‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveusesChapitre 61 sur 135 · CARACTÈRE PÉNIBLE · texte numérisé non relu

CARACTÈRE PÉNIBLE

Je vous ferai remarquer toutefois que ces interprétations, ces déductions de l'aliéné ne sont pas la résultante d'un raisonnement aussi nettement conscient qu'on pourrait l'imaginer. Les troubles qui existent dans l'exercice volontaire de l'intelligence, dans la formation des idées, s'accompagnent d'un autre côté, et comme conséquence nécessaire, d'un certain degré d'automatisme psychologique, origine première des idées délirantes, reprises ensuite par la conscience pour être alors énoncées nettement par le sujet à titre de tentative d'explication. Aussi la remarque de Griesinger, qu' « avant que le malade s'interroge, la réponse lui arrive déjà », est-elle, en ce sens, absolument exacte. C'est un fait dont il importe de tenir compte lorsqu'on dit, en résumé, que le délire du mélancolique n'est, de sa part, qu'une tentative d'interprétation de l'état pathologique dans lequel il se trouve.

Voilà donc, Messieurs, un premier caractère du délire mélancolique : c'est un délire secondaire. C'est là le fait principal, de lui découlent tous les autres.

Ainsi s'explique, par exemple, la nature pénible des idées délirantes en rapport avec l'état de douleur, de peine morale, qui domine le patient et constitue l'élément fondamental, caractéristique de la maladie.

Nous avons déjà étudié cet état émotionnel du mélancolique par suite duquel il ne peut se réjouir de rien. Toutes les impressions l'affectent d'une façon désagréable ou douloureuse. « Son humeur, a dit Griesinger, revêt un caractère négatif, de répulsion ; » et ce caractère, nous le retrouvons toujours dans les idées qu'il exprime, parfois même d'une façon très exagérée. Il n'est plus ce qu'il était autrefois; il a tout perdu, il est incapable, misérable ; il n'est pas

de crimes dont il ne s'accuse, de craintes qu'il ne puisse avoir. 11 n'y a de possibles chez lui que les idées douloureuses, en rapport avec l'état de la conscience. (Krafft- Ebing.)

Nous avons vu également le caractère envahissant de la douleur morale qui, de même qu'une douleur physique intense s'accompagne d'anesthésie, détermine un état d'anesthésie, de dysesthésie psychiques; finalement, comme dit Schuele, la conscience ne contient plus rien que Vidéedouleur.

Aussi le délire qui la reflète au dehors revêt-il une apparence générale de monotonie et en même temps de fixité en rapport avec l'arrêt psychique, et bien différente de la systématisation progressive de certains autres délires.

Le mélancolique tourne toujours dans le même cercle de lamentations monotones, se limitant à quelques conceptions délirantes qui l'obsèdent en quelque sorte et qu'il répète incessamment, parfois avec les mêmes formules. Il y a un abîme entre ce refrain, cette litanie fixe et monotone du mélancolique, et le roman du persécuté.

Ajoutons cependant que cela est surtout évident dans les cas aigus de mélancolie délirante; dans certaines circonstances, lorsque par exemple l'affection tend à la chronicité, le délire, tout en gardant l'empreinte des caractères que nous venons de définir, peut présenter un certain degré de systématisation, assez pauvre d'ailleurs.

Le sentiment de son incapacité à penser, vouloir et agir, de son indignité, donne, d'autre part, aux idées du mélancolique une empreinte très marquée & humilité.

Il se croit coupable, indigne de communiquer avec ses

BOMÎLÏTÉ, PASSIVITK, HKSIGNATION. 303

Semblables ; il n'est qu'un animal, une bête de somme, une bûche, une saleté. Il ne sert à rien sur terre ; il vaudrait mieux qu'il fût mort. Tel autre se dira déchu du reste de l'humanité ; il n'a plus de sentiments, plus de volonté ; il n'est plus comme tout le monde, il est ruiné, il n'a plus d'organes, il n'existe plus... Et en même temps qu'il s'abaisse, par une sorte de contraste, il exalte sans mesure la supériorité des autres.

Cette humilité se traduit aussi dans l'attitude, la physionomie, les actes.

