‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveusesChapitre 78 sur 135 · FORME HALLUCINATOIRE : EXEMPLE CLINIQUE · texte numérisé non relu

FORME HALLUCINATOIRE : EXEMPLE CLINIQUE

est douteux. Ce serait donc un cas de paranoïa aiguë simple. Mais il en est qui peuvent s'accompagner d'hallucinations, et c'est un exemple de ce genre, encore très caractéristique par lui-môme, que nous allons examiner maintenant.

M. L... est âgé aujourd'hui de vingt-quatre ans. Il a deux cousines germaines du côté paternel qui sont internées comme aliénées depuis vingt ans; une cousine germaine du côté maternel, aliénée également, est internée depuis trente ans.

Né de parents cultivateurs, quelques mois avant le décès de son père, il a été élevé à la ferme d'abord ; puis, jusqu'à dix-huit ans, dans un collège de jésuites.

D'une intelligence moyenne, il réussit sans trop de peine à passer ses examens. Après une année de régiment, il fait, en flâneur et sans conviction, une année de droit en 1891. Il commence alors à donner les signes d'une indécision générale, d'une instabilité d'esprit profonde. Dégoûté de ses études, il part brusquement pour New-York, dans le but très vague de s'y faire une position. Il y séjourne deux ans, au cours desquels il n'est revenu qu'une fois en France.

Pendant tout ce temps, il mène une existence des plus irrégulières, faisant toutes sortes de métiers bizarres, et souvent contraint, par suite de son insouciance, à de rudes besognes pour gagner sa subsistance. En même temps, il fréquentait les réunions de sociétés philanthropiques, dont certaines théories socialistes ont fait sur lui une grande impression.

Vers la fin de son second séjour, en juin 1893, il devint de plus en plus bizarre, inquiet, méfiant, mais sans pré-

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senter d'accidents délirants évidents; lorsqu'en septembre il partit éperdument pour Montréal, persuadé qu'une bande de nègres le poursuivaient partout depuis plusieurs jours pour le lyncher. Après un séjour de cinq heures seulement à Montréal, il revint tout de suite, traînant partout et toujours avec lui sa bande de persécuteurs.

D'après ce qu'il raconte aujourd'hui, il avait alors des interprétations délirantes et des hallucinations de l'ouïe extrêmement nombreuses; il voyait des ennemis dans tous les gens qu'il rencontrait, on se concertait sur son passage; le moindre geste, la moindre parole étaient pour lui matière à interprétations erronées. En même temps, il entendait nettement et sans cesse des voix nombreuses qui l'injuriaient, le menaçaient, l'accompagnant partout jusque dans le train qui l'emmena à Montréal. Au début, cela lui semblait extraordinaire d'être ainsi partout poursuivi par des voix, même lorsqu'il était seul; mais il lui fallut bien se rendre à l'évidence, puisqu'il ne cessait d'entendre. Il en était, dit-il, comme affolé, persuadé qu'on voulait le lyncher parce qu'il ne s'était pas conformé aux préceptes des sociétés philanthropiques qu'il fréquentait.

11 put être ramené en France, où il resta deux mois dans sa famille, beaucoup plus calme, quoique toujours halluciné et poursuivi par sa bande de nègres.

Au bout de ce temps, les accidents délirants devinrent à nouveau plus intenses; toujours poursuivi par ses nègres, le malade avait des hallucinations de la vue très nettes, et de l'ouïe. On le traitait de criminel, on le menaçait de le tuer. Exaspéré par ces voix, et pensant que le fait de ne pas s'être conformé à l'observation stricte des préceptes des sociétés philanthropiques ne méritait pas pareil châtiment, il pensa, pour le justiiier en quelque sorte, à tuer un

personnage politique très connu, choisi parmi ceux qui lui étaient peu sympathiques et qu'il considérait comme nuisible aux intérêts de son pays. A ce moment apparurent aussi d'autres idées délirantes, des élans d'humilité religieuse et des plans de réforme sociale. Il voulait tous les hommes égaux ; les riches devaient s'humilier, se dépouiller pour les pauvres et les traiter en frères. Prêchant d'exemple, il voulait faire l'aumône de ses vêtements, et c'est alors, en décembre, qu'il fut arrêté sur la voie publique, exposant, pieds nus, ses théories.

Après l'internement, cet état d'exaltation continua, s'accompagnant toujours d'idées religieuses très exaltées avec de grands élans d'humilité et de repentir, d'idées de persécution avec hallucinations fréquentes de la vue et surtout de l'ouïe.

Au bout de quelques semaines, les idées de persécution et les hallucinations disparurent complètement, cédant la place aux autres idées. L... prêche toujours l'humilité et le repentir, il veut se confesser, il se félicite d'être passé par toutes les épreuves qu'il a subies ; elles l'ont éclairé sur l'existence sociale et sur la conduite à tenir vis-à-vis des autres hommes. Mais, à côté de cela, il manifeste surtout des idées mystiques de nature orgueilleuse. Il se dit inspiré, en communication directe avec Dieu, sans avoir cependant d'hallucinations nettes ; il se croit des idées supérieures, qui le remplissent d'orgueil ; il professe un socialisme extravagant, convaincu d'en être le pontife réformateur, et il intervient à chaque instant pour mettre ses idées en pratique, contredisant sans cesse ses théories par ses actes, réclamant sa liberté pour mettre ses idées en pratique.

