TROUBLES DE LA MÉMOIRE
Cet interrogatoire abrégé vous montre cependant, Messieurs, qu'il existe encore un certain état d'obnubilation mentale et des troubles bien évidents de la mémoire, qui sont la justification des faits cliniques que je vous énonçais tout à l'heure.
Tout d'abord, le mari affirme que sa femme se rappelle bien les faits antérieurs à sa maladie et que les réponsesqu'elle fait, quand on l'interroge à ce propos, sont parfaitement exactes. Il est à remarquer cependant que, si les souvenirs peuvent être fidèlement évoqués, cela nécessite encore un certain effort.
Néanmoins, tout va bien jusqu'à son accouchement, qu'elle se rappelle. A dater de cette époque, elle ne se souvient plus de rien.
La longue période de confusion par laquelle elle a passé est non avenue pour elle. Elle affirme n'avoir jamais été malade, avoir seulement dormi, fait la a feignante ».
Vous 'avez pu remarquer combien sont hésitantes les réponses aux questions qui portent sur cette période. On voit que cette dame parle sans être bien sûre de ce qu'elle dit; elle se retourne sans cesse vers son mari comme pour lui demander ce qu'elle doit répondre.
En fait, elle ne sait rien de ce qui s'est passé. Elle n'exprime que des erreurs, au hasard, ou tente une explication qu'elle abandonne pour dire : « Je ne sais pas. » Elle ne se rappelle même pas les faits qui se sont cependant fréquemment répétés, comme les visites de son médecin, qui venait la voir tous les jours. Pour toute cette période, elle n'a pas de points de repère ; aussi a-t-elle perdu la notion du temps et ne peut-elle dire son âge que jusqu'au début de sa maladie.
Enfin, vous avez pu voir aussi que ces troubles parti-
culicrs de la mémoire ne portent pas seulement sur la période de la maladie, mais existent encore au présent, à propos de faits très récents. Sans doute ils vont s'atténuant et ne sont plus permanents. Ainsi, la malade se rappelle à peu près l'époque, les circonstances où elle m'a vu. Mais pour d'autres faits, même plus nouveaux, la mémoire est encore infidèle. C'est ainsi que cette femme prétend qu'elle travaille, alors qu'il n'en est rien, sans s'apercevoir d'ailleurs de la contradiction qu'il y a entre cette affirmation et une de ses réponses antérieures, où elle disait ne rien faire. J'ajouterai, en terminant, qu'on ne constate aujourd'hui aucun signe physique, pas de symptômes d'hystérie, de paralysie générale.
Le second cas, Messieurs, est celui d'un individu qui fut atteint d'une fièvre typhoïde grave, accompagnée d'un délire très accentué. A la suite de cette maladie infectieuse, il présenta tous les symptômes de la forme asthéhique de la confusion mentale primitive. Très amélioré aujourd'hui, il conserve encore un certain degré d'asthénie mentale, et en particulier de l'amnésie rétro-antérograde continue.
Sans aborder ici l'étude générale des troubles intellectuels qui surviennent par le fait de la lièvre typhoïde, je me bornerai a vous exposer aujourd'hui les détails de cette observation, qui me paraît intéressante à divers points de vue : symptômes, marche, diagnostic et pronostic.
C'est un homme âgé de quarante ans, qui s'est présenté, le 10 novembre 1892, à la consultation externe de la Salpêtrière. Nous avons pu le suivre régulièrement pendant plusieurs mois consécutifs, et le revoir plus tard de temp? en temps.
Je vous dirai tout de suite, pour ce qui a trait aux antécé-
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dents, que son père riait un peu buveur, sa mère nerveuse, des oncles maternels buveurs aussi. Lui-môme a toujours été bien portant, facilement impressionnable, mais intelligent. Jl a toujours eu bonne mémoire, aimait le travail, s'appliquait bien et comprenait facilement. Il était très sobre.
Le 20 mai 1892, B... fut atteint d'une fièvre typhoïde grave, avec rechutes, dont il ne se rétablit guère qu'au mois de septembre. Pendant toute sa durée, il eut le délire, délire hallucinatoire, avec bavardage incohérent, confusion mentale complète, ne sachant pas où il était, ne reconnaissant pas ses parents.
Il ne sortit de ce délire et ne guérit de sa fièvre typhoïde que pour tomber dans un état de dépression profonde, presque de stupidité. Il restait dans une inertie intellectuelle et physique absolue, ne disant pas un mot, à moins qu'on ne lui adressât la parole; encore, ses réponses étaient-elles toujours brèves. Si on ne le secouait pas, il s'immobilisait indéfiniment sur une chaise, parfois même debout. Ses réponses manifestaient des lacunes profondes de la mémoire, sur lesquelles nous reviendrons, et tout en reconnaissant les personnes, il montrait une indifférence totale pour tout ce qui l'entourait, pour sa femme, ses enfants. Au bout de quelques semaines, cet état, sans changer dans ses caractères essentiels, s'atténua un peu.
