‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveusesChapitre 68 sur 135 · CARACTÈRES ET FRÉQUENCE · texte numérisé non relu

CARACTÈRES ET FRÉQUENCE

les envisage à tous leurs degrés d'intensité beaucoup plus ordinaires que les sensorielles, avec lesquelles elles sont le plus souvent confondues.

Cette opinion, que j'ai déjà exprimée dans un travail avec M. Paul Londe (1), se trouve ainsi conforme à celle formulée par Schuele (2) : « II faut noter que les hallucinations véritables ne sont pas aussi fréquentes dans les mélancolies pures que les pseudo-hallucinations et les illusions ; » les pseudo-hallucinations dont parle Schuele n'étant autre chose que les voix intérieures, les hallucinations verbales psycho-motrices.

Cette rareté relative des hallucinations, la façon dont elles se présentent, ainsi que la fréquence plus grande des hallucinations motrices, s'expliquent aisément d'ailleurs si l'on se reporte à l'état mental qui caractérise la mélancolie ; elles cadrent bien avec la conception psychologique de cette affection résultant de l'analyse clinique des symptômes morbides.

Nons verrons plus tard, en effet, que la mélancolie peut être considérée, en résumé, comme une désagrégation progressive, plus ou moins accentuée, de la personnalité, une sorte de dédoublement devenant parfois très évident à un moment donné, mais existant même au début, alors que les modifications dans l'état cénesthétique, l'état émotionnel, les manifestations intellectuelles volontaires du sujet, sont déjà autant d'atteintes portées à sa personnalité primitive et le point de départ de la formation d'une personnalité nouvelle. Le mélancolique assiste lui-même à cette dissociation ; il sent que le mal réside en lui, contraire-

(1) J. Séglas et P. Londe, Archives de neurologie, n0SG8 ctG9, 1893.

(2) Schuele, Traité des maladies mentales.

ment aux persécutés qui, suivant l'expression de Gotard, « objectivent l'automatisme dans le monde extérieur ». Aussi comprend-on facilement que les mélancoliques soient peu sujets à l'hallucination sensorielle. Leur délire est intérieur, subjectif ; leur maladie est une maladie de la personnalité, non de la connaissance.

Il ne sera donc pas étonnant de rencontrer plutôt, dès le début à l'état faible de conversation mentale et s'accentuant plus tard, les hallucinations motrices et les impulsions, verbales ou communes. Ces symptômes, par leur essence même, représentent autant de faits d'automatisme psychologique, favorisés par l'état d'aboulie où est plongé l'individu, et contribuant pour leur part à la formation d'une nouvelle personnalité à côté de l'ancienne.

Nous avons vu, d'autre part, que les idées, les préoccupations subjectives des mélancoliques étaient toujours marquées d'un cachet de doute et d'incertitude ; cette incertitude même s'oppose à ce qu'elles puissent revêtir une intensité suffisante pour que les images représentatives, surtout verbales, puissent passer à l'état hallucinatoire. Il se passe chez eux l'inverse de ces phénomènes que M. Ghaslin a si bien étudiés et mis en lumière chez les persécutés (1).

Aussi ces hallucinations sensorielles, secondaires en quelque sorte au délire qu'elles confirment et reproduisent avec ses caractères, ne se montrent-elles que relativement tard, quand le malade est entré dans la voie de l'explication délirante et qu'il a, en quelque sorte, trouvé et fixé sa formule. Et même dans ces cas, il n'est pas rare de voir persister à leur endroit cet état de doute et d'incertitude qu'on rencontre dans les délires mélancoliques.

(1) Ph. Chaslin, Annales médico-psychologiques, juillet 1890,

I XKMPLE CLINIQUE. 3.'M

A l'appui des considérations précédentes, voici, Messieurs, l'exemple d'une femme du service.

MmeR... est âgée de cinquante-six ans. Son père, d'une intelligence au-dessous de la moyenne, était de vingt ans plus vieux que sa femme. Il avait une sœur, tante de la malade, qui était « comme idiote » . La mère de notre malade était d'un caractère violent, méchante pour ses enfants, très émotive ; pour une simple contrariété, elle pleurait ou se trouvait mal, mais n'avait pas de convulsions.

