‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveusesChapitre 62 sur 135 · RECHERCHE DU CARACTÈRE SECONDAIRE · texte numérisé non relu

RECHERCHE DU CARACTÈRE SECONDAIRE

l'attitude dénotent de suite un état d'anxiété très prononcé. C'est, en effet, une mélancolique anxieuse. Elle nous raconte qu'il y a cinq mois, une nuit, subitement, sans prodromes, elle a craché du sang. Elle en fut extrêmement impressionnée, convaincue qu'elle était phtisique, condamnée à mourir à bref délai. En vain essayait-on de la rassurer ; tout fut inutile. Obsédée par cette idée fixe, elle tomba dans un état de dépression physique profonde avec insomnies, bourdonnements d'oreille, céphalalgie frontale, anéantissement général. En même temps, elle devint découragée, aboulique, ne s'intéressant à rien, sans cesse préoccupée, inquiète de l'avenir. Ces inquiétudes augmentèrent, allant jusqu'à l'anxiété; elle a passé chez elle cinquante-deux nuits à marcher de long en large dans sa chambre, répétant qu'elle était perdue. Puis d'autres idées délirantes se sont fait jour. «Voilà ses enfants phtisiques comme elle; quel triste héritage elle leur laissera; elle va ruiner sa famille; tout est désespéré, etc. » Et elle pense au suicide sans avoir le courage de mettre ses projets à exécution.

Si les dernières idées délirantes sont bien manifestement secondaires, il semblerait, d'après le récit de la malade, que l'idée persistante, principale, d'être phtisique, devrait être considérée comme primitive, à l'origine de l'accès mélancolique.

Or, il n'en est rien. Si l'on interroge cette femme déplus près, et surtout si l'on se renseigne auprès de son mari, on apprend que, quinze mois déjà avant le crachement de sang, elle était très déprimée, accusant des symptômes neurasthéniques (fatigue des jambes au réveil, inappétence, gonflement de l'estomac), n'ayant de courage à rien, négligeant son ménage, se préoccupant de l'avenir sans raison aucune, toujours ennuyée, inquiète sans motif plausible

sur ce qu'elle-même et les siens allaient devenir. Ce sont ces conditions qui ont favorisé à la fois et l'éclosion et la fixité de l'idée délirante survenue à l'occasion du crachement de sang. En fait, l'idée fixe de la phtisie ne marque qu'une aggravation et non le début de la mélancolie ; elle garde bien le caractère secondaire des idées mélancoliques. (Cette malade ne présente d'ailleurs aucun symptôme réel de phtisie.)

b. — D'autres fois, la nature secondaire des idées délirantes peut être voilée par leur caractère rétrospectif.

Votre mélancolique rapporte la cause première de ses souffrances à un fait du passé, et s'il n'est pas trop éloigné de l'accès vésanique, cette idée qui forme le pivot du délire peut apparaître comme primitive aux troubles psychiques fondamentaux. Le sujet lui-même ne peut que contribuer à développer cette erreur, lorsqu'il assure que tout date de là, qu'auparavant tout allait très bien. Mais à un examen plus attentif, il finira souvent par avouer que ce n'est que plus tard — une fois devenu mélancolique — que le fait qui le tourmenté a pris pour lui de l'importance, alors qu'il n'avait point songé à s'en préoccuper au moment de sa production. « Il ne se doutait pas de sa valeur, dit-il, il ne l'avait pas compris; on aurait dû le lui expliquer, etc. » Et de la détermination du caractère rétrospectif de l'idée délirante actuelle résultera ainsi sa nature vraiment secondaire.

c. — Mais il est des cas cependant dans lesquels le délire se rattache à un fait qui a marqué réellement le début de la vésanie. Doit-il être considéré pour cela comme s'étant développé primitivement? Une telle interprétation serait bien hâtive et risquerait fort d'être inexacte.

Admettons même que le malade ait été jusque-là en état de santé parfaite. Le fait en question ne constituerait-il pas une cause de la maladie, dans son ensemble, beaucoup plutôt que le début, du symptôme délire? Hypothèse d'autant plus rationnelle que le développement de la mélancolie ne se fait pas d'emblée et comporte toujours l'influence de causes persistantes, ou répétées, ou violemment perturbatrices.

Voici une femme de quarante-deux ans, qui est. en proie à un accès de mélancolie anxieuse, panophobique. Elle ne peut tenir en place, ne cesse de gémir; tout l'effraye. Elle appelle au secours, se croit poursuivie par la police parce qu'elle est une coupable. «Elle est cause de la mort de son enfant ; elle ne Ta pas bien soigné ; peut-être même l'a-t-elle empoisonné, etc.? »

La présence de cette idée, qui forme aujourd'hui le pivot du délire, se trouve en rapport avec les circonstances particulières dans lesquelles est survenue la maladie.

Il y a un an déjà, cette pauvre femme a perdu un petit enfant de deux ans, qui est mort presque subitement de diphthérie.

Cet événement la plongea dans un état de dépression, de tristesse profonde ; elle ne faisait que parler de cet enfant, ne pouvait s'habituer à l'idée qu'il était mort. Elle prit tout en dégoût, ne s'occupa plus de rien, se plaignait d'ailleurs d'être fatiguée, de ne plus avoir d'appétit ni de sommeil, de n'avoir aucun courage. L'existence lui paraissait désormais vide et sans but.