Je l'ai vu pour la première fois le 10 novembre 1892. La face est maigre, le teint terreux, la physionomie hébétée, distraite, l'attitude gauche, embarrassée.
Le malade ne parle encore pas, à moins d'être interrogé directement. Il comprend bien les questions, répond assez
vite, sans chercher ses mots. Mais ses réponses sont formulées au hasard, sur un ton monotone, sans qu'il fasse un mouvement, et de plus elles sont souvent erronées.
A la suite d'interrogations réitérées, il nous dit qu'il éprouve une faiblesse générale, mais surtout dans les jambes ; et telle, qu'il lui semble que sa santé s'en va tous les jours. Il dit souffrir de maux de tête, comme si un cercle la comprimait. Après le repas de midi, il va mieux ; le soir, il est très bien, et volontiers il ne se coucherait pas ; le matin, il se trouve beaucoup plus mal. 11 se plaint également de perdre ses facultés, de n'avoir plus aucun courage, de perdre la mémoire.
En effet, il ne s'intéresse, paraît-il, à rien du tout, reste toute la journée dans une inertie complète ; il n'a aucune volonté et il faut le diriger comme un véritable enfant. Il s'habille bien tout seul, mais seulement quand on l'a forcé à se lever. Jl ne se mettra pas à table de lui-même; mais une fois attablé, il mange avec une voracité tout à fait automatique, et il faut lui retirer les aliments pour qu'il s'arrête. Il n'a, en un mot, aucune initiative personnelle.
Il est incapable de prêter attention à quoi que ce soit, et tout effort en ce sens lui est manifestement très pénible. Il déclare que depuis longtemps, bien qu'inoccupé, il ne pense absolument à rien. Il faut ajouter que si de luimême il ne pense pas, d'un autre côté il lui arrive, par moments — ce dont il se plaint fort — de « rêver » tout éveillé, malgré lui, à des choses de son métier, qui l'obsèdent et dont il ne peut se débarrasser. Alors son mal de tête augmente ; toutefois, il n'a pas d'angoisse.
La mémoire est profondément atteinte, et le malade en a conscience. Il se rappelle seulement qu'il a eu la
fièvre typhoïde, à force de l'avoir entendu répéter autour de lui, mais ne peut donner aucun détail sur les événements, quels qu'ils soient, qui ont accompagné ou suivi sa maladie. Bien des faits aussi, ayant eu lieu antérieurement, sont pour lui lettre morte. Il ne peut dire ni son âge, ni l'année, ni la date actuelle, ni à quelle époque et combien de temps il a été malade. Quant aux faits actuels, il les comprend bien, mais ne les retient nullement.
Les sentiments affectifs semblent revenir ; il s'inquiète de sa maladie, qui l'empoche de travailler pour les siens, et est affectueux pour sa famille. Conduite très régulière, pas d'actes incohérents ou impulsifs. Il est très émotif, se met à pleurer comme un enfant avec la plus grande facilité et cesse de moine.
Le sommeil est généralement régulier, parfois entrecoupé de rêves; l'appétit, les fonctions digestives assez bons, sauf des alternances de constipation et de débâcles diarrhéiques. Diminution de l'urée, pas de sucre ni d'albumine, urines hypotoxiques.
Léger tremblement fibrillaire de la langue, aucun mouvement des commissures. Parole absolument nette. Léger tremblement des mains, mais qui a toujours, paraît-il, existé plus ou moins. Pupilles légèrement inégales, réflexes de l'iris normaux, pas de signe d'Argyll Robertson. Champ visuel normal, pas de (roubles de la sensibilité. Aucun symptôme antérieur d'hystérie. Pas de douleurs spontanées, sauf une sensation pénible de fatigue musculaire et de raideur articulaire. Jamais il n'y eut aucun symptôme de paralysie.
Pas de malformations physiques.
Tel était, Messieurs, d'une façon succincte, le tableau
clinique de la maladie dans son ensemble, lorsque B... vint nous consulter.
Si nous cherchons à résumer les troubles psychiques, nous voyons d'abord, au cours de la maladie infectieuse, pendant la période fébrile, un délire hallucinatoire très violent, avec grande agitation, grande confusion dans les idées ; état mental purement symptomatique et se rattachant à l'infection générale.
Sans insister ici sur ce qu'est, au point de vue psychologique le délire fébrile, je vous dirai seulement que l'on y rencontre les mêmes symptômes que dans la confusion mentale primitive. Le délire fébrile n'est-il donc qu'une forme de cette dernière affection? Je n'oserais l'affirmer, et je ferai même au contraire remarquer que si, dans le délire fébrile, la production du délire hallucinatoire dénote un état de désagrégation psychologique, la confusion des idées qu'on observe alors ne semble plus être le résumé d'un état d'affaiblissement psychique et le fondement même des autres troubles psychopathiques. Elle semble au contraire reliée à la production rapide et à la fréquence des hallucinations. Au lieu d'être nettement primitive, elle apparaît plutôt comme secondaire.
