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PARALYSIE GÉNÉRALE

richesses ou môme de simple satisfaction ne sont pas les seules à traduire le délire des paralytiques généraux. Ils peuvent avoir aussi des conceptions délirantes de nature triste, et, parmi elles, les idées que nous étudions aujourd'hui.

Ce délire d'auto-accusation, reposant sur le fonds démentiel de la maladie, n'a plus aucun des caractères de celui du mélancolique, mais devient, comme tout délire du paralytique, mobile, diffus, incohérent, contradictoire. Il paraît donc aisé, même en l'absence d'autres éléments, de faire le diagnostic d'après les caractères mômes du délire.

Mais, s'il en est ainsi dans certains cas déjà confirmés de la maladie, il en est d'autres où le diagnostic devient très épineux. C'est à la période initiale, lorsque ces conceptions délirantes spéciales sont les premiers symptômes constatables à l'observation, alors que les signes pathognomoniques sont absents et que l'état démentiel qui constitue le fondement de l'affection n'est point encore assez accentué pour imprimer au délire sa marque particulière.

Permettez-moi, à ce propos, de vous citer un fait que j'ai observé tout récemment.

Il s'agissait d'un homme âgé de quarante-quatre ans ; un de ses oncles avait, paraît-il, présenté des accidents mentaux. Jusque-là bien portant, sauf quelques manifestations eczémateuses, disparues d'ailleurs sous l'influence d'un traitement et d'une hygiène appropriés, très sobre d'habitude, cet homme n'avait jamais manifesté antérieurement aucun désordre nerveux ou mental caractérisé.

Depuis quelque temps déjà, il était devenu très méticuleux, très économe, émotif et irritable, lorsqu'il fut pris brusquement, dans les premiers jours du mois d'octobre,

à la suite d'un accès léger de coliques hépatiques, d'illusions, d'hallucinations, d'idées délirantes, d'anxiété. Il disait qu'il était un assassin, s'accusait de toutes sortes de crimes ; il croyait entendre des bruits d'armes, des pas de soldats venant l'arrêter; il exprimait à tout propos des inquiétudes continuelles et sans motif.

Cet état, qui redoublait d'intensité le soir et la nuit, cessa au bout de deux jours aussi brusquement qu'il était apparu. Il laissa toutefois derrière lui une fatigue intellectuelle profonde se traduisant par une grande difficulté de penser, de fixer l'attention, des défaillances de la mémoire, en môme temps qu'un besoin de travailler quand même ; tous symptômes dont le malade se rendait parfaitement compte.

Au bout d'une dizaine de jours, les phénomènes délirants reparurent aussi subitement que la première fois et sous le même aspect pour s'effacer dès le lendemain. Ce jour-là, le malade raconte ce qu'il appelle ses cauchemars, en les jugeant à leur valeur et se rend très bien compte de son état. Il ne présente aucun signe physique; urines normales, état général satisfaisant.

Quatre jours après, le 17, nouveau paroxysme : faciès craintif; il a peur de tout, le moindre bruit le fait tressaillir. Il cause difficilement, semble avoir les idées confuses, ne termine pas ses phrases ; il avoue cependant qu'il craint d'être arrêté parce qu'il est un assassin, qu'il a commis toutes sortes de crimes. Il convient par moments que ses idées sont sans raison, mais ajoute qu'elles sont plus fortes que lui, et qu'il ne peut les chasser. Agitation automatique.

Le 18 et le 19, rémission moins complète que précédemment.

Nouveau paroxysme dans la nuit du 19 au 20. Le matin de ce jour, l'anxiété est à son comble et se révèle par l'expression inquiète du regard, la physionomie, les gestes pathétiques et des intonations dramatiques, assez singulières d'ailleurs. Il n'est pas de fautes dont le malade ne s'accuse et dont il ne demande pardon à tout le monde. « Il a trompé sa famille, perdu l'avenir de ses enfants, il a fait du tort à tout le monde, il a ruiné la Russie, il est un assassin, un misérable ; tout le monde va savoir son déshonneur. » Il refuse de serrer la main qu'on lui présente pour ne pas commettre une infamie de plus. Il demande son revolver, son fusil pour en finir ; mais « il n'aurait pas le courage de se tuer, il n'est qu'un lâche, etc. »

Le lendemain matin, après une bonne nuit, il se réveille en rémission. Bien que sa mémoire soit un peu confuse, il se rappelle son délire de la veille et dit même à ce propos : « Ah çà! est-ce que ces cauchemars vont me reprendre tous les jours?» Il ajoute que cela est plus fort que lui et que ces idées s'imposent à son esprit. Le soir, il redevient triste, inquiet.

Le lendemain 22, il recommence à s'agiter automatiquement, à s'inquiéter de tout, à émettre ses idées délirantes habituelles, et cet état de choses s'accentue de plus en plus jusqu'au 24.

Ce jour-là, le malade est plus inquiet que jamais, et cette inquiétude se manifeste dans sa physionomie, son attitude, ses gestes, ses paroles. Ma visite l'inquiète et il faut quelques instants pour qu'il semble se rassurer; il refuse, cette fois encore, de me donner la main. Le moindre bruit le fait tressaillir, et ce n'est qu'avec difficulté qu'on peut fixer son attention. Les questions qu'on lui adresse sont bien comprises, mais lentement, et ses réponses les

plus simples sont embarrassées, hésitantes. 11 semble ne pas trouver ses mots, il ne termine passes phrases, traduit difficilement ses idées, qui semblent d'ailleurs très confuses, très embrouillées ; il n'y a pas toutefois de perte de la notion de lieu ni de temps. Il sait les dates, l'endroit où il est, reconnaît très bien les choses et les personnes qui l'entourent.

Malgré cela, on constate aisément l'existence des préoccupations délirantes habituelles. Bien que leur objet varie, elles sont toujours empreintes du même caractère monotone d'inquiétude, d'auto-accusation. Si, à certains moments, il se croit un assassin qu'on va venir arrêter, l'instant d'après il parle de questions d'argent, purement fictives, il s'accuse d'avoir ruiné toute sa famille et attend l'arrivée des huissiers qui vont le saisir. Aujourd'hui, il ne se rend plus compte, comme dans les rémissions passées, que ces idées sont fausses, mais s'imposent à lui ; il prétend, au contraire, que tout cela est bien vrai.

Au point de vue physique, il ne se plaint guère que d'un mal de tète pénible lui donnant la sensation d'un cercle enserrant le crâne, et de douleurs vagues dans les reins, le ventre. L'examen des organes ne révèle aucun signe particulier; l'analyse des urines est négative. On ne constate, malgré des recherches réitérées, aucun trouble oculo-pupillaire, la parole est nettement articulée ; il n'y a pas de traces de tremblement de la langue, ni des lèvres; pas de signes d'un agent toxique. Le sommeil est très irrégulier, suivant le délire dans ses oscillations.

Tel était, Messieurs, l'état des choses lorsque je fus appelé, avec un de mes confrères les plus éminents, à formuler une opinion sur la nature et l'avenir de la maladie. La

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