‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveusesChapitre 56 sur 135 · ÉTAT DK LA CONSCIENCE · texte numérisé non relu

ÉTAT DK LA CONSCIENCE

venirs, une certaine tendance à l'automatisme de la pensée. Le contenu des idées n'est pas encore altéré, il n'y a pas de délire, mais seulement ce que les Allemands appellent les troubles formels de l'idéation.

Mais, vous le savez, Messieurs, ces modifications intellectuelles se rencontrent dans d'autres circonstances; nous les avons vues, par exemple, dans la confusion mentale primitive, et nous les retrouverons encore dans bien d'autres variétés d'aliénation. Aussi la différence n'est-elle pas simplement dans leur existence, mais dans leurs caractères particuliers à tel ou tel cas, portant sur leur évolution, leur intensité, leur généralisation, leur permanence, etc.

Dans la confusion mentale primitive, en particulier, elles éclatent très rapidement, souvent même soudainement, se généralisent presque d'emblée, produisant ainsi une dissociation psychique brusque et totale sans réorganisation, d'où naît justement le chaos des idées, la confusion mentale.

Ici, au contraire, chez nos mélancoliques, tout en gardant leur caractère d'acuité, elles s'installent progressivement, sourdement en quelque sorte, ce qui permet aux malades de s'en rendre compte, Ravoir conscience du changement survenu dans leur individualité psychique, particularité qu'ils traduisent très bien lorsqu'ils vous disent « ne plus se sentir comme avant, se trouver tout drôles, etc. ». Et c'est justement là une nouvelle cause de douleur morale. « Toutes les circonstances, disait Griesinger, qui troublent la succession et l'enchaînement des idées qui représentent le moi peuvent engendrer la douleur morale qui est constituée par la conscience de ce dérangement survenu dans la marche normale de la pensée. »

Voilà les deux origines de la douleur morale du mélan-

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colique (état cénesthétique pénible, troubles de l'exercice intellectuel) ; et vous voyez, en résumé, Messieurs, que cette interprétation, basée sur l'observation des laits, concorde avec la théorie psychologique qui pense que la douleur morale se réduit à un sentiment d'impuissance.

Cette douleur morale, cette dépression douloureuse, comme dit Schuele, est le symptôme le plus frappant de la mélancolie, je dirais même volontiers caractéristique. Elle se manifeste dans l'attitude, la physionomie, la mimique toujours très expressive et traduisant toute la gamme des passions tristes, depuis l'abattement, l'ennui, jusqu'à l'angoisse, la terreur ou la stupeur.

Une fois apparue, elle tend à envahir tout le champ de la conscience qui, comme l'on dit, ne contient alors plus rien que l'idée-douleur (Schuele). Et de même qu'une douleur physique intense atteignant un de nos sens s'accompagne d'anesthésie, de même la douleur morale détermine chez le mélancolique un état d'anesthésie, de dysesthésie psychiques. Il est insensible aux excitants normaux, isolé presque au milieu du monde extérieur, replié sur lui-même. Il ne prend plus part à ce qui se passe autour de lui, tout lui semble pénible, « ses impressions se font contraires », il voit tout en noir. Son humeur, disait Griesinger, devient négative. Ce qui l'intéressait jadis lui devient étranger, indifférent, lui répugne ou l'irrite. Il ne vit plus que concentré en lui-même.

A son tour, la douleur morale réagit, pour les augmenter, sur les phénomènes divers qui lui ont donné naissance, déterminant ainsi, du côté physique, ramyostiiénie ou la tension musculaire, les tremblements, l'angoisse avec son cortège de symptômes vaso-moteurs, respiratoires, muscu-

lairos, etc., tandis que du côté intellectuel tout effort deviendra impossible, comme paralysé (aboulie, inhibition), ou bien l'attention se fixera comme convulsivement sur un objet amenant ainsi l'idée fixe, ou encore ce sera une impulsion violente, rapide, sans but déterminé, etc.

Ces nouveaux désordres arrivent à la conscience, et, par une sorte de choc en retour, exaspéreront encore la douleur morale. Ainsi s'établit un cercle vicieux dans lequel tourne le mélancolique pendant toute la durée de sa maladie.

Tels sont, Messieurs, les symptômes qui marquent le début de la mélancolie et qui constituent même, à eux seuls, la mélancolie sans délire ou avec conscience.

Il n'y a pas dans ce cas d'hallucinations, pas d'idées délirantes. Tout au plus peut-on noter quelques préoccupations, des interrogations que se pose le malade sur son état, sur l'avenir, importantes à noter en ce qu'elles démontrent bien comment, dans les cas de mélancolie délirante, se développe le délire, à titre de tentative d'explication des phénomènes douloureux primitifs.

Cette forme de la mélancolie est en général curable ; mais il ne faut pas oublier que c'est là une vésanie d'accès, intermittente, et que les récidives sont fréquentes.

Vous allez trouver une confirmation des considérations précédentes dans l'examen de la malade que je vais vous présenter maintenant.

C'est une dame, âgée de 37 ans, dont le père est mort paralysé à 59 ans, à la suile d'un ramollissement cérébral ; une cousine de la branche paternelle avait présenté dis t -oubles mentai

Je n'ai rien à vous signaler sur l'enfance de notre malade : elle fut réglée à 14 ans sans accident; mariée à 23, elle accoucha à 24 ans d'une façon tout à fait normale. Elle a toujours eu « la tête dure », dit-on ; le caractère sombre, scrupuleux, indécis, impressionnable. Asymétrie faciale évidente. Elle a déjà eu deux accès antérieurs semblables à celui d'aujourd'hui, mais moins accentués: l'un, il y a six ans, ayant duré plus de deux mois; l'autre, il y a trois ans, d'une durée de trois mois.