Pour Mmo R..., elle a toujours été bonne, mais violente, ne souffrant pas la moindre contrariété ; peureuse et émotive, elle pleurait et riait facilement, parfois sans motif, surtout au moment de ses règles. Jamais elle n'a eu d'attaques de nerfs, ni de syncopes, mais elle sentait souvent que son estomac « se nouait » . Dans le courant de sa vie, elle a eu, à plusieurs reprises, quelques hallucinations, mais sans délire. Ainsi, à l'âge de dix-neuf ans, elle vit à côté d'elle deux personnes, l'une toute blanche, l'autre habillée en écossaise; «cela a passé comme une fumée)). Quelques mois avant de tomber malade, la nuit, elle a vu des têtes autour de son lit.

Ménopause à cinquante ans.

La maladie actuelle remonte à peu près à Pâques 1887. Depuis plusieurs années, Mme R. . . était très préoccupée parce que des personnes, habitant la même maison qu'elle, lui avaient donné à entendre que son mari la trompait et avait une maîtresse. Sur les indications qu'on lui avait fournies, elle le suivait et l'aurait surpris, plusieurs fois, dans la rue ou chez des marchands de vin, avec la personne qu'on lui avait désignée. Elle n'en a pas su plus long ; son mari, ditelle, n'a jamais nié que cela ne fût pas. Quoi qu'il en soit,

ces soupçons la chagrinaient beaucoup. Sa tristesse augmentait encore par suite de manque d'argent et des privations qu'elle devait s'imposer.

C'est ainsi qu'elle en arriva (fin avril 1887) à tomber dans un état d'ennui profond, de dégoût de tout, d'anéantissement général ; tout lui semblait changé, elle ne s'intéressait à rien, ne pouvait plus penser à rien, ne pouvait plus travailler. «A quoi cela m'aurait-il servi? disait-elle. » En même temps, elle se sentait comme épuisée et dormait continuellement.

Cet état dura plusieurs semaines. Un matin, son mari lui demanda : « As-tu bien dormi, cette nuit, avec tout le bruit qu'on a fait dans la maison ? » Elle répondit que non, qu'elle avait entendu comme une machine sur sa tête. Son mari sortit en disant sur le palier : « Ils font donc de la fausse monnaie au-dessus? » Et se plaignit à la concierge, qui lui répondit que c'étaient des voisins qui travaillaient la nuit. Le bruit continua, et Mme R... en causait avec différentes personnes du quartier, en répétant comme son mari l'avait dit : « Ce sont peut-être des gens qui font de la fausse monnaie. »

Cette idée la frappa vivement. Quelques jours après, il lui semblait que tout le monde, voisins et passants, lui reprochait ce qu'elle avait dit. Elle trouvait que tout le monde changeait d'attitude vis-à-vis d'elle. Un jour, chez un fournisseur, un client paye en disant : « Tenez, voilà votre compte, et ce n'est pas de la fausse monnaie, cela. » Elle s'imagine que ces paroles sont dites à son adresse, et devient toute pâle et toute tremblante.

Dès lors, il n'y a plus de trêve pour elle; elle a peur de tout, elle se figure qu'on la suit, qu'on va l'arrêter... Elle n'aurait pas dû dire ce qu'elle a dit,... elle est une mal-

heureuse;... mais pourquoi son mari lui a-t-il donné cette idée?... On va la tuer... des caisses, qu'elle voit passer, vont lui servir de cercueil... un sergent de ville, qu'elle rencontre, est là pour l'arrêter, etc.. Ces craintes la dominaient malgré ses raisonnements et ceux de son mari, qui lui disait qu'elle n'était ni coupable, ni responsable en aucune façon.

Un jour, le 27 juin, l'idée lui vient tout d'un coup, d'après quelques paroles entendues chez le boucher et qu'elle prend à son adresse, qu'on va peut-être, à cause d'elle, arrêter son mari et son lils ; elle rentre aussitôt dans sa chambre, en disant : « Mon Dieu, je suis une malheureuse ! » — Elle voit un canif sur une table, s'en empare et se coupe, sans ressentir aucune douleur, les veines du pli du coude aux deux bras, espérant par son suicide conjurer les malheurs qui menaçaient sa famille. Elle perd beaucoup de sang et tombe en syncope ; on la conduit à l'hôpital Tenon.

A partir de ce moment, l'état mental ne fait que s'aggraver, et l'on voit apparaître un phénomène nouveau : l'hallucination ; Mme R... disait que des voix lui parlaient.