Mais revenons à notre malade. Au moment de la convalescence, les troubles mentaux changèrent d'aspect. Alors, plus de délire ni d'hallucinations, mais un simple état de confusion mentale très accentuée, allant presque jusqu'à la stupidité, se reliant à un état d'asthénie générale, aussi bien physique que mentale, et revêtant ainsi tous les caractères de la confusion mentale primitive.
Enfin, au bout de quelque temps, cet état diminue d'intensité sans changer cependant de caractère, et il ne reste
plus qu'une sorte de torpeur, d'apathie intellectuelle générale, prédominant dans le domaine de la mémoire. Parallèlement et par suite de la gêne dans l'exercice volontaire des facultés, se montrent des symptômes d'automatisme mental sous forme d'idées fixes, irrésistibles, obsédantes. Bien que d'aspect différent, elles relèvent du même mécanisme qui détermine la production des symptômes accessoires, délire, hallucinations, impulsions dans la confusion mentale primitive.
En môme temps, on peut reconnaître certains signes physiques habituels à l'état neurasthénique, et par conséquent de môme caractère que ceux observés dans le domaine des facultés mentales.
C'est, en définitive, un état d'asthénie générale du système nerveux, de nature identique à ce que nous avons étudié sous le nom de la confusion mentale primitive , pouvant même être, dans le cas actuel, considéré comme un reliquat de cette affection.
Mais si ce diagnostic était le plus probable àl'époquede notre première observation, il ne s'imposait pas de prime abord de lui-môme et sans réplique. A s'en tenir à l'examen actuel, il existait en effet certains symptômes qui pouvaient faire penser que cet état n'était peut-être pas simple, mais devait être rattaché aune autre maladie. Et la torpeur physique et intellectuelle du malade pouvait prendre une toute autre signification, si l'on se rappelle que nous avons noté en même temps de l'inégalité pupillaire, du tremblement de la langue et des mains, c'est-à-dire des signes pouvant faire penser à la paralysie générale.
Or, il me parut que, pour le moment du moins, cette hypothèse devait être écartée et que ces symptômes n'avaient
pas toute l'importance qu'on pouvait être tenté de leur attribuer.
En effet, l'inégalité pupillaire est loin d'être un signe pathognomonique de la paralysie générale ; elle se remarque aussi chez de simples névropathes, en dehors d'autres cas où elle peut être congénitale. Je vous Tai signalée dans la confusion mentale primitive. Le signe d'Argyll Robertson, qui a plus de valeur au point de vue diagnostique, était absent chez notre malade. De même, le tremblement des mains n'a guère d'importance, vu son existence antérieure, et paraît être surtout émotif. Restait le tremblement fibrillaire de la langue. Mais outre qu'il peut exister aussi dans la confusion mentale primitive ou chez de simples névropathes, il faut remarquer de plus, dans l'hypothèse d'une paralysie générale, le contraste qui existait ici entre ce tremblement et l'absence d'un trouble quelconque de l'articulation des mots, qui est le meilleur signe de la paralysie générale, le seul dont la présence, bien et dûment reconnue, soit pathognomonique. En son absence, dans les cas douteux, il faut se tenir prudemment sur la réserve.
Enfin, dans notre cas, l'examen même de l'état mental montrait bien qu'il n'était pas celui de la paralysie générale. Au lieu de l'affaiblissement démentiel, de la perte progressive des facultés mentales, il ne s'agit ici que d'une entrave à leur exercice ; et l'analyse même des troubles les plus saillants, ceux de la mémoire, nous prouvera qu'ils ne ressemblent pas à l'amnésie du paralytique général.
En me fondant sur ces faits et aussi sur leur évolution antérieure, correspondant bien à ce qu'on observe d'ordinaire en pareil cas, je crus donc devoir m'en tenir, et sous réserve de complications postérieures, au diagnostic d'asthénie ou confusion mentale primitive, d'origine infec-
IMNÉS1E CONTINUE. 229
tieuso. Bt, jusqu'ici, la marche ultérieure de la maladie semble avoir donné raison à cette manière de voir.
En effet, cet état s'est maintenu à peu près identique pendant plusieurs mois. Cependant, en février 1893, l'état général est devenu meilleur. Le faciès est moins égaré, plus expressif. Le malade est moins abattu, il se sent plus fort; il est moins émotif. Mais les troubles de l'attention, de l'idéation, de la mémoire, persistent toujours.
L'attention est encore difficile et pénible, le cercle des idées restreint. Livré à lui-même, B... ne manifeste guère d'activité intellectuelle. En outre, les réponses qu'il fait, lorsqu'on l'interroge, sont toujours très brèves ; il faut le stimuler dans la conversation. Ses récits, forcément limités par les troubles de la mémoire, ne portent que sur les périodes antérieures à l'amnésie, ont toujours trait aux mêmes faits et même se répètent souvent sous la même forme.
