‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveusesChapitre 77 sur 135 · FORME SIMPLE : EXEMPLE CLINIQUE · texte numérisé non relu

FORME SIMPLE : EXEMPLE CLINIQUE

considération bibliographique, voyons à étudier les faits en litige au point de vue du diagnostic.

Vous savez déjà ce que c'est que la confusion mentale primitive hallucinatoire ; il me reste à vous parler de la paranoia aiguë.

Nous allons commencer par étudier des faits à propos desquels il ne puisse pas s'élever de contestations, et voir si Ton y retrouve ces traits de la paranoia chronique que je viens de vous retracer.

Les auteurs qui ont étudié de plus près la question de la paranoia aiguë, Mendel, Amadei et Tonnini, Werner, par exemple, admettent qu'elle peut être simple ou hallucinatoire.

C'est un cas simple queje vais vous exposer tout d'abord.

Mme L..., â'gée de trente-six ans, est entrée le 16 septembre.

Les antécédents héréditaires nous apprennent que la grand, mère paternelle est morte de ramollissement cérébral ; que le père est bizarre, original, très emporté, émotif à l'excès. La grand" mère maternelle, très originale, avait des idées erotiques ; la mère a eu aussi toute sa vie des idées erotiques, et tenu une conduite assez suspecte ; elle paraît n'avoir pas été hystérique.

Un frère est intelligent, mais mal équilibré, original, méticuleux, très émotif.

Dans les antécédents personnels, rien de particulier à noter. Constitution assez bonne, manifestations arthritiques pour lesquelles notre malade a été soignée par différents médecins. Au point de vue de la conformation physique, je vous signalerai un développement exagéré du tissu adipeux et du système pileux, assez abondant sur la figure;

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le lobule de l'oreille est absolument adhérent. Il y a un prognathisme assez accentué de la mâchoire inférieure; la tête est petite, mais régulière. Aucun stigmate d'hystérie. L'intelligence est moyenne, l'instruction ordinaire; le caractère emporté, volontaire, mobile et capricieux. Cette dame a toujours manifesté des idées romanesques et vaniteuses, des aspirations vers l'idéal, des sentiments religieux très développés, des scrupules; elle a toujours été, dit-elle, très exaltée en religion comme en tout. Elle est devenue veuve il y a trois ans; elle n'a jamais eu d'enfants.

Depuis deux ans, elle avait fait la connaissance d'un certain M. P..., dont elle donne le nom et l'adresse; elle a causé plusieurs fois et aurait même entretenu avec lui une correspondance. Elle croyait toujours qu'il allait la demander en mariage et bâtissait sur cette union toutes sortes de projets d'avenir grandiose. Mais elle s'est aperçue qu'elle avait affaire à un « vulgaire gredin qui ne voulait que la posséder, alors qu'elle ne s'occupait que d'idéal et rêvait l'union des âmes ». Ce fut pour elle une grande déception de voir ses projets d'avenir manques. Alors, vers la fin d'août, elle commença à manifester des idées de persécution, qui allèrent en s'accentuant jusqu'à son entrée, le \ 6 septembre.

Elle prétendait qu'on s'était moqué d'elle, qu'on lui avait versé un narcotique pour la rendre folle et lui communiquer la folie amoureuse, qu'un jour où elle avait reçu chez elle la personne en question, on avait placé deux personnes derrière un rideau pour l'espionner; qu'on lui avait fait manquer son mariage avec cet individu, que tantôt elle traitait de misérable, tantôt elle regardait comme le plus parfait gentilhomme, l'ambassadeur du saint siège, parlant

du rang qu'elle eût occupé, de la fortune qui fût devenue la sienne. On voulait la faire interdire; elle se croyait déshonorée, craignait le mépris de sa famille. Elle accusait toutes les bonnes de la maison d'être contre elle; sur son passage, on se moquait d'elle et l'on semblait se concerter. Sa propre bonne jouait auprès d'elle un rôle misérable; elle laissait tout en désordre dans l'appartement, afin défaire passer sa maîtresse pour folle ; elle faisait toujours son café trop fort dans une mauvaise intention. Une fois, Mme L... porta chez le pharmacien une bouteille renfermant du lait qu'elle disait empoisonné ; elle écrività différentes personnes, au procureur de la république pour réclamer, à son confesseur pour lui demander pardon déjuger mal ses parents, « alors que c'était elle qui avait tous les torts »! Pendant les cinq derniers jours qui ont précédé son internement, elle était très excitée, se portant même à des actes de violence sur sa famille, qu'elle accusait de vouloir la voler; elle fit alors, à plusieurs reprises, des fugues subites, la plupart du temps la nuit; une fois même elle avait emporté avec elle tout ce qu'elle possédait.