Le malade se présente souvent avec une allure timide, embarrassée. 11 répond à voix basse, refuse de vous donner la main ou de parler « parce qu'il n'est pas digne des marques d'estime qu'on lui témoigne, qu'il ne vaut pas la peine qu'on s'occupe de lui ». Il refuse de s'asseoir quand on lui parle ; ou, si on le laisse libre, il choisit le siège qui lui paraît le moins confortable et sur lequel il s'assied à peine. S'il refuse les aliments, c'est tantôt « parce qu'il ne pourra pas les payer », tantôt « parce qu'il les trouve trop succulents pour lui». S'il travaille, il s'astreint aux besognes les plus répugnantes, etc. S'il tente de se suicider, c'est souvent dans le but de supprimer ainsi un êlre incapable, inutile ou même dangereux pour les autres, et son suicide n'est alors qu'un sacrifice.

Vous pouvez vous expliquer, Messieurs, de la même façon les caractères de passivité et de résignation du délire des mélancoliques qui souffrent, et sont dominés par cet état de souffrance, auquel ils ne peuvent se soustraire, étant donnée d'autre part l'aboulie profonde dans laquelle ils sont plongés.

Ils se trouvent anéantis, soumis à une puissance invin-

cible, état bien spécial, qui se révèle souvent au maximum par des idées de damnation et de possession. « Il faut attendre les événements, je ne sais lesquels, nous disait ces jours-ci une de nos malades ; je ne puis me défendre, on fera ce qu'on voudra. Il faut bien me résigner, quand même je ne voudrais pas ; quand c'est décidé, c'est comme le feu. »

Ils sont d'ailleurs facilement résignés ; ils se sentent incapables de lutter, et le sentiment profond de leur indignité les en empêche. S'ils souffrent, ils l'ont bien mérité par leurs fautes, ce n'est que justice. Aussi, tout en se lamentant, acceptent-ils et même parfois désirent-ils les supplices qui doivent leur faire expier leurs crimes, ou la mort qui débarrassera le monde d'individus inutiles ou malfaisants tels qu'ils croient être.

Ce caractère de résignation semble tout naturel, lorsqu'il s'agit de mélancoliques déprimés ; mais peut-il s'appliquer aux mélancoliques anxieux? Sans doute, au premier abord, il semble contradictoire de dire que le délire d'un mélancolique, en état d'anxiété, offre ce même caractère de résignation qui est parfaitement logique chez un autre en état de dépression. Mais ce n'est là, Messieurs, qu'une apparence. Quelque paradoxal que cela puisse vous sembler à première vue, il n'en est pas moins vrai qu'anxiété et résignation ne s'excluent pas chez un même sujet.

Je vous ferai remarquer déjà que la dépression et l'anxiété ne sont pas deux manières d'être absolument opposées. Mais tandis que le mélancolique anxieux traduit ses sentiments pénibles au dehors, le déprimé les concentre au contraire en lui-même. Son anxiété, pour être intérieure, n'en est pas moins très intense, si intense même qu'elle

détermine parfois un état de stupeur profonde, qui, en paralysant toute réaction objective, revêt toutes les apparences d'un état d'inertie complète.

Au fond, dépression et anxiété ne sont que deux modalités d'un seul et môme symptôme, la douleur morale, l'un des éléments essentiels, fondamentaux de la mélancolie.

Dès lors, il vous semblera moins étonnant que le délire des mélancoliques, déprimés ou anxieux, puisse être empreint du même caractère de résignation.

L'analyse clinique elle-même nous montre parfaitement qu'un anxieux peut être en même temps un résigné. Sous cette dénomination générale d'anxiété se cachent diverses manifestations émotionnelles intimement reliées entre elles : le regret du passé, la constatation désespérante du présent, et surtout la crainte de l'avenir. C'est ce dernier sentiment, conséquence des autres, qui entre pour la plus grande part dans l'anxiété du mélancolique. Dans cette crainte de l'avenir, ce qui l'angoisse le plus, ce n'est pas l'idée d'une expiation qu'il reconnaît justifiée par ses fautes, mais l'attente incessante du châtiment et l'incertitude de son moment, de sa nature, de sa durée. Il est bien résigné à subir cette expiation méritée à laquelle il ne peut échapper ; et ses lamentations ne sont que la manifestation de ses regrets, de ses remords et de l'ignorance des supplices expiatoires que son imagination en délire lui représente sous les couleurs les plus fantastiques. C'est ce doute qui l'angoisse et lui fait même souvent souhaiter une fin rapide au prix des plus cruelles souffrances.