Revenons maintenant, Messieurs, pour les approfondir, sur les troubles de la mémoire, qui ont toujours été les plus apparents.
Envisagée au point de vue de la période de temps sur lequel elle porte, et en prenant comme point de départ la fièvre typhoïde qui fut l'occasion des troubles intellectuels, l'amnésie comprend à la fois une certaine période de temps avant cette maladie, puis les faits qui l'ont accompagnée ou suivie ; maintenant encore, elle s'étend à tous les faits nouveaux, successivement oubliés à mesure qu'ils se produisent. En un mot, pour employer les termes de la classification proposée par M. Sollier (I), l'amnésie serait à la
(1) Sollier, les Troubles de la mémoire. Bibliothèque médicale Charcot-Debove.
fois rétro-antérograde de reproduction et antérograde de conservation. Je préfère dire simplement (et vous en verrez tout à l'heure la raison) que c'est une amnésie rétro-antérograde continue.
En interrogeant le malade, on peut voir sur quelle longue période de temps porte cette amnésie. Bien qu'il soit très difficile de fixer ses limites exactes dans le passé, elle remonte approximativement à l'année 1874, c'est-à-dire à plus de dix-sept ans avant la fièvre typhoïde ! En effet, alors que B... donne, sur la période antérieure à 1874, des renseignements divers détaillés, très précis, à partir de cette date il ne se souvient que de faits isolés, en très petit nombre, et est incapable de fournir aucun renseignement sur son existence pendant cette période. Le plus ordinairement, il avoue son impuissance. Si, d'autres fois, il répond, ses réponses sont toujours erronées ou même contradictoires.
D'un autre côté, il ne se rappelle aucun des faits qui ont accompagné ou suivi sa maladie. Par suite de cette absence de points de repère dans le passé, il n'a aucune notion de la marche du temps et ne peut même dire son âge. Remarquons aussi qu'aujourd'hui encore il ne sait rien des événements de la veille ni même du moment précédent. Chaque fait nouveau est aussitôt oublié. Par exemple, il ne se rappelle pas ce qu'il a fait le matin, il y a une heure ; il faut qu'on lui en parle, en insistant, pour que le souvenir lui revienne. Il recommence éternellement le même journal, parce qu'il oublie au fur et à mesure ce qu'il vient de lire, quoiqu'il puisse y rencontrer des faits qui l'intéressent particulièrement. Ainsi, un jour que nous l'examinions, et qu'il venait de lire son journal, il ne se rappelait plus l'autopsie du baron Reinach, l'enquête sur le Panama, bien
qu'il en ait lui-même acheté des actions ; lorsqu'on le lui a rappelé, il ne savait plus alors s'il les avait, vendues ou conservées encore, parce que depuis longtemps il ne les avait pas regardées.
Tl est à remarquer que cette défaillance de la mémoire concerne principalement les événements, c'est-à-dire les changements dans le temps. Quant aux perceptions de l'espace et aux sensations visuelles, elles sont généralement, sinon en totalité, mieux conservées dans la mémoire. C'est ainsi que B... a un souvenir très exact de Paris, des villes où il a habité. Il est à noter, toutefois, que les souvenirs de cette espèce sont bien plus défectueux lorsqu'ils se rapportent h des endroits que le malade a fréquentés depuis sa maladie. Ainsi, bien qu'il soit venu souvent à l'hôpital, qu'il ne s'y perde pas, il ne peut donner une description des cours qu'il a maintes fois traversées.
Un petit fait prouvera bien cette différence qui existe, au point de vue de l'amnésie, entre les événements et les perceptions de l'espace. On fait lire mentalement au malade un fait divers de son journal. Il commence en marmottant, puis se borne à remuer les lèvres en lisant; ce qui prouve qu'il utilise, dans sa lecture, les images motrices en même temps que les images visuelles. Malgré cela, cinq minutes après avoir lu, il a complètement oublié jusqu'au sens même de l'article très court qu'il vient de lire ; mais il se rappelle la place occupée par cet article sur la page du journal. De même s'il se souvient d'avoir vu une personne, il a totalement oublié la conversation qu'elle lui a tenue.
On voit donc sur quel espace de temps vraiment considérable portait l'amnésie.
Notons aussi qu'elle est parfaitement consciente. Cet
homme se rend très bien compte des infidélités de sa mémoire, notamment en ce qui concerne les faits récents dont l'oubli rapide le gêne le plus, et c'est là pour lui, par instants, à mesure qu'il sort de son indifférence maladive, une source d'inquiétudes pour l'avenir.
