ALCOOLISME
reste indifférent; l'anxiété, s'il y en a, n'est plus qu'un mode de réaction sous l'influence des idées délirantes, au lieu de leur donner naissance. Ainsi disparaît le caractère pénible de douleur morale inhérent au délire mélancolique. Plus demonotonie, plus de fixité, mais un délire inconstant, mobile, à forme de rêve. Ce sont là de nouvelles preuves de l'erreur de Baillarger, qui se fondait sur la seule présence de ce délire de nature triste pour rattacher ces cas à la mélancolie.
J'aurai encore l'occasion de vous rapporter l'observation d'un autre malade, atteint de confusion mentale délirante, et qui confirme également les considérations précédentes.
Délire alcoolique. — Messieurs, les éléments de diagnostic séméiologique que je viens de vous indiquer s'appliquent aussi bien au délire d'auto-accusation lorsqu'il se présente dans la confusion mentale primitive que lorsqu'il s'agit des autres variétés de confusions.
Sans entrer à ce propos dans de longs détails, je vous donnerai comme exemple ces faits où les idées d'auto-accusation se rencontrent au cours du délire alcoolique aigu ou subaigu sous une forme inconsistante, mobile, mélangées à d'autres idées délirantes, s'accompagnant de réactions anxieuses, c'est-à-dire avec les mômes caractères que dans la confusion primitive.
D'ailleurs, depuis déjà longtemps, Delasiauve a fait ressortir les analogies symptomatiques qui existent entre la stupidité et le délire alcoolique, qui n'est, en fait, qu'un délire hallucinatoire avec confusion mentale, symptomatique d'une intoxication. Ce serait, pour lui, une variété de la stupidité, la variété ébrieuse. A quelques exceptions près, dit-il, Pobtusion s'offre, en effet, comme le trait saillant,
préexistant et permanent qui domine l'ensemble phénoménal. Les manifestations désordonnées les plus actives ne viennent qu'en ordre secondaire.
Sans entrer ici dans l'examen de cette question, nous remarquerons toutefois, que, si l'on peut admettre qu'il existe dans les délires toxiques un certain fonds de confusion mentale, ce symptôme apparaît surtout alors, en clinique, comme secondaire à l'intensité et à la répétition des hallucinations.
Quoi qu'il en soit, si Ton envisage d'une part la forme même de ce délire, il n'est pas vrai de dire, comme on le fait souvent, lorsqu'il s'accompagne d'idées d'auto-accusation, qu'il s'agit de mélancolie ou de délire mélancolique alcoolique. Les terreurs anxieuses de l'alcoolique ne sont que des phénomènes réactionnels, bien différents de la douleur morale, fondamentale, du mélancolique. Le délire se relie directement aux phénomènes sensoriels et présente par suite des caractères psychologiques et cliniques bien différents. L'analogie n'existe que dans la formule de certaines conceptions délirantes ; mais, au point de vue nosographique, le délire alcoolique reste toujours un délire hallucinatoire avec confusion mentale, délire symptomatique et différant profondément de la mélancolie vraie.
Ce n'est pas seulement dans les formes aiguë et subaiguë du délire alcoolique qu'on peut noter les idées d'auto-accusation, on les rencontre également au cours de l'intoxication alcoolique chronique.
Nous allons examiner ensemble une malade, alcoolique récidiviste, qui, au cours d'un dernier accès d'alcoolisme subaigu, a présenté des idées d'auto-accusation avec idées connexes de persécution, reliées aux hallucinations d'ori-
gine toxique, comme c'est le cas ordinaire chez ces malades.
Plus calme aujourd'hui, elle manifeste cependant toujours les mômes idées délirantes, bien que d'une façon moins accentuée, et ce qui frappe lorsqu'elle les exprime, c'est leur caractère de confusion. Cette confusion dans les idées peut résulter, pour une part, d'après ce que je vous disais tout à l'heure, de la nature même de son délire d'origine toxique, hallucinatoire, mais aussi peut-être d'un état d'affaiblissement des facultés chez une malade de souche névropathique, qui, depuis de longues années, abuse de l'alcool d'une façon presque continue.
Mme G..., née M..., vingt-neuf ans, appartient aune famille où les habitudes alcooliques sont fréquentes.
Ainsi, un oncle était alcoolique, un cousin est mort dans une maison de santé ; le père buvait beaucoup de bière et de vin ; la mère était très nerveuse, avait « des sortes de crises de nerfs » ; elle se trouvait mal, mais sans convulsions; un frère de la malade boit de l'absinthe de temps en temps.
