

Au début de 1893, elle devint enceinte. La grossesse suivit son cours sans rien de particulier, et le 24 octobre, elle accoucha spontanément, mais après un travail très long, d'un enfant bien portant qu'elle ne nourrit pas. Les suites de couches furent normales, sans accidents fébriles, paraît-il ; toutefois, elle passait les nuits sans sommeil.

Le matin du huitième jour, elle réussit à s'endormir. A son réveil, soudainement, apparurent les troubles intel-

lectuels, marqués par un état d'agitation avec idées délirantes incohérentes. Elle s'écria qu'elle était toute froide, qu'elle allait mourir ; elle faisait ses adieux à tout le monde, parlait de son père qui était mort quelques années auparavant. A dater de ce moment, elle ne cessa de bavarder continuellement nuit et jour; parfois elle faisait en même temps de grands gestes ; mais elle ne fut jamais assez agitée pour qu'on fût obligé de la maintenir, et elle ne pouvait quitter son lit. Par moments, elle se mettait à rire automatiquement, sans savoir pourquoi. Ce qu'elle disait était complètement décousu. Le plus souvent on n'y comprenait rien; on saisissait par hasard quelques mots, puis elle passait brusquement à un autre sujet. « On aurait cru qu'elle rêvait tout éveillée, » nous dit son mari. Elle avait l'air un peu égaré, mais semblait reconnaître les choses qui l'entouraient ou les personnes quand elle les voyait. Elle oubliait d'un instant à l'autre ce qui venait de se passer.

Gst état dura huit ou dix jours, au bout desquels elle cessa de parler et tomba dans une période d'inertie complète. Plus égarée encore, ne se rendant aucun compte de ce qui se passait autour d'elle, répondant à peine aux questions qu'elle semblait ne pas comprendre, elle gardait même parfois un mutisme absolu. Par intervalles, elle reprenait son bavardage antérieur, toujours incohérent, pour retomber ensuite dans son inertie. Elle paraît n'avoir jamais eu d'hallucinations.

Pendant ce temps, elle maigrit d'une façon considérable, tout en s'alimentant suffisamment; elle était toujours constipée.

Depuis une quinzaine de jours, elle a repris peu à peu sa lucidité ; c'est à ce moment que je la vis pour la pre-

mière fois. A en juger d'après son histoire, elle s'est évidemment très améliorée, sans être cependant guérie. 11 reste encore, comme vous allez le constater vous-mêmes, un certain degré de confusion intellectuelle, et surfout ces troubles amnésiques consécutifs dont je vous ai déjà parlé. Elle ne se souvient pas même d'avoir été malade, se rappelle seulement avoir accouché vers la Toussaint, et puis c'est tout.

D. — Bonjour, madame, me reconnaissez-vous?

11. — Oui, docteur. [Je l'ai vue une seule fois, huit jours auparavant,)

D. — Quand m'avez-vous vu?

R. — 11 y a une huitaine de jours, peut-être.

D. — Où cela?

R. — Mais ici.

D. — Gomment allez-vous, maintenant ?

R. — Mais je vais bien, je n'ai jamais été malade.

D. — Pourtant, voici votre mari qui nous a dit le contraire.

R. — Oh! j'ai peut-être été un peu troublée, mais je n'ai pas été bien malade... Enfin, je ne sais plus.

D. — A quoi pensiez-vous dans ces derniers temps?

R. — A pas grand'chose.

D. — Votre mari nous dit que vous aviez des idées noires?

R. — Je n'ai jamais eu d'idées noires ; je ne cause pas beaucoup, c'est vrai, mais c'est mon naturel.

D. — On nous dit, au contraire, que vous êtes, d'ordinaire, gaie, bavarde même.

R. — Oui, peut-être.

D. — Avez-vous des enfants ?

R. — Oui, je suis accouchée dernièrement.

D. — Quand cela?

R. — La veille de la Toussaint. (C'est en réalité le 24 octobre, huit jours auparavant.)

D. — Et depuis la Toussaint, qu'avez-vous fait?

R* — Pas grand'chose; j'ai dormi, j'ai fait la « feignante ».

D. — Mais n'étiez-vous pas malade?

R. — Mais non.

D. — Le médecin n'est-il pas venu vous voir souvent?

R, — Oh î non, je crois qu'il est venu une fois quand j'ai accouchée. {Le mari nous dit qu'il est venu tous les matins pendant la durée de la maladie.)

D. — Vous souvenez-vous, après votre accouchement, d'avoir eu les idées un peu troublées, d'avoir raconté toutes sortes d'histoires?

R. — Mais non. Tout ce qui s'est passé, tout ce que je faisais et tout ce que je disais, c'était en dormant.

D. — Avez-vous vu alors comme des apparitions, entendu des bruits particuliers?

R. — Non, une fois j'ai entendu marcher avec de gros pas.

D. — Aviez-vous peur, parfois?

R. — Jamais.

D. — Que faites-vous maintenant chez vous, dans la iournée?

R. — Moi, je travaille. {Le mari dit qu elle reste absolument inactive.)

D. — Quel âge avez-vous, aujourd'hui?

R. — J'avais vingt-trois ans et demi à la Toussaint.

D. — Oui, mais maintenant?... En quel mois sommesnous?

R. — Je ne sais pas bien.

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