Depuis un an, ces troubles de la mémoire se sont progressivement et sensiblement amendés, surtout en ce qui regarde les faits de la période rétrograde, antérieurs à la fièvre typhoïde, qui semblent reparaître en plus grand nombre petit à petit, sans effort de volonté, comme à l'insu du sujet. Toutefois, leur récupération n'est pas toujours définitive; on en voit qui, une fois revenus, disparaissent h nouveau lorsque le malade cherche h les évoquer. En outre, ses réminiscences sont indécises, isolées, fragmentaires, sans lien précis entre elles. D'autre part, il peut évoquer à volonté certains souvenirs, ceux surtout des faits qui l'ont frappé ; de même, il reconnaît plus aisément ceux qu'on lui rappelle et qui, par association, en réveillent d'autres à leur tour.
Quant aux événements survenus depuis la fièvre typhoïde, ils constituent toujours une vaste lacune dans la mémoire. En ce qui regarde les faits actuels, au lieu de les oublier, comme au début, au fur et à mesure de leur production, B... en garde le souvenir pendant un temps un peu plus long, une heure par exemple, puis ils disparaissent comme autrefois. Néanmoins, cela lui permet aujourd'hui de s'occuper un peu dans la maison où il travaillait autrefois, à condition qu'on ne lui confie que de petites besognes.
Maintenant, Messieurs, il s'agit de déterminer la raison
de cette amnésie et de chercher quels sont les éléments de la mémoire qui sont intéressés.
Considérons d'abord les opérations les plus élémentaires de la mémoire, c'est-à-dire la conservation et la reproduction des souvenirs. La reproduction impliquant la conservation, il nous suffit de voir si, chez notre malade, les images constitutives des souvenirs peuvent réapparaître, et au moment opportun.
Un fait qui prouve bien que les souvenirs sont conservés chez lui, c'est qu'ils peuvent se reproduire d'eux-mêmes, automatiquement.
Il arrive fréquemment, par exemple, que, dans une conversation, il vient à énoncer spontanément certains faits qu'on aurait pu croire oubliés ; car, interrogé à ce propos quelque temps avant, il ne pouvait donner de réponse, et même il ne peut à nouveau retrouver, lorsqu'on les lui demande, ces mêmes faits dont il a parlé.
Nous avons déjà dit, d'autre part, que, lorsqu'on cause avec lui, il ne sait plus, quelques instants après, ce qu'on vient de lui demander. Or, sans qu'il sache pourquoi, il lui arrive ensuite des idées dont il ne s'explique pas l'origine, dont il ne peut se débarrasser, et qui ont trait justement, ainsi qu'on a pu le remarquer maintes fois, à la conversation qu'il a tenue précédemment.
De la même façon, des souvenirs qu'on n'avait pu éveiller à l'aide de questions, sitôt oubliées d'ailleurs par le malade, réapparaissent ensuite sous forme de véritables idées automatiques, subconscientes et obsédantes.
En voici un exemple. On demande à B... son âge et l'année où l'on se trouve ; il ne peut répondre et se borne à indiquer la date de sa naissance. On le quitte en s'assurant que ces questions ont été parfaitement oubliées. Or,
sa femme raconte le lendemain qu'il s'est plaint toute la journée, sans savoir pourquoi, de calculer continuellement qu'on était en 1892 et qu'il avait, par suite, quarante ans. Une preuve de la conservation des souvenirs se trouve encore dans le fait que plus la convalescence s'accentue, plus cet homme est capable de donner des renseignements précis sur beaucoup de faits qu'on aurait pu croire autrefois oubliés, notamment sur la période rétrograde.
Mais il y a plus, et ces mêmes souvenirs, qui peuvent se reproduire ainsi accidentellement en quelque sorte, peuvent, de même, être reproduits quand il le faut et suivant les besoins du moment.
C'est ainsi que B..., interrogé sur un fait quelconque du passé, peut donner une réponse prouvant qu'il n'a pas été oublié. Mais il est à remarquer alors que la réponse a été très rapide, presque automatique, se présentant comme un véritable réflexe provoqué par la question posée, sans qu'il s'agît, toutefois, de ces phrases banales qui constituent le langage réflexe proprement dit (1). Le malade n'a fait aucun effort pour trouver sa réponse ; elle est venue naturellement, comme il dit, et il en paraît lui-même tout étonné.
Lorsqu'il cherche, au contraire, on peut être sûr que les faits ne se présenteront pas aussi bien à sa mémoire, et plus il fait d'efforts, plus il reste dans l'incertitude, présentant en même temps tous les signes d'un état émotionnel assez caractérisé. 11 est à remarquer, d'ailleurs, que ces efforts ne sont jamais bien soutenus. Le malade est apathique en tout ; le moindre exercice intellectuel le fatigue
(1) Voir .). Séglas, Troubles du langage chez les aliénés. Bibliothèque
médicale Charcot-Debovo.
visiblement d'une façon très rapide, et alors il n'y a plus rien à en tirer.
Mais, Messieurs, s'il y a conservation et reproduction des souvenirs, s'agit-il d'un trouble apporté dans les opérations intellectuelles qui se joignent à la mémoire et désignées communément du nom de reconnaissance et localisation?