Août 1888. — Anxiété considérable, pleurs, gémissements, terreurs continuelles, le moindre bruit la fait tressaillir. Lorsqu'on s'approche d'elle, elle sursaute et dit : ce C'est pour m'emmener que vous venez. » Les idées délirantes roulent toujours dans le même cercle : elle est coupable, elle est un monstre, on va la tuer, la mettre au supplice ; on va la couper en morceaux, on la fera bouillir, on lui coupera le nez et on lui mettra une fourchette dans la bouche, on l'écartèlera et on la traînera attachée à la queue des chevaux, on lui arrachera les yeux ; elle sait cela parce

que, en passant à côté d'elle, une personne s'est frotté les yeux.

A côté de ces interprétations délirantes, elle a parfois, depuis sa tentative de suicide, des hallucinations. Il y a des voix qui lui annoncent toutes sortes de malheurs. Elle croit qu'elle répand autour d'elle une mauvaise odeur, qu'elle perçoit elle-même, et elle s'étonne qu'on ne s'en aperçoive pas. Elle met la peste partout. Elle fait du mal à tout le monde. Puisqu'elle est un monstre, elle n'aurait pas dû exister, elle aurait dû mourir ; elle était coupable, mais elle ne s'en apercevait pas, on aurait dû le lui dire, elle ne l'aurait pas fait. Elle attend tous les jours la mort ; c'est sa fosse qu'ont creusée, dans la cour, des ouvriers qui Téparaient une conduite de gaz ; elle y souffrira encore, car elle est bien étroite î Mais elle est résignée à tout ; quand on viendra la tuer, elle ne se défendra pas, et même elle désire la mort. Tout ce dont elle souffre, tous les supplices qui l'attendent sont mérités, parce que, à l'âge de dix ans, un homme lui aurait montré ses parties génitales. C'est pour cela qu'elle est coupable, c'est de là que viennent tous ses malheurs ; et cependant elle n'est pas responsable, ce n'est pas sa faute ; si elle était un monstre, on aurait dû le lui dire ; mais elle ne le sait que depuis qu'elle est ici.

Pas d'alcoolisme. Insomnie, langue sale, anorexie ; emphysème et bronchite chronique.

Août 1889. — La malade est beaucoup plus calme; elle juge notamment très bien à leur valeur ses hallucinations anciennes, qui ont disparu et qu'elle considère comme produites par la perte de sang qui a suivi sa tentative de suicide ; l'anxiété a cessé ; le délire mélancolique a progressif

Veulent dittiiriùé d'intensité, mais n'est pas encore complètement effacé. Si elle ne manifeste plus ouvertement ses craintes, c'est, dit-elle, qu'elle est résignée à tout.

Cette rémission dans les symptômes mélancoliques fut de courte durée, et si les phénomènes émotionnels objectifs sont moins évidents qu'autrefois, le délire persiste toujours et sous la môme forme. Vous avez pu d'ailleurs vous rendre aisément compte que le début de l'affection, la filiation des symptômes, les caractères du délire se présentent ici bien véritablement sous l'aspect propre de la mélancolie. Je n'y reviens donc plus ; mais je vous signalerai quelques faits d'observation importants, constatés chez cette malade, et se rapportant plus particulièrement à la question qui nous occupe aujourd'hui.

Au mois de mars 1891, un jour que je faisais la visite, je m'arrête auprès d'elle et lui adresse la parole. Je n'obtiens pas de réponse et je réitère ma question à plusieurs reprises, sans plus de succès. Je crois d'abord me trouver en face d'un cas de mutisme mélancolique. Mais, cependant, je suis frappé de ce fait que la malade, au lieu de rester figée dans l'immobilité sans paraître même entendre, comme c'est l'habitude dans le mutisme vésanique, lève la tête et me regarde d'un air étonné.

Le lendemain, elle m'arrête d'elle-même au moment de la visite et me dit : « Je ne sais ce qui s'est passé hier ; je suis plus bête que jamais. Je ne vous ai même pas reconnu quand vous m'avez parlé, et je n'ai pas non plus reconnu le son de votre voix, ni compris ce que vous me disiez. J'ai bien vu qu'une personne me parlait, car elle remuait les lèvres et j'entendais un son de parole ; mais je n'ai pas pu arriver à comprendre ce qu'on me disait. »

Ce fait me semble pouvoir être rapproché d'autres exemples, que j'ai déjà signalés, d'amnésie et de défaut de synthèse mentale dans la mélancolie, et nous pouvons admettre que ce trouble, revêtant une apparence de cécité psychique et de surdité verbale transitoire, était dû soit à la perte momentanée des images correspondantes, soit plutôt à la difficulté de les évoquer et de se les assimiler.