Voici, par exemple, une malade du service. C'est une mélancolique anxieuse dans toute l'acception du mot, sans cesse gémissante et désespérée. Son faciès caractéristique

vous en dit plus à cet égard que toutes les descriptions possibles. Elle se croit misérable, voleuse, coupable de tous les crimes. Elle ne parle qu'avec terreur des supplices qu'on va lui faire subir. Quels seront-ils? Elle ne le sait; en tout cas, ils seront épouvantables. Et, toujours, elle les attend... Pourquoi ne pas en finir tout de suite, puisqu'elle est fatalement condamnée?...

Si l'on s'approche d'elle, elle demande aussitôt que cela ait un terme, si on ne va pas l'égorger ; ce n'est que dans cette expiation, qu'elle attend sans cesse, qu'elle espère trouver enfin le repos. A quoi nous sert-il de l'interroger aujourd'hui, de prolonger ainsi son supplice? Autant en finir au plus vite, puisqu'elle est « devant le tribunal et qu'elle est prête à marcher à l'échafaud ».

Il est encore bon de noter, chez le mélancolique, la direction des idées, leur mode de rayonnement en quelque sorte centrifuge, le malade étant considéré comme un centre.

Le mélancolique, comme on l'a déjà dit (Guislain, Falret), n'accuse pas les autres; il s'accuse lui-même. Si son délire s'étend au monde extérieur, aux personnes qui l'approchent, à sa famille, à la société, ce n'est pas pour les rendre responsables de ses souffrances. Au contraire, il redoute d'être pour tous un être nuisible, d'attirer par ses forfaits, par ses crimes, par son incapacité, la ruine, le déshonneur, la mort, sur famille, sur la société, etc. Souvent, s'il ne parle pas, c'est qu'il a peur de faire du tort à quelqu'un. Certains mélancoliques, hallucinés de l'odorat, croient que les odeurs émanent d'eux-mêmes et se répandent dans l'atmosphère environnante, pouvant ainsi devenir nuisibles aux personnes qui les approchent.

Le délire a donc un caractère divergent, une marche ce?i-

DIM RE d'attente. .'J07

trifugc, partant du malade pour atteindre ceux qui l'entourent.

Il est bien différent en cela de celui d'autres aliénés que nous étudierons plus tard, les persécutés systématiques, chez lesquels il revêt des caractères absolument inverses. Alors le malade devient un centre sur lequel converge l'attention universelle; loin de nuire aux autres, c'est à lui qu'on veut nuire, ce sont les autres qu'il accuse. Le délire est convergent, à marche centripète.

Cette considération nouvelle confirme ce que je vous disais tout à l'heure, que le mélancolique était toujours un humble. Le persécuté vrai, au contraire, est toujours un orgueilleux. Même lorsque le mélancolique a des idées de persécution, ce qui est rare d'ailleurs, elles sont chez lui toujours dominées par le caractère particulier du délire. Si la police le recherche, si certaines personnes lui manifestent, de l'hostilité, c'est qu'il est un coupable, qu'il a fait tort à autrui, qu'il mérite d'être surveillé, arrêté, condamné.

Les troubles émotionnels primitifs impriment aussi au délire des mélancoliques un caractère particulier au point de vue de la localisation des idées dans le temps. Leur délire est surtout ce que j'appellerai volontiers un délire d'attente.

L'angoisse dont ils souffrent les plonge continuellement dans la crainte d'un malheur qui peut leur arriver ou qu'ils pensent devoir provoquer. « On va les tuer, ils seront maudits, leur famille sera ruinée, etc. » Ils ne se livrent pas, comme les persécutés vrais dont je vous parlais tout à l'heure, à des récriminations sur les misères de toute sorte qu'ils endurent ou ont endurées ; ils sont le plus souvent dans le doute et l'incertitude, et n'expriment que des

craintes sur les supplices ou les châtiments qui leur sont réservés dans l'avenir, sur les malheurs dont ils seront la cause. Le mélancolique, disait Lasègue, est un prévenu, le persécuté un condamné.