Remarquez tout d'abord qu'un trouble de ce genre donne lieu à des illusions, à un véritable délire plutôt qu'à une amnésie, et que de telles perturbations psychologiques n'existent pas dans le cas actuel. Il est, d'ailleurs, un fait certain : c'est que la reconnaissance peut être considérée comme intacte; cela est évident lorsqu'il se rappelle spontanément un fait quelconque de la période amnésique. De plus, si on lui rappelle un de ces faits qu'il avait essayé inutilement de retrouver, il le reconnaît fort bien ; en même temps, cela réveille chez lui, par association, le souvenir de faits connexes, preuve qu'il a fort bien reconnu le premier.
La localisation dans le passé paraît, elle, plus atteinte. Toutefois, ce n'est pas là un trouble principal; il est dû à l'absence de points de repère, constitués par tous les souvenirs que le sujet ne peut évoquer. C'est pour cette raison qu'il ne peut dire son âge, l'année actuelle, à quelle époque il a cessé de travailler. S'il se rajeunit toujours, c'est que, justement, il n'a pas conservé ces points de repère dont le nombre est en rapport avec la succession des événements et, par suite, avec la durée du temps.
11 nous faut donc, Messieurs, chercher ailleurs cette altération de la mémoire, car elle doit bien exister quelque part pour produire des désordres aussi accentués.
Rappelez-vous, à ce propos, qu'à côté des phénomènes élémentaires de la mémoire, conservation et reproduction des souvenirs, il faut admettre — pour que nous ayons conscience de ces souvenirs — l'intervention d'une autre opération mentale qui saisisse l'image reproduite par le jeu automatique de l'association des idées, et la rattache aux autres souvenirs ou sensations diverses dont l'ensemble constitue notre personnalité. C'est ce qu'on peut appeler, si l'on veut, avec M. Pierre Janet, la perception personnelle des souvenirs, l'assimilation psychologique des images (1). Cette opération peut être altérée ou supprimée, tandis que les autres phénomènes du souvenir peuvent être conservés intégralement, et son absence déterminera des troubles de la mémoire qui pourront être pris pour des amnésies véritables.
Or, c'est justement là ce qui se présente chez notre malade. Les différentes particularités que nous avons mises en relief montrent, en effet, que les souvenirs sont surtout absents lorsqu'on l'interroge directement, c'est-à-dire toutes les fois que sa personnalité est enjeu. Ils se présentent quand la conscience personnelle est absente, lorsque le sujet ne se rend, pour ainsi dire, compte de rien, et répond aux questions automatiquement, sans réfléchir. S'il fait attention, tout s'arrête et les souvenirs ne peuvent plus être évoqués. L'attention consciente, loin de les faciliter, supprime en quelque sorte les souvenirs qui se manifestent, au contraire, plus aisément à l'insu de la personne,
11 est, d'ailleurs, à remarquer qu'en ce qui concerne les fait s
nouveaux de chaque jour, oubliés à mesure qu'ils se produi-
(1) Pierre Janet, Revue générale des sciences pures et appliquées, mars 1893.
AMNESIE CONTINI I '■ ^37
sent, ledéfautde synthèse mentale, de perception personnelle des images, est encore favorisé par le fait de la faiblesse de la volonté, de l'attention, qui n'intervient pas pour renforcer les impressions actuelles, dont les images sont, par suite, d'autant plus faibles et passent rapidement dans le domaine de l'inconscient.
C'est, de même, ce nouvel élément qui entre pour la plus grande part dans l'amnésie des faits survenus pendant la période de délire hallucinatoire pertyphique et de stupeur post-typhique, dont l'état actuel n'est que la prolongation sous une forme atténuée. Les troubles profonds de la conscience personnelle ayant existé alors, nous expliquent l'amnésie portant sur les faits de cette période. Mal perçus, ils n'ont pu donner lieu qu'à des images confuses, sans lien les unes avec les autres, ni avec les acquisitions anciennes et, par suite, peu susceptibles d'être évoquées plus tard par la mémoire.
On est donc autorisé à penser que les troubles de la mémoire actuels ne sont qu'une manifestation dernière, persistante, dans le domaine des images, d'un trouble jadis plus étendu de la perception personnelle et se présentant aujourd'hui sous la forme d'amnésie rétro-antérograde continue.
L'analyse psychologique de cette amnésie vous montre bien qu'elle diffère totalement de celle de la paralysie générale. Elle présente, au contraire, tous les caractères des amnésies liées aux traumatismes, aux intoxications, aux états d'épuisement nerveux et, parmi eux, ceux qui sont liés aux maladies infectieuses, telle la confusion mentale primitive.
J'ajoute cependant qu'il est rare, comme le fait reniar-
quer M. Souques (1), de les voir embrasser, dans ces cas, des périodes de temps aussi longues et persister aussi longtemps sous la forme continue.