Quoi qu'il en soit, vous savez que ces facteurs peuvent entrer en cause dans l'étiologie du mutisme vésanique (1).

Nous allons maintenant en constater un nouveau.

Le 2 juin de la même année, la malade qui, jusque-là, sans être précisément bavarde, sans parler volontiers d'ellemême, répondait aux questions qu'on lui adressait, se renferme tout à coup dans un mutisme absolu qui persiste pendant six jours. Pendant ce temps, son aspect est assez singulier : elle n'est pas déprimée, abattue comme dans le mutisme ordinaire, ni étonnée comme dans le fait que je vous signalais tout à l'heure. Elle semble entendre très bien ce qu'on lui dit, fixe son interlocuteur, semble faire un effort, exécute avec ses mains des signes incompréhensibles pour nous ; on voit ses lèvres agitées comme d'un frémissement, mais on ne perçoit aucune réponse.

Le 7 juin, elle répond de nouveau aux questions qu'on lui pose. Interrogée alors sur la raison de son silence pendant les jours précédents, elle nous répond : « C'est à cause des voix qui parlent là (elle montre le creux épigastrique)etqui causaient continuellement, d'une façon incessante, de choses trop graves pour pouvoir être répétées. »

Le mutisme était donc relié chez elle à la présence d'hal-

(1) J. Sérias, Troubles du langage chez les aliénés, Bibliothèque médicale Charcot-Debove, 1892.

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lucinations verbales ; mais quel était le mécanisme de cette subordination?

S'agissait-il là de ces hallucinations impératives qui imposent souvent aux aliénés un silence absolu? Nullement; Mme R... affirmait de la façon la plus catégorique que ses voix ne lui défendaient pas de parler. Etait-ce qu'elle avait peur, en parlant, de révéler les choses graves dont l'entretenaient les voix? Pas davantage ; car aujourd'hui elle sait fort bien garder le silence sur ces mêmes choses ; et elle afûrme, d'autre part, que quand même elle aurait voulu les révéler, elle n'aurait pas pu le faire. « Je comprenais bien, dit-elle, ce qu'on me demandait; j'aurais bien voulu répondre, mais c'était inutilement. Je voulais parler, mais je ne le pouvais pas ; je n'étais pas maîtresse de ma langue ; je la sentais remuer comme malgré moi, et cependant, quand je voulais répondre, je ne pouvais en être maîtresse ni la diriger pour répondre à ce qu'on me disait ; c'était comme si mon gosier et ma langue étaient paralysés : et pendant ce temps, j'entendais toujours mes voix intérieures. »

Voilà l'interprétation du fait ou plutôt sa constatation telle que la donnait la malade. Gomment l'expliquer au point de vue psychologique?

Cherchons d'abord à déterminer les caractères des voix que percevait cette mélancolique.

Nous savons déjà que ces voix viennent de l'épigastre, sont intérieures. Nous pouvons donc penser qu'il s'agit d'hallucinations verbales motrices. Et en effet, interrogée d'une façon plus précise, Mme R... déclare « que ce ne sont pas de vraies voix, car elle ne les entend pas par l'oreille comme la voix d'une personne qui parlerait, mais elle les

ri

sent en elle-même: c'est une voix intérieure, comme une pensée. Et cependant il lui semble bien que ces voix parlent en dedans d'elle, sans qu'elle entende ; c'est incompréhensible ». Quand ces voix lui parlent, c'est, dit-elle, un peu comme si sa langue marchait malgré elle, et même elle a parfois dans la bouche, à ce moment, la sensation d'un corps étranger qu'elle cherche à avaler. En revanche, elle est très affirmative pour dire qu'elle n'a pas en même temps de sensations auditives. Ces voix ne lui parlent pas dans l'oreille, mais là, dit-elle en montrant l'épigastre.

ïl s'agit donc d'hallucinations verbales motrices des plus évidentes.

Or, vous vous rappelez sans doute, Messieurs, qu'en étudiant la pathogénie de ces hallucinations, j'ai invoqué comme preuve de l'intervention du centre moteur d'articulation, cette remarque de Stricker : que s'il est possible de penser à deux mots différents en même temps, à l'aide de deux images verbales différentes ou même de deux images sensorielles de même nature, on ne peut le faire au moyen de deux images motrices simultanées. Je vous ai fait observer, à l'appui de cette idée, que l'on rencontre des malades atteints d'hallucinations motrices cessant d'en avoir lorsqu'ils se mettent à parler; ou d'autres, inversement, qui, en proie à leur hallucination, ne peuvent alors répondre aux questions qu'on leur pose. Je vous ai même présenté une aliénée qui, au cours de l'interrogatoire, s'est interrompue pour dire à son hallucination motrice d'attendre pour parler qu'elle-même se soit expliquée.

