SÉNILITÉ
éveillèrent tout de suite l'idée d'une paralysie générale au début; toutefois, il n'y avait pas encore de signes pathognomoniques. Les premiers qui apparurent, vers la fin de novembre, furent du tremblement des mains et des troubles de l'écriture, incorrection des signes graphiques, omissions de lettres, etc.
Dans les premiers mois de 1894, les troubles intellectuels s'atténuèrent; il survint une rémission à cet égard; mais, d'un autre côté, les signes physiques s'accentuèrent, et l'on put constater de l'inégalité pupillaire, avec parésie des réflexes iridiens, du tremblement de la langue et des lèvres, des accrocs de la parole caractéristiques.
Vous voyez, Messieurs, par cette observation, que le délire d'auto-accusation peut se présenter au cours de la paralysie générale, et que s'il apparaît au début, le diagnostic est des plus épineux en l'absence des signes pathognomoniques, le délire n'ayant pas encore revêtu, d'autre part, les caractères francs du délire paralytique. Gela vous montre aussi l'importance des caractères généraux que nous avons attribués au délire lorsqu'il se rattache à la mélancolie pure, et dont la connaissance vous permettra alors, sinon de porter un diagnostic certain, au moins de pouvoir éviter une erreur.
Sénilité. — Messieurs, on peut rencontrer dans la sénilité du délire d'auto-accusation, et cela dans des circonstances et avec une signification différentes.
Tantôt il se présente au cours d'un véritable accès de mélancolie anxieuse, survenant chez un vieillard non dément, et simplement tardive. Il revêt dans ces cas des caractères identiques à ceux que nous lui avons reconnus dans
les accès de mélancolie chez l'adulte. La seule différence est dans l'apparition tardive de la maladie.
Dans d'autres cas, les mêmes idées délirantes d'autoaccusation sont reliées directement à la démence sé?iile, et alors le fonds d'affaiblissement intellectuel sur lequel repose ce délire lui imprime des caractères tout autres que dans les faits précédents.
Il n'est plus la traduction de troubles de l'exercice volontaire des facultés, de désordres émotionnels. Mais il porte l'empreinte des troubles démentiels dont il dérive, de ces perceptions fausses, de cette amnésie caractéristiques de la sénilité. 11 n'a plus le caractère pénible; la douleur morale a fait place ici à cette sensiblerie bien connue du dément, sans caractère émotionnel précis. Loin d'être fixe, il est mobile, inconsistant, intermittent, oublié d'un instant à l'autre par le malade, incohérent, mélangé à d'autres idées ayant la même origine et les mêmes caractères. Dans certains cas où il semble persister, il n'a pas cependant le caractère de monotonie dû à un seul sentiment douloureux envahissant la conscience; cette monotonie n'est plus qu'un rabâchage chez un vieillard amnésique et dont le cercle des idées se rétrécit de plus en plus.
Les deux exemples suivants vous feront bien comprendre, je crois, ces différences.
Voici d'abord une malade âgée de soixante-quatre ans. Elle a toujours été, paraît-il, bien équilibrée, affectueuse, active, et ses facultés intellectuelles semblent n'avoir subi aucune déchéance. Nos constatations cliniques nous permettent d'ajouter foi à ce renseignement. Elle ne présente pas, d'autre part, de signes physiques de sénilité.
\n LÀNCOLIE TARDIVE. 371
11 y a environ quatre mois, à la suite d'une atteinte, légère d'ailleurs, de grippe, elle tomba dans un état d'anéantissement général qui s'accentua progressivement. Elle se plaignait d'être fatiguée, de n'avoir plus de forces, d'être changée ; les soucis de son ménage, dont elle s'était acquittée fort bien jusqu'ici, étaient devenus toute une affaire pour elle ; elle n'aboutissait à rien, restait anéantie, ou bien allait et venait sans rien faire d'utile; elle ne pouvait prendre la plus petite décision. Elle manifestait aussi un état d'inquiétude générale, indéfinie; elle voyait tout en noir. Au début, elle avait conscience de ces désordres et cherchait, niais inutilement, à réagir. Elle mangeait moins bien, dormait mal. Au bout de quelques semaines, elle a commencé à dire qu' a elle n'était plus propre à rien, qu'elle était un être inutile, h charge à sa famille, que tout allait mal par sa faute, qu'elle compromettait l'avenir de son fils ». Bien qu'on lui démontrât que ces craintes étaient sans fondement, elle prétendait que les affaires de ce dernier périclitaient, qu'il lui arriverait malheur, et que c'était elle qui était cause de tout cela. Toute la journée, elle ne faisait que ressasser, dans des plaintes monotones, ces mêmes idées délirantes, résistant à tout raisonnement.
Vous retrouvez bien là l'évolution et les caractères cliniques du délire de la mélancolie vraie. Il n'y a de spécial que l'apparition tardive de l'accès.
Cet état a duré environ deux mois et demi sans modifications ; depuis quelques semaines, il y a une amélioration notable. Les idées sont moins fixes, moins tenaces; la malade commence à se rendre compte de la vanité de ses craintes, et tout fait prévoir un retour prochain à l'état normal.