C'est là un fait qui semble plus particulier à certaines formes d'amnésies analogues se présentant chez les hystériques et sur lesquelles M. Charcot a attiré plus spécialement l'attention. L'observation précédente, dans laquelle il n'y a jamais eu aucun signe d'hystérie, prouve que la longue durée de cette forme d'amnésie n'est point exclusive à l'hystérie. Elle peut se rencontrer autre part, ainsi qu'en témoignent les observations relatives à ces faits, que Korsakoff, en particulier, a décrits sous le nom de psychose polynévritique ou de cérébr apathie psychique toxémique (2).
Je vous ferai remarquer, Messieurs, à ce propos, que ce dernier terme me paraît de beaucoup préférable à celui de psychose polynévritique, qui pourrait faire croire à l'existence d'une forme vésanique particulière en rapport avec les polynévrites.
Il est à remarquer d'abord que cette forme répondrait à une étiologie très complexe. 11 est vrai que cette étiologie comporte toujours un facteur constant, l'intoxication, par auto-intoxication ou par un agent toxique extérieur, l'alcoolisme notamment (Tiling [3], James Ross [4], Golella [5], etc.), que cependant Korsakoff laisse de côté. Cette intoxication pouvant avoir ainsi une origine très variée, pourquoi ce nom de psychose polynévritique?
(1) Souques, Revue de médecine, 4892-1893.
(2) Korsakoff, Congrès international de médecine mentale, Paris, 1889. — Revue philosophique, 1889. — Arch. f. Psych., XXII, 1891. — Allg. Z.f. Psych., IV, 1891.
(3) Tiling, Allg. Z. f. Psych., XLVIII, 1892.
(4) James Koss, The Journal of ment. Se., 1890.
(5) Colella, AnnaHdi nevrologia, 1894.
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D'un autre côté, si les désordres intellectuels observés en pareil cas revêtent, la plupart cl n temps, un aspect clinique identique, ils n'ont, par eux-mêmes, y compris ceux de la mémoire qui sont les plus frappants, rien de pathognomonique.
On peut, enfin, les observer, dans les mêmes circonstances étiologiques, sans aucun symptôme de névrite concomitant ; et, en cas de coexistence, les troubles névritiques et intellectuels n'affectent pas entre eux des rapports de subordination, mais sont tous les deux sous la dépendance d'une même cause et ne figurent qu'à titre de symptômes dans le tableau clinique général de l'affection.
La comparaison de notre dernière observation avec les cas de psychose po ly né vri tique ne laisse pas d'être intéressante à ces différents points de vue.
Les conditions pathogéniques de la psychose polynévritique résident, vous disais-je, dans Faction de substances toxiques ou d'agents infectieux qui empoisonnent le sang et déterminent des modifications particulières du système nerveux.
Les troubles intellectuels qui se développent alors, avec les symptômes de névrite, se présentent de la manière suivante.
Leur aspect, au début, est variable. Tantôt il y a une période d'agitation délirante avec hallucinations, avec conservation relative et souvent troubles de la conscience. Au bout d'un certain temps, quelques jours ou quelques semaines, elle fait place à un ensemble de symptômes qui ressemble à s'y méprendre à celui que nous avons étudié dans la confusion mentale primitive et qui se traduit par un état d'apathie, d'indolence, des troubles de l'attention,
240 CONFUSION MEXTALB PRIMITIVE.
du langage, de la mémoire, de la conscience, de la confusion dans les idées, avec ou sans agitation et hallucinations par intervalles.
D'autres fois, la période d'agitation avec délire hallucinatoire du début manque, et les troubles psychiques revêtent d'emblée l'aspect de la confusion mentale.
Enfin, cet état de confusion générale diminue. C'est alors qu'on voit apparaître au premier plan les troubles de la mémoire, sous forme d'amnésie continue. Ceux-ci existaient cependant déjà auparavant, mais moins évidents à cause du désordre général de l'intelligence.
Remarquez que le mode de début par une période de délire hallucinatoire est souvent en rapport avec la cause même de la maladie et s'observe surtout dans les cas où celle-ci est d'origine toxique, en particulier dans la polynévrite alcoolique, où elle revêt les caractères habituels du délire alcoolique aigu.
Dans notre cas, nous retrouvons cette même évolution de la maladie. D'abord une période de délire hallucinatoire pertyphique; puis, sans intervalle, un état de confusion mentale post-typhique très accentué, qui, en s'atténuant, a laissé au premier plan les troubles préexistants de la mémoire sous forme d'amnésie rétro-antérograde continue.
La période de délire fébrile pertyphique s'est présentée ici sous le même aspect, elle peut être considérée comme ayant la même signification clinique que le délire hallucinatoire observé souvent, au début, dans les cas de psychose polynévritique d'origine alcoolique. D'autre part, le tableau rapide que je vous ai tracé de la psychose polynévritique vous montre bien l'identité de symptomatologie qui existe entre ces cas et notre observation.