Nous assistons à un phénomène du même genre chez Mnie R... Mais, dans les cas précédents, il n'était qu'intermittent, ne déterminant qu'un simple retard dans la réponse, tandis que maintenant les hallucinations motrices

étant, de l'aveu même de la malade, presque incessantes, on peut comprendre qu'il en résulte, par le môme mécanisme, un mutisme prolongé. C'est à elles sans doute que se rapportaient les mouvements des lèvres que nous avions notés chez cette dame alors qu'elle ne nous répondait pas. Son mutisme n'était donc que le fait de l'incapacité de se représenter à la fois deux mots à l'aide d'images motrices simultanées, l'une servant h la production de l'hallucination, l'autre à l'expression de la réponse demandée.

Vous venez de voir, Messieurs, une mélancolique qui présente des hallucinations psycho-motrices manifestes. Quelle place celles-ci tiennent-elles dans la symptomatologie de son affection ? JN'ont-elles fait leur première apparition qu'au moment de l'accès de mutisme que je vous ai signalé ?

Interrogée très soigneusement à ce sujet, la malade répond catégoriquement que non, qu'elle en a toujours eu de semblables, qu'elles sont devenues plus fortes et plus fréquentes depuis six mois, mais sans être incessantes comme lors de son accès de mutisme.

Vous vous rappelez sans doute qu'après la tentative de suicide, nous avons noté dans son observation qu'elle entendait des voix. Or, ces voix, dit-elle, étaient intérieures comme celles d'aujourd'hui, mais sa langue ne lui semblait pas marcher comme maintenant. Elles lui révélaient des choses auxquelles elle ne pensait pas, qui étaient toujours très graves pour elle, lui parlaient de l'avenir. Certains de ses actes lui étaient en quelque sorte dictés par les voix, et elle se sentait invinciblement entraînée à accomplir l'acte qu'elles indiquaient, même lorsqu'il était en dehors de sa volonté.

Elle convient cependant avoir entendu des voix par l'oreille dans les premiers temps de son séjour ici. Mais cela, dit-elle, était très rare ; je n'entendais ainsi que de temps en temps ; c'était plutôt en dedans. D'ailleurs, elle affirme catégoriquement n'avoir jamais rien entendu depuis par l'oreille.

Vous trouvez donc ici, Messieurs, une confirmation de ce que je vous disais à propos de la fréquence et du caractère des hallucinations dans la mélancolie. Vous voyez chez cette femme l'importance, la durée, la fréquence des hallucinations verbales motrices et la rareté des hallucinations verbales sensorielles, leur caractère épisodique, leur apparition au bout d'un certain temps de maladie, une fois le délire installé, et leur caractère en rapport avec les préoccupations délirantes.

D'un autre côté, vous avez vu les hallucinations motrices révéler à la malade des choses terribles, lui parler de l'avenir, etc. Or, ce phénomène n'étant qu'une manifestation de l'automatisme psychologique, vous voyez bien là la part de l'inconscient dans l'origine de certaines idées délirantes reprises ensuite par le sujet à titre d'explication, comme je vous l'ai indiqué à propos de l'analyse du délire mélancolique.

Après l'accès de mutisme relié aux hallucinations motrices, Mmc R..., qui a parlé pendant quelques jours, s'est renfermée à nouveau dans le mutisme. Elle se touche le front quand on lui demande pourquoi elle ne parle pas, et ne répond que par signes aux questions qu'on lui pose. On arrive cependant à savoir que maintenant, si elle ne parle pas, c'est qu'elle ne veut plus parler; si elle parlait, cela

serait peut-être compromettant, dangereux pour elle ou d'autres personnes; elle est trop bête pour parler, et puis elle trouve singulier qu'on lui adresse la parole, cela doit signifier quelque chose, aussi elle se taira. D'ailleurs, ce qui s'est passé l'autre jour, quand elle avait ses voix qui l'empêchaient de parler, est trop extraordinaire ; il doit être très important qu'elle ne parle pas. Aussi se renfermet-elle dans un mutisme obstiné et absolu. Il n'est donc plus maintenant que simplement volontaire, résultant d'interprétations délirantes.