Cependant, Messieurs, le délire du mélancolique peut intéresser le passé en même temps que l'avenir. Certains de ces malades, en effet, lorsqu'ils cherchent la cause de l'état moral pénible qui les affecte si profondément, n'en trouvent pas toujours l'explication dans des faits récents. Ils font alors un retour sur eux-mêmes, une sorte d'examen de conscience de toute leur vie et trouvent l'explication de leurs souffrances morales actuelles, de leurs craintes pour l'avenir, dans un fait passé, souvent fort ancien, une peccadille de leur jeune âge, dont ils n'ont pas, disent-ils, compris toute la portée. Ainsi, une mélancolique, âgée de trente ans, par exemple, malade depuis quelques mois et redoutant la damnation, trouvera que la cause de son malheur, de ses craintes, est d'avoir à douze ans mal fait sa première communion, et cependant elle ne s'en était jamais doutée !

C'est une sorte de délire rétrospectif portant tantôt sur un fait purement imaginaire, tantôt sur un fait réel dont le malade exagère l'importance et la portée.

Mais il n'en est pas moins vrai qu'alors même ces regrets du passé se relient à des craintes pour l'avenir ; le remords amène l'idée d'une expiation ; le délire rétrospectif s'associe au délire d'attente qui reste le fait principal.

Je me résume. Si nous groupons ensemble les caractères généraux du délire mélancolique, nous voyons que nous avons affaire à un délire secondaire, pénible, fixe, monotone, d'humilité, de passivité, de résignation, divergent ou centrifuge, d'attente, rétrospectif.

Ces caractères généraux, s'appliquant à toutes les idées mélancoliques, quelle qu'en soit la formule, n'ont pas la môme importance. Par exemple, à rencontre de l'opinion courante des auteurs qui regardent l'humilité et l'autoaccusation comme la caractéristique du délire mélancolique, j'estime que ce sont là des caractères de second ordre et qui ne peuvent suffire par eux-mêmes au diagnostic, car on les rencontre dans d'autres délires en dehors de la mélancolie. Ils constituent ainsi une condition nécessaire, mais non suffisante, de l'existence de la mélancolie; au contraire, les caractères principaux, indispensables, du délire dans cette forme, vésanique sont les premiers que je vous ai énumérés, c'est-à-dire la genèse secondaire, la peine morale, la fixité, la monotonie.

Messieurs, avant d'aller plus loin je vais vous présenter un malade de notre consultation, atteint de mélancolie délirante et chez lequel vous pourrez retrouver aisément les différents caractères généraux du délire mélancolique que je viens de vous exposer.

M. S..., âgé de vingt-huit ans, est comptable dans une grande administration en province. Son père, qui l'accompagne, nous affirme qu'il n'y a dans la famille aucune tare neuro-psychopathique, et, jusqu'à ces derniers temps, le malade aurait toujours manifesté un équilibre intellectuel parfait. D'une humeur égale, dévoué à sa famille, il était estimé de toutes les personnes qui l'approchaient.

Au mois de juillet dernier, il fut désigné pour remplacer temporairement un de ses chefs qui partait en congé. Il en manifesta une grande satisfaction, voyant là un moyen d'acquérir des titres à son avancement. Il s'occupa de ses nouvelles fonctions, sans négliger les anciennes, avec une

grande activité. Il se surmena même, travaillant d'une façon continue toute la journée et souvent une partie des nuits, sans cesse préoccupé des responsabilités qui lui incombaient. Il finit par perdre totalement le sommeil, son appétit diminua, ses digestions devinrent difficiles, et il ne tarda pas à présenter tous les symptômes d'un état neurasthénique très accentué. Il ne voulut pas se soigner, refusa de se reposer un peu, et persista à travailler sans trêve. Il s'aperçut bientôt qu'il n'avait plus la même capacité intellectuelle : il ne pouvait s'occuper longtemps, fixer son attention ; il se perdait au milieu des détails de sa besogne ; sa mémoire devenait infidèle. Ces symptômes l'inquiétaient beaucoup et il en parlait sans cesse à sa famille.