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Ainsi donc, même évolution, môme symptomatologie, et j'ajoute même étiologie, puisque, dans notre cas, l'ensemble des troubles délirants est manifestement en rapport avec une maladie infectieuse grave.
Or, notre malade n'ayant jamais eu, d'autre part, de signes de polynévrite, il est légitime d'en conclure que les troubles psychiques désignés sous le nom de psychose polynèvritique ne sont pas pathognomoniques de l'existence d'une polynévrite, mais ne sont, dans ces cas, que des symptômes surajoutés, de même origine, sans existence propre, sans caractère pathognomonique à ce point de vue (1).
Vous voyez, d'autre part, Messieurs, combien ils se rapprochent du tableau clinique de cette affection que nous avons étudiée sous le nom de confusion mentale primitive et qui reconnaît souvent la même étiologie que les polynévrites. En ce qui concerne les troubles de la mémoire même, et c'est là le point le plus saillant de la psychose polynévritique, ce que je vous ai dit dans nos conférences précédentes, ce que j'ai plus longuement développé aujourd'hui à propos de nos deux malades, vous montre bien qu'ils peuvent se manifester sous la même forme, en dehors de toute névrite concomitante.
Mais, si ces faits de psychose polynévritique ne sont pas pathognomoniques par eux-mêmes, ils peuvent, eu égard aux ressemblances cliniques et étiologiques, nous fournir des arguments de quelque poids en faveur de la doctrine
(1) Des idées conformes à celles exprimées dans cette leçon ont été également formulées par MM. Babinski {Traité de médecine), Régis {Congrès de Clermont, 1894), et Haury dans sa thèse (Lyon, 1894) écrite sous l'inspiration du professeur Pierret.
pathogénique, gui fait jouer à l'infection ou à Fauto-intoxication un grand rôle dans bien des cas de confusion mentale primitive. Ceux-ci sont évidemment subordonnés à la même cause, intoxication, infection, qui est reconnue sans conteste à l'origine des polynévrites.
D'un autre côté, dans les autopsies de psychose polynévritique, tantôt on rencontre dans l'encéphale des lésions évidentes dénotant un processus inflammatoire (c'est même là encore un fait qui contredit l'emploi du vocable « psychose » pour qualifier les troubles intellectuels), tantôt, les résultats anatomiques sont négatifs, sans qu'on soit pour cela autorisé à affirmer l'absence de lésions.
En fait, malgré l'absence de données précises à cet égard, il est au moins rationnel de supposer qu'il s'agit d'un même processus pathologique, portant sur les nerfs périphériques et les centres encéphaliques et plus ou moins accentué dans un sens ou dans l'autre.
Si, dans certains cas, le malade guérit, cela pourrait être dû à une restauration analogue à celle qui amène la disparition des symptômes névri tiques. Mais cette restauration, nous le savons, peut être longue, rester partielle, incomplète, d'où la longue durée possible ou encore l'immobilisation dans la chronicité. Les désordres mêmes peuvent s'étendre ou se compliquer, et c'est alors que le malade présenterait cet état, mental particulier qui le rapproche de faits décrits en clinique sous le nom de pseudo-paralysie générale d'origine toxique, ou en rapport avec une maladie infectieuse (Krypiakiewicz, Régis).
Etant donnée la similitude qui existe au point de vue de l'étiologie, des symptômes, de l'évolution entre les cas dits de psychose polynévritique et Y affection confusion mentale
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primitic<>, les mêmes considérations pourraient s'appliquer a cette dernière, d'une façon plus générale. D'autant plus que les quelques lésions constatées parfois en pareille occurrence ne sont pas sans analogie avec celles qu'on a rencontrées dans l'encéphale à la suite de psychose polynévri tique.
Quoi qu'il en soit, dans le cas actuel, la longue durée, la continuité des troubles de la mémoire mérite d'être prise en considération au point de vue pronostique. Sans doute, notre malade va beaucoup mieux à tous égards, et nous avons pu nous assurer que sa mémoire elle-même semblait s'améliorer, surtout pour les souvenirs antérieurs à la fièvre typhoïde. Malgré cela, le pronostic doit être assez réservé pour l'avenir. Les troubles profonds et tenaces que nous constatons encore aujourd'hui ne sont peut-être que le symbole d'une modification persistante, impossible actuellement à déterminer, des éléments nerveux, résidu de l'infection antérieure et pouvant imprimer à la maladie, dans un avenir plus ou moins éloigné, l'aspect plus caractéristique des méningo-encéphalites chroniques, que, malgré certains signes, contestables d'ailleurs, nous avons cru devoir lui refuser jusqu'ici. Il faut toujours se rappeler, Messieurs, que de tels faits existent dans la science ; ils doivent nous servir d'enseignement et nous mettre sur nos gardes, lorsqu'il s'agit de nous prononcer sur l'avenir de semblables malades.