DOULEUR MORALE
tellectuelles; 3° par un trouble morbide de la sensibilité morale se traduisant par un état de dépression douloureuse. A ces symptômes fondamentaux peuvent se joindre des troubles délirants qui en résultent directement, leur sont secondaires. »
La constatation de ces derniers symptômes sert à différencier la mélancolie délirante ; mais ils sont toujours précédés par les troubles fondamentaux déjà énumérés et qui même peuvent, à eux seuls constituer la maladie, comme dans le cas que nous allons étudier.
Jetons d'abord un coup d'œil sur les différents éléments constituants de la mélancolie, en laissant pour aujourd'hui de côté l'étude du délire.
Tous les auteurs sont d'accord pour considérer que, dans la mélancolie, les phénomènes fondamentaux sont : l'état émotionnel, de douleur morale, insuffisamment ou même nullement motivée, et les troubles de l'exercice intellectuel, l'arrêt psychique, dit-on encore.
Mais on n'est pas d'accord sur les rapports de ces deux symptômes. L'opinion la plus générale professe que c'est la douleur morale qui engendre l'arrêt psychique; mais pour quelques-uns la douleur morale n'est que secondaire, le résultat dérivant justement de la conscience des modifications survenues dans l'exercice des facultés intellectuelles. Pour ma part, j'adopterais volontiers cette dernière opinion qui me paraît la plus conforme aux données cliniques, expérimentales et psychologiques.
Voyons d'abord, Messieurs, en quoi consiste cet état de douleur morale (1).
(1) J. Séglas, Archives de neurologie, 189:2, et le Délire des négations (Encyclopédie des Aide-Mémoire). Masson, éditeur, 1894.
Au début de toute mélancolie, comme dans la forme simple qui fait le sujet de cette conférence, on observe un vague sentiment d'abattement ou de tristesse, d'inquiétude, d'anxiété même; sentiment qu'accuse le malade spontanément lorsqu'il dit se sentir déprimé, incapable d'agir, triste, ennuyé, vaguement inquiet ou indifférent, tout autre qu'auparavant.
Ordinairement, on tente d'expliquer cette douleur morale par un trouble de nutrition de la totalité ou d'une partie du système nerveux. Il s'agirait d'un processus analogue à celui qui se produit dans un nerf sensitif atteint d'un trouble pathologique de nutrition et réagissant sous forme de névralgie. Les sentiments et les idées sont fonctions spécifiques de l'êcorce cérébrale; les troubles de nutrition qui viennent à s'y produire donnent lieu à la douleur psychique. Telle serait la névralgie psychique de Krafft Ebi ng.
Le fait est possible, mais l'explication est insuffisante. Il ne faut jamais, en pathologie mentale, considérer uniquement le cerveau, ni même le système nerveux isolément; il importe de se rappeler toujours qu'ils sont intimement reliés au reste de l'organisme ; cela surtout, pour les psychoneuroses comme la mélancolie. Aussi, lorsqu'on cherche à comprendre la genèse de la douleur morale du mélancolique, est-il indispensable d'envisager non seulement le système nerveux, mais toutes les fonctions de l'organisme.
Il est un fait bien établi par la clinique, c'est que dans la mélancolie tout l'organisme est atteint, les différentes fonctions n'ont plus leur régularité habituelle, la nutrition nérale languit. Non seulement il en est ainsi à la période
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d'état, mais dès le début; même, si l'on y prend garde, ce sont là les premiers symptômes de la maladie.
Le plus généralement, en effet, la mélancolie n'éclate qu'après une période d'incubation, parfois assez longue. Aussi est-il nécessaire de bien étudier cette période prodromique si l'on veut comprendre la genèse et les rapports respectifs des différents symptômes.
On s'aperçoit alors que les troubles intellectuels les plus élémentaires sont précédés par des symptômes physiques souvent très accentués, traduisant dans leur ensemble un trouble de la nutrition, un état d'épuisement parfois considérable.
Vous n'en serez pas surpris si vous vous reportez à l'étude des causes. A juste raison, Marcé a fait ressortir l'analogie qui existe ici entre la nature de la cause et celle de la maladie.
En effet, en dehors des causes communes à toutes les affections mentales, il en est quelques-unes qui semblent plus constantes dans l'étiologie de la mélancolie. Sans les énumérer, je me contenterai de vous dire d'une façon générale qu'elles sont de nature déprimante aussi bien au physique qu'au moral, déterminant, par leur action prolongée, répétée ou perturbatrice, un état de faiblesse générale, d'épuisement, qui marque le début et fait partie intégrante de la maladie.