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En mars, il devient beaucoup plus calme; il commence à se rendre qu'il a été malade, dit de lui-même que ses idées de persécution, ses hallucinations étaient de la folie, convient moins aisément de la fausseté de ses idées orgueilleuses ; toutefois ces idées s'atténuent de jour en jour, et tout fait supposer qu'elles ne tarderont pas à s'effacer, laissant d'ailleurs le malade avec ses convictions philanthropiques antérieures et ses travers de caractère.

Vous le voyez, Messieurs, nous retrouvons, dans ce nouvel exemple, les mêmes faits capitaux constatés dans le précédent : rien qui rappelle la confusion primitive, aucun signe de confusion mentale secondaire.

En revanche, nous rencontrons, chez ce jeune homme issu d'une famille psyehiquement tarée, des preuves d'une constitution psychopathique antérieure. Sur ce fonds particulier, apparut, encore d'emblée, un délire primitif, qui, après une période, assez courte d'ailleurs, d'incubation, se manifesta avec des caractères d'acuité extrême. Les conceptions délirantes se formulent comme idées de persécution, et, plus tard, de grandeur, imprimant au délire un caractère d'autophilie des plus nets; et, d'autre part, on retrouve là comme une exagération des tendances antérieures chez ce malade, élevé chez les jésuites, affilié plus tard à des sociétés philanthropiques, arrivant à se croire poursuivi pour avoir violé leurs préceptes et manifestant des idées de réforme sociale.

11 est encore aisé de voir que toutes ces idées délirantes sont assez étroitement systématisées, et aussi acceptées par le malade sans contrôle, avec une conviction absolue. Et cela d'autant plus qu'il avait de nombreuses hallucinations, surtout de l'ouïe, qui ne cessaient de le

FORME HALLUCINATOIRE AVEC CONFUSION. AO'.l

confirmer dans ses idées délirantes. Il est à noter, à ce propos, que ces hallucinations n'ont apparu qu'à la période d'acuité de la maladie, sur un terrain délirant préparé dans le même sens, et rappellent les mêmes traits du caractère que le délire.

Il nous semble donc, qu'en raison de ces particularités, nous pouvons conclure qu'il s'agit là d'un cas de délire systématisé hallucinatoire aigu d'emblée, ou, si vous le préférez, de paranoia aiguë hallucinatoire.

Je vous ferai remarquer enfin que, dans ce cas, les idées de persécution du malade sont encore reliées à des idées d'auto-accusation, bien que peu accentuées, car il croyait être poursuivi, devoir être lynché pour ne pas s'être conformé aux préceptes de sociétés philanthropiques.

J'espère, Messieurs, que les deux cas précédents, vu leur netteté, ont pu vous convaincre qu'il existe des faits évoluant d'une façon aiguë, ne présentant aucun signe de confusion mentale, mais rappelant au contraire les traits principaux de la paranoia chronique. Nos deux malades sont, à cet égard, suffisamment démonstratifs et peuvent donner une idée exacte de ce qu'on peut entendre par paranoia aiguë, simple ou hallucinatoire. Ils vont nous aider ainsi à comprendre le fait suivant, qui est un peu plus complexe.

Mlls R..., âgée de vingt-six ans, est la fille d'un père qui a été dix ans aliéné, s'est rétabli, puis a rechuté et est mort fou.

Nous ne savons rien de l'enfance de la malade.

Elle a toujours été très orgueilleuse et en même temps très scrupuleuse; elle-même avoue, dès l'âge de dix ans,

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des scrupules religieux ; elle se rappelle avoir eu un scrupule le jour de sa première communion , parce qu'elle croyait avoir mal fait sa prière, et, par suite, être en état de péché mortel. Toujours elle a eu peur de la damnation. Elle est également un peu superstitieuse. Si elle n'attache pas d'importance au 13, au vendredi, au sel renversé, etc., elle a des préférences pour certains jours, ceux qui sont consacrés, par exemple, à la Vierge, à saint Michel.

D'une intelligence moyenne, elle a pu cependant se faire recevoir institutrice. A dix-huit ans, elle donnait des leçons à des petites filles dans une pension de province ; puis elle est entrée dans un couvent aux environs de Paris. Elle y resta deux ans, et, au bout de ce temps, fut renvoyée parce qu'on ne lui trouvait pas la vocation. Elle vécut alors dans un sous-sol, en faisant de la couture; au bout d'un an, elle entra dans une maison qui se chargeait de placer des institutrices. Elle y était depuis cinq ans lorsqu'elle est tombée malade. Pendant ces cinq années, elle fit de nombreuses places comme institutrice, car elle restait fort peu de temps dans chacune ; elle a même été jusqu'à changer six lois dans le même mois.