Depuis quelques mois, ce mutisme n'est plus total et paraît se rattacher à l'opposition systématique. La malade ne parle pas quand on lui adresse la parole ; mais, de temps en temps, elle parle d'elle-même, ce qu'elle ne faisait pas auparavant. D'ailleurs, il est impossible actuellement de rien savoir de son délire, qu'elle ne traduit pas au dehors. Elle reste calme, couchée le plus souvent, les yeux fermés comme si elle dormait; elle urine au lit par intervalles.

Outre qu'elle met en lumière les points principaux dont nous nous sommes occupés dans nos conférences à propos de la mélancolie, cette observation, Messieurs, a pu vous montrer quelques-unes des causes du mutisme vésanique et combien elles sont multiples souvent chez le même individu.

Nous allons examiner maintenant une autre femme atteinte de mélancolie délirante. Son observation, tout en confirmant, comme la précédente, les particularités diverses relatives à l'étude de la mélancolie sur lesquelles j'ai déjà insisté, vous fournira aussi un exemple de ces faits de confusion mentale se montrant, à différents titres, au cours

d'autres psychoses et que je vous ai très brièvement signalés,

Mlle V..., âgée de vingt-deux ans, est entrée à la Salpêtrière le 25 avril 1893. Les renseignements recueillis sur les antécédents nous apprennent que sa grand'mère s'est suicidée à soixante-trois ans, en se jetant à l'eau, dans un accès de délire mélancolique. Le père buvait.

Elle-même a toujours été chétive de santé ; intelligente, entêtée, souvent distraite, vivant en imagination, romanesque, orgueilleuse, un peu jalouse, elle trouvait toujours que sa famille ne la traitait pas aussi bien que les autres ; une fois elle s'est même jetée à l'eau, à l'âge de quatorze ans, pour une simple contrariété.

La maladie remonte à plusieurs mois avant l'entrée. MUo V... était accouchée, cinq mois auparavant, sans accident d'ailleurs, d'un enfant qui mourut au bout de huit jours. Le père de cet enfant était son beau-frère (elle vivait chez sa sœur). Ils avaient fait le projet de partir ensemble; et même, dans ce but, elle s'astreignait, depuis un certain temps, à toutes sortes de privations, afin de faire des économies. Mais, sur ces entrefaites, sa sœur devint enceinte. Alors, elle se trouva prise entre ces deux alternatives, ou renoncer à ses projets de fuite avec son amant, ou abandonner sa sœur enceinte et sans ressources.

Gela la plongea dans de grandes perplexités. Elle perdit tout à fait le sommeil et l'appétit, ne s'occupa plus de rien, laissant tout en désordre, à l'abandon chez elle. Elle disait qu'elle ne savait plus où elle en était, que ses idées lui échappaient, qu'il lui semblait qu'elle allait devenir folle. Elle était toujours inquiète, préoccupée, ayant peur de tout.

Deux à trois semaines plus tard, elle commença à dire

qu'elle avait des remords et, quinze jours après, elle a divagué tout h fait. Elle disait qu'elle était une coupable, une criminelle, qu'elle avait tué sa mère, son enfant, qu'on allait la punir. Elle était absolument panophobique. On ne s'est pas aperçu qu'elle ait eu des hallucinations. Elle lit, vers celte époque, deux tentatives de suicide : une fois elle essaya de se pendre, une autre fois de s'empoisonner. Mais, en réalité, elle avait peur de la mort. Ses tentatives étaient tout à fait enfantines; c'est ainsi que, pour s'empoisonner, elle avait avalé quelques cuillerées d'huile de foie de morue.

On la conduisit alors à l'hôpital, ce qui lui faisait dire qu'on la menait devant le tribunal pour être jugée et expier ses crimes ; néanmoins, elle reconnaissait bien qu'elle était dans un hôpital.

A son entrée, elle se présente sous l'aspect d'une véritable mélancolique, dans un état de dépression assez accentué, entrecoupé de quelques intervalles d'anxiété. Elle exprime des idées de ruine, de culpabilité, d'expiation, d'humilité ; elle se trouve trop bien soignée, on a trop d'égards pour elle. Elle refuse souvent les aliments, parce qu'elle ne peut payer, qu'elle vole le pain des autres.