Voyant qu'il ne pouvait pas, malgré tous ses efforts, travailler comme autrefois, il commença à s'inquiéter beaucoup, à se décourager. Il voyait tout en noir ; il ne pourrait mener à bien les affaires dont il était chargé, il se jugeait incapable, il avait trop présumé de ses forces, n'aurait pas dû accepter une telle responsabilité, etc. Il persistait, malgré tout, à s'occuper ; mais l'état dans lequel il était ne pouvait que lui rendre tout travail encore plus difficile, et, par suite, son découragement ne faisait qu'augmenter. Il dormait et mangeait de moins en moins, tombant du découragement et de l'inertie dans un état d'agitation anxieuse avec lamentations, larmes, désespoir.

Cet état dura ainsi jusqu'au mois de novembre. A cette époque apparurent des idées véritablement délirantes. Le malade prétendait « qu'il était déshonoré, qu'il avait fait des erreurs de compte dans ses caisses, qu'il allait passer pour un voleur. Son déshonneur serait bientôt public, tous les journaux allaient en parler. Sa famille était ruinée, perdue par sa faute. On allait le traîner en prison, le fusiller... »

Malgré tous les moyens employés pour le rassurer, il persistait dans ses convictions délirantes, répétant sans cesse les mômes plaintes monotones, repoussant avec impatience les personnes de sa famille qui s'occupaient de lui. Les preuves d'affection qu'on lui donnait ne faisaient même que le désespérer, car il s'en croyait indigne.

Jamais il n'a fait de tentative de suicide ; mais, vers le mois de janvier, il commença à refuser les aliments, prétextant que cela coûtait trop cher, qu'il était ruiné, qu'il ne pouvait manger et qu'il fallait faire des économies pour combler les déficits imaginaires de sa caisse. Il négligeait tout, même sa toilette, passant ses journées et ses nuits tantôt à marcher de long en large en gémissant et en ressassant les mêmes craintes, tantôt déprimé, inerte, parlant à peine.

Aujourd'hui, ce malade est dans un état de dépression très accentué. Il est extrêmement amaigri; l'haleine est fétide, le pouls petit, les extrémités froides; le teint est jaune, terreux ; la physionomie est concentrée. Gomme absorbé par une idée fixe, il semble indifférent à tout ce qui se passe autour de lui. Sa toilette est des plus négligées, et l'on constate aisément qu'il ne s'acquitte même pas des soins de propreté les plus élémentaires. Il répond à peine aux questions qu'on lui adresse, pousse de temps en temps de profonds soupirs.

Néanmoins, si nous insistons dans l'interrogatoire, il nous dit qu'il est un misérable, un voleur, qu'il a déshonoré sa famille, que cela est patent et public aujourd'hui, qu'on va l'emprisonner, le fusiller... Tout est perdu pour lui et pour les siens... ; il n'y a plus rien à faire qu'à se résigner au malheureux sort que lui ont mérité ses fautes. Il ne sort pas de ce cercle d'idées, inébranlables, résistant

à toute argumentation. Autant qu'on peut le constater, il semble n'avoir jamais eu d'hallucinations.

Cet exemple, Messieurs, a pu, je l'espère, justifier à vos yeux les considérations diverses que je vous ai exprimées sur la mélancolie, et vous retrouvez ici très facilement les caractères généraux du délire mélancolique, tels que nous venons de les étudier.

Les faits analogues sonl certainement, et de beaucoup, les plus fréquents.

Mais il en est d'autres dans lesquels la nature secondaire de ce délire est moins frappante au premier abord. On pourrait même croire parfois que l'idée délirante s'est montrée la première, forme le pivot de la maladie et détermine d'une façon réactionnelle la dépression et la douleur morale.

Ce n'est là qu'une apparence ; et les faits de ce genre que j'ai pu observer par moi-même ne me paraissent nullement contradictoires des vues que je vous ai exposées.

a. — Il est nécessaire, en pareil cas, de toujours chercher à fixer le plus exactement possible l'époque et le mode de début de l'affection. Il peut se faire qu'on retrouve ainsi les symptômes fondamentaux d'un état mélancolique avant l'éclosion de l'idée délirante jugée au premier abord comme primitive, soit que les renseignements anamnestiques aient fait défaut, soit que le malade lui-même, concentré sur son idée, n'attache plus d'importance aux faits antécédents, les ait oubliés ou les nie par une tendance inhérente à son état maladif.

Prenons un exemple.

Voici une dame, âgée de vingt-trois ans, dont le faciès.

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