En août 1893, elle contracta une fièvre typhoïde grave, au cours de laquelle elle eut beaucoup de délire. Ce délire consistait surtout en un radotage tranquille, sans agitation motrice, dans lequel la malade rabâchait toutes sortes d'idées sans suite, très mobiles, surtout de richesse. Elle était égarée, désorientée, ne savait pas où elle était, ne reconnaissait personne, et elle n'a gardé aucun souvenir de cette période. Gedélire disparut quand vint la convalescence. La malade fut alors pendant un mois, tant au physique qu'au moral, aussi bien que pouvait le souhaiter une convalescente d'une maladie grave.

Au bout de ce temps, elle fut prise d'un anéantissement général avec douleurs dans les jambes, dans la tête au niveau du vertex, d'insomnie persistante. Tels sont les premiers symptômes qu'elle a remarqués; elle est fort précise sur ce point. Très peu après, elle s'aperçut que son esprit devenait paresseux, qu'elle ne pouvait prêter attention à rien, qu'elle avait des faiblesses de mémoire. C'est alors qu'elle fut prise, dit-elle, de l'ennui, de l'inquiétude de se voir dans cet état.

L'apparition de la douleur morale est donc bien en rapport avec ce que je vous disais tout à l'heure. « Cela est venu tout doucement, nous dit la malade. Je n'eus d'abord que

de l'anéantissement, l'insomnie; puis les idées paresseuses, et c'est cela qui m'ennuyait de me voir ainsi ; mes ruminations ne sont venues que plus tard. Toute ma maladie, ajoute-t-elle, c'est l'ennui et l'inquiétude. » Ces paroles vous montrent bien le caractère envahissant de la douleur morale, symptôme fondamental, caractéristique de toute mélancolie.

Ainsi installée, la maladie n'a fait que s'aggraver, et c'est alors que vous allez voir l'action en retour exercée par la douleur morale, et ce cercle vicieux où, comme je vous le disais, tourne le mélancolique.

« Je me laissais aller tout à fait; j'étais tout à fait découragée, anéantie, paresseuse; et puis, en même temps, j'avais toujours le besoin de changer de place, il me semblait que je serais mieux ailleurs; j'étais toujours inquiète, serrée à l'estomac. Je ne pouvais plus m'occuper à rien, j'avais besoin de changer d'ouvrage tout le temps; je ne pouvais m'appliquer à aucun travail, et j'avais môme bien du mal à faire les choses courantes; j'avais parfois les idées bouleversées et ne pouvais même pas lire. J'oubliais tout à l'instant, je me rappelais même difficilement les choses passées ; pour que je me rappelle quelque chose, il fallait que cela me touche beaucoup. Mais surtout je m'absorbais tout le temps dans mon ennui parce que je voyais que je n'avais pas les idées comme auparavant ; et j'avais beau vouloir réagir, je ne pouvais pas. Je m'inquiétais de tout, je voyais tout en noir, tout m'ennuyait; la moindre chose me faisait de la peine ; je me faisais des chimères d'un rien en me voyant ainsi affaiblie et je serais bien restée couchée toute la journée. J'avais souci de mon ménage, de perdre la raison ; je m'absorbais dans mon état. Je me disais : « Je suis perdue,

« je ne suis plus bonne à rien, je ne guérirai pas, il vau- « drait mieux disparaître, m'en aller ou me tuer. Est-ce a drôle d'être comme cela I Qu'est-ce que j'ai donc fait pour « être ainsi inquiète, qu'est-ce que je vais devenir? »

Notez en passant ces interrogations que se pose la malade sur son état, et qui sont le premier pas dans la voie du délire mélancolique. Mais notre malade s'est arrêtée en chemin et n'a pas poussé jusqu'au délire ses tentatives d'explication.

Vous voyez enfin que cette dame se rend bien compte, a conscience de la nature pathologique des phénomènes qu'elle accuse et contre lesquels elle dit vouloir, mais ne pouvoir réagir. Bien qu'un peu améliorée aujourd'hui, elle est toujours déprimée ou inquiète. Son attitude, l'expression de sa physionomie, ses pleurs ne laissent pas de doute à cet égard. Elle a maigri pendant sa maladie et se plaint surtout de maux de tête, d'un poids sur l'estomac, de digestions difficiles, de constipation, d'irrégularités du sommeil. La menstruation est aussi irrégulière. Mais, en somme, elle se trouve un peu moins abattue depuis quelque temps, et au moral moins inquiète. Elle s'occupe un peu et commence à entrevoir la possibilité d'une guérison.

Vous avez vu qu'elle avait pensé à disparaître, à s'en aller ou se tuer. Eût-elle pu aller jusqu'au suicide? J'en doute. D'ailleurs elle vous dit elle-même : a Je me souhaitais morte, mais je n'avais pas le courage de me tuer. » C'est qu'en effet le suicide, quand il n'est pas le résultat d'une impulsion, nécessite une détermination bien difficile à exécuter dans l'état d'aboulie générale où sont plongés ces mélancoliques conscients.

Cette remarque pourrait d'ailleurs être étendue aux mélancoliques en général. Alors que tous ou presque tous ma-

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