Au bout de quelques mois, elle est beaucoup plus calme, quoique toujours délirante. Néanmoins, elle commence à s'occuper un peu. Mais ce ne fut là qu'une période de rémission, et les accidents délirants reparurent de plus belle avec leur même aspect et leur intensité première.

Vers la fin de l'année, elle refuse les aliments et toujours sous le coup des mêmes idées délirantes avec entêtement, résistances systématiques, impulsions constantes au suicide.

Insuffisamment nourrie à ce moment, elle ne tarde pas à tomber dans un état d'amaigrissement extrême. L'haleine est fétide, il y a des troubles vaso-moteurs des extrémités, une prostration profonde allant presque jusqu'à la stupeur. Elle reste immobile, le regard perdu dans le vide, comme hébété ; la physionomie est inerte, égarée, au lieu d'être concentrée ou inquiète, comme auparavant. Elle paraît désorientée, demande où elle est, pourquoi elle est ici, ce qui se passe. Aux différentes questions qu'on lui pose et qu'elle semble à peine comprendre, elle se borne à répondre que c'est drôle, qu'elle n'a pas peur, qu'elle n'entend pas de voix, n'a pas de visions ; lorsqu'on lui parle de ses idées anciennes, elle semble ne guère comprendre ce qu'on lui dit et répond seulement : « Ah ! oui, peut-être, c'est possible. » Elle est docile, se laisse nourrir sans résistance.

Au bout d'une quinzaine de jours, l'alimentation régulière redevient possible, ces accidents disparaissent et le délire mélancolique réapparaît comme devant.

Depuis le début de cette année 1894, la malade est toujours sous le coup des mêmes conceptions délirantes et en proie à une anxiété profonde, tantôt se manifestant au dehors par des plaintes, des larmes, des mouvements de fuite, tantôt restant tout intérieure. Elle est panophobiquc, s'effraye au moindre bruit qu'elle entend, au moindre mouvement qu'elle voit faire. Elle cause peu, et la concentration de ses traits semble indiquer qu'elle est en proie à des idées qui l'absorbent.

Lorsqu'on l'interroge, il faut insister pour obtenir une réponse, et une fois qu'elle a commencé à parler, elle émet à voix haute ses idées délirantes, par lambeaux, d'une

façon décousue, sans faire attention aux questions nouvelles qu'on lui pose. « J'ai peur; qu'est-ce que vous allez me faire? C'est de ma faute ce qui s'est passé... Je sais bien que c'est ma faute... Faut m'en aller, ce n'est pas une prison ici, c'est l'hôpital... Oh ! mais c'est affreux ; qu'est-ce que j'ai donc fait?... Je suis punie... A qui dois-je de l'argent? »

Elle n'est pas désorientée, sait où elle est, donne les noms, l'adresse de ses parents et même quelques renseignements sur le début de sa maladie, et Je sentais bien qu'il y avait quelque chose qui couvait, qui me tourmentait. Je m'ennuyais bien ; tout me semblait étrange ; j'ai peut-être fait du mal à ma fille; je ne veux pas qu'on lui en fasse... j'ai mai fait, c'est du remords. J'étais lasse de cette existence-là. Je voulais mourir, et cela m'ennuyait de mourir. »

Un autre jour, elle écrit : « Je voudrais bien m'en aller, je ne sais à qui causer maintenant ; j'ai peur que j'aie une personne qui me tienne ici ; j'ai peur, je suis très bête et je n"'ai pas de cœur. Mais je vous assure que j'ai le cœur bien serré tout de même. Je ne sais plus ce que l'on me commande. Je sais que je mange sans travailler et que voilà longtemps que cela dure. J;ai l'air de faire la comédie, c'est vrai : j'ai ri en commençant, je ne pouvais m'en empêcher ; après, je suis devenue triste, d'une drôle de tristesse, c'est vrai, mais je voulais me sauver. J'avais peur, je ne comprenais pas ce qu'on disait : j'ai cru que l'on voulait donner la... »

Elle assure ne rien voir, ni entendre ; mais là (elle montre l'épigastre) une voix lui dit intérieurement de se tuer, et il le faut...

Résistance systématique et opposition à propos de tous

les actes qu'on lui demande. Par moments, elle répète toujours les mots « non, non, non... » en se fermant les yeux et se bouchant les oreilles, et tout en pleurant à chaudes larmes. Amaigrissement, insomnie, constipation, troubles vaso-moteurs, aménorrhée depuis son entrée.

