PARALYSIE GÉNÉRALE
question était embarrassante à résoudre d'une façon très précise. Si l'état actuel du sujet, le jour de notre observation, pouvait faire porter, au premier abord, le diagnostic
de mélancolie, il fallait convenir que l'évolution de la maladie, avec son début brusque, sa marche saccadée, ne plaidait pas en faveur de cette hypothèse.
L'idée d'une paralysie générale ne pouvait être que posée, mais non admise en l'absence des signes pathognomoniques, que, malgré des recherches réitérées et minutieuses, nous n'avions pu constater.
L'absence de symptômes physiques caractéristiques, et, d'autre part, les renseignements précis sur les habitudes du malade, ne pouvaient que nous faire éliminer une nouvelle hypothèse, celle d'un délire toxique quelconque, qui se posait naturellement en présence du début rapide et du complexus symptomatique, délire hallucinatoire, confusion des idées, anxiété...
D'autre part, ces mêmes constatations cliniques pouvaient éveiller l'idée d'une de ces formes vésaniques à marche rapide et rémittente désignée en France sous le nom de délire d'emblée, h l'étranger sous le nom de paranoïa aiguë. On pouvait songer plus particulièrement à cette variété décrite par certains auteurs (Krœpelin) sous le nom de délire systématisé dépressif {dejwessiver Wahnsinn), très voisine de la mélancolie, dont elle diffère surtout par le développement rapide et en quelque sorte fantaisiste du délire, qui n'est plus l'interprétation de troubles émotionnels primitifs. C'était bien le cas de notre malade; mais d'un autre côté, ses antécédents héréditaires ou personnels ne nous permettaient pas de reconnaître chez lui cette « invalidité cérébrale » native ou acquise, regardée comme le terrain nécessaire à l'évolution de cette forme délirante.
D'autre part, jusqu'à cette époque du moins, on ne retrouvait pas dans le délire les traits caractéristiques de la paranoïa, que j'aurai prochainement l'occasion de vous indiquer.
Aussi, sans nous prononcer catégoriquement, nous nous bornâmes à formuler l'opinion plus réservée, que les troubles délirants, tout en se présentant sous l'apparence du délire mélancolique anxieux, ne nous paraissaient devoir être considérés que comme la première période d'une maladie mentale pouvant revêtir par la suite un caractère plus grave.
Bien nous en prit, Messieurs, de cette réserve prudente.
Après une rémission de quelques semaines, les idées de culpabilité, d'auto-accusation, s'atténuèrent considérablement devant d'autres conceptions délirantes, notamment des idées de persécution, hypocondriaques et de richesses, absurdes, mobiles et incohérentes, contradictoires même.
Le malade se figurait être suivi dans la rue, on le regardait de travers, on faisait des signes, des réflexions désobligeantes sur son passage. A un autre instant, il se prétendait très riche, il avait des millions cachés dans la cave de sa maison, un trésor dans le ventre; une fois, on le surprit malaxant ses matières fécales en disant qu'il avait fait de l'or. En même temps, il était halluciné, entendait des voix « par le téléphone » et leur répondait de même. « Il faisait ainsi de nombreuses affaires. » Et, malgré tout, à d'autres moments, il se disait ruiné et s'inquiétait de savoir qui payerait son loyer; l'incohérence, la confusion des idées avaient augmenté considérablement.
La constatation de ces symptômes nouveaux, les caractères de diffusion, d'absurdité, de contradiction, du délire,