A son entrée, le 16 septembre, elle est très excitée, remuante, loquace, émettant des idées délirantes très caractérisées, réunies au fond par une certaine systématisation-, mais traduites au dehors d'une façon décousue, la malade passant de l'une à l'autre avec une grande mobilité.

Elle répète qu'elle n'est pas atteinte de folie amoureuse ; qu'il y a un complot monté contre elle, qu'on lui a fait boire un narcotique qui rend amoureuse et qu'elle a joué ainsi la comédie de l'amour. Cet individu, qu'elle pensait épouser, est un misérable. Il a voulu la violer, sans y réussir ; mais il avait aposté, derrière un rideau, sa bonne qui l'espionnait,

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et il y avait, derrière une porte, un médecin qui en faisait autant. Elle a vu, à plusieurs reprises, dans ses aliments, du poison, jeté là par sa bonne, qui avait ameuté contre elle tous les domestiques de la maison. On se concertait sur son passage, on « persiflait ses paroles ». Ses parents même ont voulu se débarrasser d'elle et lui ont donné un philtre pour lui faire jouer la folie amoureuse devant le médecin qu'ils avaient appelé pour se débarrasser d'elle ; c'était d'ailleurs un faux médecin. Elle souffre horriblement, avec tous ces gens qui lui en veulent. Sans doute, ce monsieur a voulu lui donner une leçon; elle avait eu tort de se confier à lui, de lui révéler des choses qui, depuis, lui semblent mal, comme d'avoir dit que son père était fou ; mais elle a bien expié cette conduite par toutes les souffrances qu'on lui a fait endurer. Ces expiations sont justes, il est vrai, car elle a été coupable, elle a été trop orgueilleuse; mais elle doit maintenant avoir tout expié, après avoir tant souffert. Et, en disant ces mots, elle se traîne à terre, à genoux, pleurant, les mains jointes comme une suppliante. Elle ne peut que désirer la mort, qu'elle chercherait si la religion ne défendait de se la donner soi-même. Elle prétend ne pas entendre de voix injurieuses; une fois seulement, sa bonne lui aurait dit : « C'est la vengeance d'un Corse et d'une Allemande. » Une autre fois, dans une de ses fugues, elle aurait entendu deux agents qui la suivaient, déguisés, l'un en employé de chemin de fer, l'autre en noir, dire en la voyant : « C'est inutile, elle rentre chez elle. »

Pendant les semaines suivantes, cette dame, bien que plus calme, manifeste toujours les mêmes idées délirantes. « Plus je vais, écrivait-elle a, cette époque, plus j'atteste que Joséphine (sa bonne) a joué un rôle bien misérable auprès

de moi... Depuis le 4 septembre, je me sentais des engourdissements dans la tête, c'est pour cela que j'ai porte mon lait à examiner... Elle laissait tout dans un profond désordre et voulait faire constater que je mettais tout en l'air. Je n'ai jamais eu de passions ; quand j'aime, j'aime profondément et voilà tout. Si j'ai pensé au mariage avec ce monsieur, c'est que, depuis deux ans, on me disait qu'il voulait se remarier et qu'il ferait bien mon affaire. J'ai été inconséquente, croyant à un mariage, mais mes lettres peuvent affirmer que le jour où je n'y ai plus cru, j'ai rompu de suite... Il y a là-dessous certainement quelque chose que je ne puis m'expliquer : pourquoi surprendre une personne naïve, et pourquoi Joséphine a-t-elle joué un rôle aussi misérable auprès de moi? J'ai expié de toutes façons et largement ce que j'ai pu avoir de torts de toutes façons. Je les comprends et je demande qu'on me rende à la vie commune. J'ai appris en six semaines à connaître la vie; l'expérience est faite, la leçon est dure, je demande qu'elle soit finie. Il a été très sévère pour moi; j'ai eu de grands torts, je ne les connaissais pas ; je l'oublie bien complètement et je me souviendrai toujours des dures leçons qu'il m'a données, et je les mettrai à profit quand même. Je laisse de côté tout souvenir d'amertume, j'oublie le passé, je demande qu'on l'oublie avec moi. J'ai eu des torts, mais de maladie... pas. » J'ajouterai, en passant, que cette malade ne présentait aucun stigmate d'hystérie. Dans le courant d'octobre, elle est plus calme et abandonne plus facilement ses idées, de moins en moins étroitement associées. Cependant, elle accuse toujours la famille de son père, qui est mal avec celle de sa mère, d'avoir suscité ce M. P... et organisé le complot pour la perdre de réputation.

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En novembre, les idées de persécution et d'empoisonnement se dissocient de plus en plus. En revanche, Mme L... accuse des idées hypocondriaques; elle souffre de partout, elle a peur de devenir folle ou gâteuse.