Aujourd'hui, Mlle V... est toujours dans le même état; elle déploie toujours la même opposition pour se lever, pour se coucher, pour manger, pour parler. Elle reste immobile, pleurant, soupirant, ou bien regarde partout d'un air à la fois étonné et effrayé. Elle sursaute au moindre bruit, s'écarte quand on l'approche. Toujours en proie aux mêmes idées, elle les exprime d'une façon décousue et qui montre bien l'intensité des troubles émotionnels et le désordre qu'il y a dans ses idées, toujours cependant monotones et fixes. « J'ai peur..., j'ai peur... Qu'est-ce que c'est que cela... Oui..., je vais mourir. J'ai fait du mal..., j'ai peur. Il ne faut pas manger. C'est de ma faute. Ah! oui, le premier hôpital... Mon Dieu!... J'ai fait du mal, etc. »

Elle sait cependant son âge, l'endroit où elle est ; elle reconnaît toutes les personnes qui l'entourent.

Messieurs, si je vous ai présenté cette malade et rapporté son observation, c'est qu'elle me paraissait intéressante à divers points de vue.

D'abord elle confirme différents points de la mélancolie que nous avons étudiés ensemble, succession et rapports des symptômes, caractères du délire ; vous avez vu aussi que cette mélancolique n'accuse que des hallucinations verbales motrices.

En outre, ce fait présente une particularité digne d'attirer un moment votre attention.

EXBMPL1 CLINIQUE : CONFUSION. 347

Vous avez pu vous rendre compte par vous-mêmes qu'en morne temps que M110 V... exprime des conceptions de nature mélancolique toujours identiques, tournant dans le même cercle monotone, elle le fait d'une façon décousue ; il y a du désordre, de la confusion dans ses idées.

Vous vous rappelez sans doute, d'autre part, un détail sur lequel j'ai appelé votre attention en vous racontant son histoire. C'est qu'à un moment de sa maladie, alors qu'elle refusait les aliments, elle a présenté un état de confusion mentale, de quasi-stupeur.

Gomment interpréter cette confusion mentale qui se présente à deux reprises chez une aliénée manifestement mélancolique. Si vous déterminez exactement ses conditions, vous voyez que les choses révêtent, dans ces deux circonstances, une signification toute différente.

La confusion actuelle est bien différente de ce que nous avons étudié dans la confusion mentale primitive. Ici, la malade n'est nullement désorientée ; il n'y a pas d'affaiblissement de l'activité intellectuelle. Au contraire, elle est en proie à un délire très actif, à des troubles émotionnels intenses, se traduisant par cet état de terreur incessante, de panophobie qu'elle accuse si bien. Or, c'est l'intensité même de ces troubles émotionnels qui empêche l'exercice des facultés intellectuelles, qui introduit dans les idées délirantes cette espèce d'incohérence que vous avez remarquée, qui détermine, en un mot, la confusion mentale. Ce symptôme apparaît donc nettement ici comme secondaire, simple résultante de l'intensité des troubles émotionnels.

Les choses étaient tout autres, au contraire, dans cette période de demi-stupeur que je vous ai signalée consécutivement au refus d'aliments. Au lieu d'être expressive, con-

centrée ou effrayée, la physionomie était inerle, immobile. En môme temps, la malade était désorientée, ne savait pas où elle était, trouvait tout drôle, elle avait peine à comprendre les questions qu'on lui posait. Elle semblait même avoir oublié son délire; n'avait plus d'anxiété, plus de terreurs. La confusion mentale nous apparaît ici, en un mot, sous le même aspect que la confusion mentale primitive, indépendante des symptômes vésaniques préexistants ; et je croirais volontiers qu'il s'agissait là d'un état passager, épisodique de confusion, s'étant présenté au cours de la mélancolie à titre de complication et sous l'influence de causes occasionnelles qui suffisent souvent pour produire l'affection confusion mentale primitive. Je serais disposé, en effet, à rattacher cet épisode à un état d'épuisement passager résultant de l'inanition consécutive au refus des aliments; d'autant plus qu'on a décrit sous le nom de délire d inanition des états tout à fait analogues, s'accompagnant également de symptômes très accentués de confusion mentale.

C'est là, Messieurs, un exemple de ces faits complexes sur lesquels j'ai attiré votre attention à plusieurs reprises au cours de nos réunions, faits que Sauze avait déjà notés et dans lesquels on rencontre non plus seulement le symptôme confusion à titre secondaire, mais un véritable état de confusion mentale se présentant comme complication au cours ou à la fin des psychoses.

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