372 LE DÉLIRE d'aUTO-ACCUSATIû.N.
A ce point de vue encore, ce fait ne sera pas pour nous sans intérêt. On est généralement porté à admettre que tout trouble intellectuel survenant chez un vieillard est, de ce fait, incurable. Sans doute, l'âge avancé est un mauvais élément de pronostic ; mais, en fait, celui-ci dépend surtout de la nature même des troubles intellectuels d'un côté, et, de l'autre, du fonds, démentiel ou non, sur lequel ils reposent.
Le cas suivant se présente à nous d'une manière bien différente.
Il s'agit encore d'une vieille femme de soixante-cinq ans et quelques mois ; mais ici les signes de la démence sénile sont des plus évidents. Il y a trois ou quatre ans, on s'est déjà aperçu dans l'entourage que les facultés baissaient beaucoup, surtout la mémoire. Cet affaiblissement n'a fait que s'accentuer depuis, si bien même que, sans avoir jamais présenté d'attaques d'hémiplégie, d'aphasie, la malade en est arrivée à parler comme un véritable paraphasique ; son langage est tout à fait incohérent. D'une part, ses idées ne se suivent pas le moins du monde, et, d'autre part, elle ne trouve pas ses mots ou les emploie les uns pour les autres.
Depuis un an environ, elle a commencé à manifester des idées délirantes très vagues, incohérentes, intermittentes : idées de satisfaction, idées de persécution, idées de ruine. Depuis quelques semaines, ses idées délirantes se répètent plus souvent qu'auparavant, et sous la forme d'idées de ruine, d'auto-accusation.
En l'examinant, vous devez être frappé de cette incohérence du langage que je vous signalais, de l'affaiblissement profond des facultés, de la perte presque absolue de la mémoire, de l'état de sensiblerie de la malade, un moment
CONFUSION MENTALE PRIMITIVE. ^7.'l
affectueuse, confiante, satisfaite, et l'instant d'après inquiète, méfiante, larmoyante. An milieu de ses réponses incohérentes, on petit noter qu'après avoir vanté l'état prospère de sa fortune, elle se désole d'être ruinée; puis elle dit qu'elle est une misérable, en ajoutant l'instant d'après qu'elle est très honorable et n'a fait de tort à personne. A un autre moment, elle manifesfe de l'inquiétude, se lève, cherche à fuir, disant qu'on va l'arrêter, qu'elle est une voleuse, qu'elle a donné à ses enfants de mauvais conseils, qu'elle a compromis leur situation, etc.
Au physique, voyez combien cette malade diffère de la précédente par l'état sénile de la peau, un léger tremblement des mains, même de la tête, des artères athéromateuses, des cataractes commençantes aux deux yeux.
En un mot, c'est une sénile, et ses idées délirantes empruntent à sa sénilité des caractères qui les distinguent aisément de celles de formule identique de la première malade, mais reliées chez elle à un accès de mélancolie tardive.
Confusion mentale {délirante) primitive. — En étudiant la confusion mentale primitive, nous avons vu, Messieurs, que, parmi les symptômes de cette affection, il en était de fondamentaux et d'autres instables, accidentels, parmi lesquels des idées délirantes plus ou moins développées suivant les cas. Je vous ai indiqué, à ce propos, que souvent elles se formulaient d'une façon analogue à celles des mélancoliques, et que les plus fréquentes étaient des idées d'humilité, de ruine, de culpabilité, d'auto-accusation, de mort, de négation, etc.
Une malade, dont je vous ai parlé déjà et que j'ai observée avec mon excellent maître, le docteur Fernet, atteinte
de confusion mentale primitive, exprimait ainsi, au cours de sa maladie, des idées de ce genre. Au début, elle répétait souvent qu'elle était morte. Plus tard, les phrases décousues qu'on pouvait saisir au passage exprimaient des idées comme les suivantes : « les os ont grossi, le corps est démoli ; elle s'est mal confessée, elle est coupable, il faut la mettre en enfer. » Elle craint d'être ruinée, s'inquiète des dépenses de loyer, de table, des gages des domestiques, des honoraires des médecins. « Elle veut être fille de cuisine ; d'ailleurs, elle a le corps de sa femme de chambre, dont on lui a substitué les ossements. Elle a des dettes, on la mènera en prison, devant les tribunaux ; son nom est déjà dans les journaux. » Un jour, dans une des sorties qu'on lui fait souvent faire, un pauvre lui demandant l'aumône, elle répondit d'un ton lamentable : « Mon pauvre ami, je n'ai plus rien, je suis aussi pauvre que vous. » Toutes ces idées délirantes sont exprimées une à une, d'une façon décousue, sans suite, et sans s'accompagner de désordres émotionnels. Elles sont très confuses, très mobiles, la malade les abandonne tout de suite lorsqu'on lui en montre l'absurdité, mais pour les reprendre un instant après.
Ce sont là, en effet, autant de caractères qui, dans les cas semblables, à côté de la détermination de l'évolution, de l'ensemble des symptômes, de leurs rapports intrinsèques, aideront à diagnostiquer les idées délirantes identiques à celles du mélancolique vrai. Simples produits de l'automatisme psychologique résultant de l'état de confusion mentale, elles ne sont plus reliées, à titre d'interprétation secondaire, aux troubles primordiaux, éléments caractéristiques de la mélancolie. Ici, de même, le ton émotionnel