En décembre, son délire tend à disparaître. Elle ne convient cependant pas encore absolument de la fausseté de toutes ses idées, tout en reconnaissant qu'elle jugeait mal les choses parce qu'elle était souffrante.

En janvier, Mme L... reconnaît sans difficulté qu'elle a été malade, qu'elle a eu un accès de délire. Elle peut être considérée comme guérie de cet accès; mais, si les idées délirantes ont disparu, le caractère individuel même dont elles n'étaient, en réalité, que l'exagération, est resté toujours ce qu'il était autrefois.

Voilà, Messieurs, un cas très simple et dont le diagnostic est des plus faciles. Celui de confusion mentale en particulier, dont nous nous occupons exclusivement maintenant, ne se pose même pas; nous ne rencontrons ici aucun de ces troubles intellectuels qui constituent le fondement de la maladie dans la confusion mentale primitive.

Dans notre cas actuel, au contraire, sans insister sur les antécédents héréditaires, ni sur la présence de certaines tares morphologiques, nous trouvons d'abord, chez notre malade, un caractère particulier, exalté, romanesque, vaniteux et scrupuleux. Sur ce fonds spécial se font jour, à un moment donné, des idées délirantes qui se montrent d'emblée,d'une façon primitive, c'est-à-dire sans être précédées d'aucun autre trouble psychoneurotique antérieur.

En même temps, le début n'est pas absolument subit, mais la période d'acuité des troubles délirants est précédée par une période, assez courte d'ailleurs, de préparation progressif ;

si bien qu'ils sont ainsi reliés en quelque sorte h l'état normal.

Une fois installés, ils en apparaissent môme comme l'exagération ; car on peut retrouver dans les idées délirantes les traits particuliers du caractère antérieur. A la place des simples tendances romanesques, vaniteuses, scrupuleuses, on note maintenant des idées érotomaniaques, de grandeur, de peusécution, d'expiation ; et il est facile de saisir, d'autre part, dans les idées délirantes un caractère particulier d'autophilie, d'exagération de la personnalité, prédominant malgré la présence des idées spéciales d'expiation.

Toutes ces idées délirantes, malgré leur mobilité surtout dans la période aiguë, malgré leur polymorphisme, sont cependant enchaînées par une systématisation évidente, et s'accompagnent jusqu'à la convalescence d'une foi absolue de la part de la malade, qui se les adapte d'autant plus aisément qu'elles ont de profondes racines dans son caractère antérieur, et qui, par ses paroles et ses actes, dénote une conviction entière, une absence de critique complète, tout en étant du reste parfaitement lucide. Il est à remarquer que, même à la période la plus aiguë, elle n'a jamais présenté de confusion mentale, même secondaire à ses idées délirantes. Elle a été agitée, anxieuse, mobile, mais n'a jamais perdu la notion du temps, du lieu. D'un autre côté, pas de troubles somatiques.

Cette malade se distingue donc nettement des cas de confusion mentale, que vous connaissez bien maintenant ; et, dans les points principaux que je viens de mettre en relief, nous retrouvons, au contraire, tous les traits indiqués dans la définition sommaire de la paranoïa, queje vous ai retracée

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tout à l'heure, appliqués généralement aux formes chroniques. Étant donnée la marche aiguë et curable de l'affection, nous sommes donc autorisés à dire qu'il s'agit bien là d'un cas de paranoïa aiguë.

Avant de passer à une autre observation, permettez-moi, Messieurs, d'attirer votre attention sur certaines conceptions délirantes de cette malade.

Les idées de persécution et de grandeur sont des plus fréquentes chez les individus atteints de paranoïa, qu'elle soit aiguë ou chronique. Généralement, elles sont reliées entre elles et forment comme un système délirant, Tune étant l'explication de l'autre. C'est ce qu'on voit d'ailleurs chez Mme L...,qui, à un moment donné, considère les misères qu'elle subit comme dictées par la jalousie de lui voir faire un riche mariage. Mais pi us tard, au contraire, elle en trouve une autre explication, et nous voyons se formuler alors des idées d'auto-accusation sur la valeur séméiologique desquelles j'ai déjà attiré votre attention. C'est ainsi qu'elle considère les persécutions qu'elle subit comme une leçon pour l'avenir, une expiation de sa conduite passée. Et ces misères ne sont plus imméritées, comme cela est habituel dans les délires de persécution de la folie systématique [Paranoïa) aiguë ou chronique. Non, cette expiation est juste ; car la malade a eu des torts, elle a été coupable, elle a été trop orgueilleuse. Et il esta remarquer, d'autre part, que ces idées délirantes diverses ont eu comme point de départ des préoccupations érotomaniaques. C'est là un point sur lequel j'aurai l'occasion de revenir.

Dans le fait précédent, il semble n'y avoir eu que très peu de désordres hallucinatoires, si même il y en a eu, ce qui

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