Les troubles physiques initiaux offrent de nombreuses analogies avec ceux de l'état neurasthénique. Le malade se plaint d'une courbature générale, d'une faiblesse des jambes, d'une fatigue pour le moindre effort; il accuse des douleurs vagues, de la céphalalgie, un vide dans la tête,
des bourdonnements d'oreille, des battements dans les tempes. Il a des palpitations, une sorte d'anxiété précordiale, des troubles vaso-moteurs. Les fonctions digestives sont troublées ; on note la perte de l'appétit, la constipation, des phénomènes d'auto-intoxication d'origine gastrointestinale. Chez les femmes, les règles sont irrégulières ou suspendues. Le sommeil est troublé ; il y a de l'insomnie ou de la somnolence. La nutrition générale est atteinte, ainsi qu'en témoignent l'amaigrissement, les modifications dans les éléments normaux de l'urine, l'examen du sang, etc.
Dans leur ensemble, ces différents symptômes se résument en un sentiment vague de malaise général, un « sentiment douloureux corporel », comme dit Schuele,qui crée chez le malade une nouvelle habitude psychique.
Il faut bien admettre, en effet, que dans le tableau de nos représentations mentales, quelque chose correspond à notre corps, à nos viscères, à leur fonctionnement, et que ce quelque chose peut s'altérer.
On a donné le nom de cénesthésie, sens de l'existence, au sentiment que nous avons de l'existence de notre corps, sentiment qui, à l'état normal, s'accompagne d'un certain bien-être. Chaque fonction vitale y contribue pour sa part, et de cet apport complexe résulte cette notion confuse qui, par une répétition incessante, est devenue nous-même au point que nous ne pouvons nous en rendre compte sans les variations qui relèvent au-dessus ou l'abaissent au-dessous de la normale.
Par suite des troubles qui surviennent dans le domaine des fonctions organiques au début de la mélancolie, on comprend aisément combien est grand le nombre de sensations
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nouvelles qui peuvent modifier le complexus cénesthétique habituel. De plus, en raison même de l'état particulier des centres nerveux qui participent également à la souffrance générale de l'organisme, c'est surtout dans leur élaboration cérébrale que les diverses sensations se transforment et s'altèrent. Les images intérieures ne sont plus adéquates à leurs excitants normaux ; et les sensations, môme régulièrement transmises, n'arrivent plus à la conscience que comme autant d'impressions alarmantes parleur étrangeté. L'état cénesthétique normal, de bien-être, produit par le consensus harmonique des sensations organiques, fait ainsi place, l'équilibre une fois rompu, à un nouvel état cénesthétique pénible, de malaise général, avec, parfois, quelques localisations plus précises.
C'est la source de raisonnements inconscients aboutissant en dernier terme à un jugement confus, mais défavorable, sur la constitution physique et psychique, dont le ton semble abaissé au malade.
En effet, soit en santé, soit en maladie, les sensations organiques, lorsqu'elles sont perçues par la conscience, ne produisent pas au début des idées bien nettes, mais donnent seulement naissance à ces modifications vagues et indéterminées de l'intelligence que l'on désigne du nom de sentiments, démotions. Aussi a-t-on pu dire qu'elles étaient la base de notre nature affective.
C'est ainsi que « l'effet d'un organe faible ou malade dérange le ton psychique et se traduit dans le cerveau par une irritabilité excessive, une disposition à l'émotion, en résumé par un état de malaise psychique ». (Maudsley.)
Voilà déjà, Messieurs, une première cause de la douleur
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morale, je dirais même volontiers la principale. Mais ce n'est pas tout.
Il s'établit des connexions étroites entre les sensations organiques et les diverses opérations de la pensée, ainsi que l'avait déjà fait remarquer autrefois Griesinger ; et c'est de là, des troubles cénesthétiques, que dérivent les premiers troubles intellectuels que nous constatons chez les mélancoliques. Cette relation, d'ailleurs, n'aura rien qui puisse vous surprendre, si vous vous rappelez l'influence, constatée cliniquement et expérimentalement, de la fatigue et de l'épuisement physiques sur les diverses opérations de l'esprit.
Ces premiers troubles intellectuels chez le mélancolique se traduisent cliniquement par la dépression générale, l'apathie, l'irrésolution, la lenteur des mouvements, de la démarche, de la parole qui est basse, traînante, monotone; par la négligence des occupations habituelles, de la toilette, de la préparation des aliments, par la manie lectuaire ; dans certains intervalles, par un besoin de mouvement sans but, automatique. En un mot, ce sont des manifestations diverses de Yaboulie, décrites déjà dans cette maladie par Guislain.
A côté de ces phénomènes objectifs, résultant de l'aboulie motrice, il en existe d'autres identiques dans le domaine purement intellectuel. C'est par exemple la difficulté de fixer l'attention, de grouper les idées, de suivre un raisonnement, la lenteur dans les perceptions souvent indécises (Calmeil) [« je crois, il me semble », disent sans cesse les malades], la lenteur à comprendre les questions (Guislain)ou à y répondre, qui en s'accentuant peut aboutir au mutisme vésanique, la difficulté d'évoquer et de conserver les sou-