Pour elle, elle a entendu dire qu'elle fut toujours de santé déiicatejusqu'à l'âge de douze ans. Elle fut réglée à seize ans, toujours irrégulièrement. Elle a été en pension, où elle a même reçu une certaine instruction. Elle a toujours eu un caractère méfiant, très susceptible et orgueilleux.
Dès 1 âge de seize à dix-sept ans, étant jeune fille et sortant de pension, elle a commencé à boire des liqueurs fortes, du cognac, du rhum et un peu d'absinthe. Le dimanche, son père l'emmenait au café boire de l'absinthe. Puis elle s'est mise à boire des liqueurs qu'elle achetait en cachette. Une fois mariée, il y a cinq ans, elle n'a pas
cessé, mais s'est mise à boire de plus en plus, surtout de l'absinthe. Dans ces derniers temps, elle vendait ce qu'elle avait, bijoux, trousseau, faisait même des dettes pour se procurer de l'alcool. Jamais elle n'a bu, comme les dipsomanes, sous le coup d'une impulsion irrésistible, mais simplement par goût d'abord et par imitation, puis par habitude et aussi par esprit de contradiction, parce qu'on le lui défendait.
Depuis une dizaine d'années déjà, elle avait de fréquents cauchemars la nuit, et des pituites le matin. Cela augmenta encore après son mariage ; elle eut alors de véritables hallucinations; la nuit elle voyait sur le mur des têtes grimaçantes, des animaux ; ses mains tremblaient. En même temps, elle laissait tout aller à la débandade dans son intérieur, ne s'occupait même pas de son enfant, dont elle abandonnait le soin à sa belle-mère ; laissant, d'autre part, sa bonne diriger sa maison. Son caractère devenait de plus en plus violent, irritable; sans cesse elle avait des scènes avec son mari ; alors elle demanda le divorce et s'enfuit chez ses parents.
Là, il y a un an, elle eut un véritable accès de délire alcoolique aigu, avec hallucinations de la vue (elle voyait des animaux, des chats, des scènes d'assassinat), de l'ouïe (bruits et voix de gens qui la poursuivaient), idées de persécution, idées hypocondriaques (elle se figurait avoir été mordue par un chien enragé), agitation anxieuse et panophobique. Elle faillit même se tuer en voulant se jeter par la fenêtre afin d'échapper aux gens qui la poursuivaient et voulaient lui faire du mal. Ce paroxysme délirant dura quatre joui ce degré de violence, puis décrut ensuite rapidement.
A la suite de cet accès, redevenue plus tranquille, M1" C...
ne voulait plus de divorce, et reconnaissant qu'en définitive les torts étaient de son côté, elle demanda à son mari de la reprendre.
Mais elle ne tarda pas à se remettre à boire plus que jamais, vendant tout ce qu'elle avait, s'endettant de tous côtés, négligeant absolument tous ses devoirs d'intérieur, sans nul souci de sa dignité.
Les troubles délirants n'ont pas tardé à reparaître, mais à l'état subaigu, se manifestant surtout par des idées de persécution. De temps en temps, il y avait comme des paroxysmes, caractérisés par de l'insomnie, des hallucinations visuelles ou auditives (elle entendait des voix et leur répondait); des idées de persécution (ces voix l'accusaient, par exemple, d'être une criminelle, de s'être fait avorter, etc.).
11 y a deux mois, elle buvait encore plus que d'habitude, et, dans les premiers jours de juin, elle eut un nouvel accès de délire avec hallucinations zoopsiques (têtes d'animaux), panophobie. La nuit, elle se levait tout d'un coup, disant que le commissaire était à ses trousses. Elle entendait aussi des voix qui l'accusaient continuellement de toutes sortes de crimes, d'avoir crevé les yeux de sa grand'mère, enfoncé des épingles dans la tête d'un petit garçon, etc.
A son entrée, qui remonte à six semaines, elle est beaucoup moins anxieuse ; elle a toujours, cependant, des hallucinations de l'ouïe qui l'accusent de méfaits divers. Elle déclare que beaucoup de ces accusations sont fausses ; mais que, cependant, elle a bien des torts. Elle a eu tort de boire, de faire des dettes, de demander le divorce alors qu'elle avait trompé son mari (?). Si Ton avait su qui elle était, on ne l'aurait pas prise ici ; si l'on avait pris des renseignements sur son compte, ils auraient été mauvais et
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l'on aurait dû la mener chez le commissaire pour expier sos fautes. Elle n'est pas digne de retourner avec son mari. Et, d'autre part, si elle est interdite par suite de ses dettes, elle n'a plus rien et ne peut rester ici avec des gens qui payent leur pension. Toutes les personnes de sa maison la poursuivent et lui en veulent ; mais elle a eu tort de se confier à elles et de leur dire des choses qui n'étaient pas. On la poursuit à cause de ses dettes", pour la faire punir, lui faire reconnaître qu'elle est coupable et son mari innocent. » Elle prétend n'avoir plus de cauchemars la nuit.