Progressivement, cet état s'est accentué; elle devint de plus en plus découragée, inquiète, parlait toujours de son enfant, demandant si on avait tout fait pour le sauver, si

l'on n'avait aucun reproche à se faire à ce sujet. Finalement, il y a deux mois, survint un véritable état d'anxiété panophobique, au cours duquel elle commença à émettre ses idées de culpabilité relativement à la mort de son enfant.

Mais les rapports qui existent entre la formule de l'idée délirante principale, et l'événement qui a marqué le début de l'accès, nous autorisent-ils à la regarder pour cela comme le fait psychologique primitif? Je ne le crois pas.

La mort de l'enfant n'a été que la cause perturbatrice qui a provoqué la mélancolie. Et cette émotion violente n'a, en réalité, joué que le rôle qui eût pu revenir à un traumatisme quelconque, moral ou physique.

A sa suite, l'état mélancolique s'est installé progressivement sous sa forme habituelle. Il est facile de comprendre comment, sous son influence, les préoccupations relatives à la mort de l'enfant ont pu devenir de plus en plus intenses, se fixer, et, en dernier lieu, lorsque la mélancolie s'est confirmée, lorsqu'est survenu l'état panophobique, revêtir la formule de Fauto-accusation.

Vous voyez ainsi, Messieurs, que, malgré les premières apparences, le délire conserve bien encore ici son caractère secondaire.

d. — Des faits plus complexes sont ceux dans lesquels la mélancolie se développe chez des malades atteints déjà d'obsessions. Il importe en pareil cas de bien faire la délimitation entre les symptômes qui relèvent soit de l'obsession, soit de la mélancolie.

Une de mes malades, atteinte de folie du doute depuis plusieurs années déjà, se trouve assez incommodée de ses obsessions, presque constantes, pour ne pouvoir s'occuper de son ménage, de ses enfants. Déjà neurasthénique,

elle s'inquiète de cela, se voit désormais incapable de rendre les services que l'on est en droit d'attendre d'elle, et finalement tombe dans un véritable état mélancolique avec idées de ruine, d'auto-accusation, etc.

Il est bien évident qu'en pareil cas les idées obsédantes n'ont joué que le rôle de cause occasionnelle dans la production d'un accès épisodique de mélancolie, survenu à titre de complication chez une obsédée, déjà prédisposée par son état de dépression neurasthénique antérieur. Et ces idées obsédantes ne peuvent prendre place parmi les idées mélancoliques qui gardent encore ici leurs caractères habituels.

Des cas plus difficiles sont ceux dans lesquels on voit se développer, chez un obsédé, un accès mélancolique s'accompagnant d'un délire dans lequel figurent des idées obsédantes antérieures, mais maintenant à titre d'idées délirantes vraiment mélancoliques.

Je prends un exemple.

Voici une dame, âgée de trente ans, au déclin d'un accès de mélancolie qui a duré plus de cinq mois.

A peine relevée de couches, il lui fallut soigner sa mère, qui mourut peu après, emportée par une affection cardiaque. En même temps, son mari perdit dans des spéculations hasardeuses la plus grande partie de ce qu'il possédait, et de l'aisance, le ménage tomba dans la gêne.

Sous l'influence de ces causes multiples, notre malade versa dans un état d'anéantissement de plus en plus prononcé; elle était brisée, mangeait et dormait mal, se plaignait d'être faible, lourde, de ne pouvoir se remuer qu'à grand'peine. Elle se décourageait, devenait triste, inquiète, pleurant sans cesse, préoccupée de tout.

Cet état ne fît que s'accentuer, et, quelques semaines plus tard, sur ce fonds mélancolique, apparurent des idées délirantes de ruine, d'incapacité, de culpabilité, de damnation.

Je passe sur la suite de son histoire, puisque c'est surtout le développement de la maladie qui nous intéresse.

Jusque-là, il semble tout à fait normal, et les idées délirantes, en particulier, paraissent bien nettement secondaires.

Mais il en est parmi elles, les idées de damnation, pour lesquelles la chose est moins évidente, si l'on se reporte aux antécédents de la malade.

On y relève, entre autres faits, qu'elle a toujours été atteinte de folie du doute, notamment de scrupules religieux, de craintes de damnation, qui la faisaient retourner à confesse, douter de la valeur de ses confessions, etc., malgré tous les raisonnements qu'elle pût se faire à ce sujet.

Cette constatation enlève-t-elle aux idées de damnation figurant dans le délire de l'accès mélancolique leur caractère secondaire ?

En réalité, ces deux idées n'ont de commun que leur objet, ce qui n'a rien d'étonnant eu égard aux tendances religieuses de cette malade. Mais elles diffèrent profondément au point de vue psychopathique ; les unes se présentent comme des idées obsédantes irrésistibles, conscientes, discutées par la malade, et les autres comme de véritables conceptions délirantes en tout semblables aux autres idées concomitantes de ruine, de culpabilité, etc.

Or, cette forme actuelle, elles la doivent à ce que, dans l'intervalle, s'est développé un état mélancolique par suite des mêmes causes, suivant la môme inarche que dans les

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