Tremblement des mains; fourmillements dans les membres; troubles gastriques, pituites le matin.
Depuis quelques jours, cette malade est beaucoup plus calme ; mais elle a toujours des idées de persécution. Elles reposent sur des interprétations délirantes, des illusions et des hallucinations de l'ouïe. Les gestes qu'elle voit ont une signification à son adresse ; elle croit reconnaître ici, dans les filles de service, des personnes qu'elle a déjà vues et qui lui en veulent; quand elles parlent, elles font des allusions à son égard. Elle entend aussi, même la nuit, des voix qui semblent venir de loin : ce sont celles de personnes qu'elle a connues autrefois et qui lui reprochent toutes sortes de choses, faisant même allusion à des faits passés depuis la guerre. On prétend que la fortune qu'elle a recueillie de ses parents n'était pas à eux et ne devait pas lui revenir; l'argent qu'elle croyait avoir, on a l'air de lui dire qu'il n'était pas à elle ; aussi elle se dit coupable, en ayant fait des dettes, d'avoir en plus dépensé de l'argent qui ne lui appartenait pas.
Aujourd'hui, son état est le même; hallucinations de l'ouïe ; grande confusion dans les idées. Elle entend dire
toutes sortes de choses qui la déroutent, par exemple, qu'elle n'est pas mariée réellement. Alors elle necomprend plus rien à ce qui lui arrive. « Si elle n'est pas mariée, alors elle n'est plus coupable ; pourquoi tous ces gens la poursuivent-ils? Est-ce parce qu'elle leur doit de l'argent?,» Pourquoi est-elle enfermée? On lui dit que son mari était déjà marié ; donc, elle n'est pas sa femme légitime. Alors, puisqu'elle n'a pas de mari, qui la fera sortir? Si elle écrit à ses parents, on ne lui répondra pas. Elle refuse les aliments, car elle ne peut payer sa nourriture ; si Ton a payé ses dettes, elle ne sait pas ce qui lui reste d'argent et elle voudrait le savoir d'abord. Ces voix, qui lui disent ainsi des choses qui la déroutent, ne se font entendre maintenant que le jour; la nuit, elle rêve, mais sans entendre de voix. Elle ne comprend rien à tout cela; elle sait seulement qu'elle n'est plus comme autrefois, ni comme tout le monde. Elle est autrement et plus mal que les autres, au physique comme au moral. Elle est très préoccupée de savoir si son mari pourra la reprendre ; elle a fait une bêtise de le quitter, et, d'ailleurs, si c'est vrai qu'elle n'est pas mariée, il ne voudra pas d'elle. Les visites de son mari ne la rassurent pas ; de même, on ne peut arriver à la convaincre qu'elle est réellement mariée. Elle a cru l'être, mais on lui dit que c'est faux ; que croire en définitive ?
Voilà donc une malade bien nettement alcoolique, en marche vers la chronicité délirante, et présentant des idées d'auto-accusation. Mais il ne s'ensuit nullement pour cela que ce soit de la mélancolie. Vous avez vu, en effet, chez elle, que le symptôme psychique capital, c'est l'hallucination. C'est à elle que se rattachent les idées délirantes.
Sous cette double influence se manifestent les phénomènes émotionnels à titre de simples réactions.
Cet enchaînement symptomatique ne laisse pas d'être bien différent de celui qui caractérise la mélancolie. Aussi, les idées d'auto- accusation, malgré leur formule, n'ontelles aucun des traits capitaux de celles du mélancolique vrai. Le délire n'a plus à son origine ces phénomènes fondamentaux sur lesquels j'ai si souvent insisté, il ne reflète plus la douleur morale, il n'est ni fixe ni monotone.
En terminant, je vous ferai remarquer ici la présence d'idées de persécution de même origine que les idées d'auto-accusation et reliées l'une à l'autre. Mais c'est là un point sur lequel je me réserve de revenir plus spécialement par la suite.
Vous voyez déjà, Messieurs, par cette revision rapide, que le délire d'auto-accusation n'est nullement par luimême caractéristique de la mélancolie, puisqu'il se rencontre dans des formes psychopathiques diverses. Celles que nous avons examinées ne sont pas les seules où il puisse se présenter, et nous aurons l'occasion, au cours de nos réunions, de le retrouver encore dans d'autres circonstances.