Dans les derniers temps, vers la fin de 1892, elle devenait bizarre, semblait toujours distraite, comme oubliant ses connaissances antérieures, ne surveillait pas sa tenue, se mettait dans des coins où elle restait en prière. Elle était placée à ce moment, et un jour qu'elle était venue rendre visite à la directrice de la maison qui lui avait procuré celte place, elie lui parla de mariage, d'un parti qui seprésentail, fait qu'on apprit ensuite être parfaitement inexact.

Le 5 février \ 893, la personne chez qui elle était placée la ramène à la maison en disant qu'elle ne se rendait [tins compte de ses actes; elle luisait presque des avances au

frère de cette dame ; elle ne parlait plus, avait l'air d'une véritable idiote, se glissait le long des murs.

La nuit fut très agitée, sans sommeil. Le lendemain, après le déjeuner, elle demanda la permission de sortir pour aller à l'église se confesser, ce qu'elle avait déjà fait quelques jours auparavant. Après avoir résisté, on finit par lui accorder une sortie d'une demi-heure. Elle ne rentra que dans la soirée (notons à ce propos que, pour rentrer, elle avait toujours l'habitude singulière d'attendre que quelqu'un entrât ou sortît, mais sans jamais sonner elle-même pour se faire ouvrir la porte). On l'appela, elle ne répondit que par un cri bizarre et on s'aperçut qu'elle se trompait de porte. On la fit dîner, et aux questions qu'on lui posa sur son retard, elle répondit, avec force démonstrations, qu'elle s'était mariée dans la journée, qu'elle a un charmant mari, qu'elle a dû recevoir ses invités, qu'on s'était opposé à son mariage, qu'elle était allée prier la Vierge de bénir cette union.

Le lendemain, elle ne parlait plus de mariage, mais se mettait continuellement en prière, disant : « Il faut vaincre les passions dominantes, je ne le ferai plus. » C'est à ce moment que s'installèrent les idées délirantes religieuses, pour ne plus disparaître ensuite. Elle disait qu'elle ne pouvait plus vivre, qu'elle était pauvre ; il fallait mourir pour aller au ciel. Elle voulait se confesser; elle s'accusait d'avoir damné trois prêtres, le cardinal, le saint Père, la directrice de la maison..., elle s'était damnée elle-même.

Ces idées s'accompagnèrent très vite d'hallucinations continuelles, « Écoutez, disait-elle, entendez les voix, on nous appelle, il faut courir. » Elle regardait le ciel, disait voir des oiseaux, des personnages dont la voix l'appelait au ciel ; alors elle a même voulu passer par la fenêtre pour les

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rejoindre. Elle disait aussi entendre des voix intérieures. Elle se déshabillait constamment, et même, pendant les quinze jours qui ont précédé son placement, elle fut, pour ainsi dire, tout le temps en chemise; elle courait dans la maison en proie à un état d'agitation anxieuse, criant qu'elle était damnée, qu'elle avait causé la damnation universelle.

Au bout de ces quinze jours, on se décida à la placer ; à ce moment, elle se renfermait, le plus souvent, dans un mutisme obstiné, refusait les aliments, était devenue gâteuse. Elle résista lorsqu'on voulut l'emmener, disant qu'on allait la tuer, se déshabillant à mesure qu'on l'habillait. On lui assura qu'on la menait au ciel, et elle consentit à partir, disant « qu'elle se laisserait tuer, parce qu'il faut mourir pour aller au ciel ». En entrant à l'hôpital, elle parut tout étonnée, et demanda : « Est-ce que tous ces gens-là vont aller au ciel avec nous ? »

Messieurs, nous ne suivrons pas en détail l'évolution de cet accès délirant, qui a duré à l'état aigu jusqu'au mois d'octobre 1893; je me contenterai de vous indiquer les symptômes capitaux, la physionomie générale, les grandes phases.

Les idées les plus saillantes avaient toujours une teinte mystique et se présentaient avec le caractère d'humilité, d'auto-accusation du délire mélancolique.

Mlle R... se croyait fermement damnée : « Même, dit-elle aujourd'hui, ce n'était pas une crainte, mais une conviction. Je me croyais coupable d'avoir fait du mal et aussi de ne pas avoir fait assez de bien ; d'avoir péché par action et par omission. Je me figurais que j'étais excommuniée, qu'on voulait me tuer, m'enterrer, et que je

serais damnée. Je faisais exprès de ne pas dormir, j'avais peur que le diable me prît. » Un jour qu'on la visitait, elle dit : « Je viens de manger trois prêtres, j'ai une bouchée qui ne peut passer. » Elle pensait que tout le monde était damné à cause d'elle; elle ne voulait pas s'habiller parce qu'elle n'avait pas le droit de porter une chemise, de manger parce qu'elle avait volé tout, ni de parler parce qu'elle faisait ainsi du mal aux autres.

D'un autre côté, elle avait des idées de persécution, se croyait poursuivie par des francs-maçons, des laïques, qui lui faisaient des misères, des méchancetés ; ils voulaient la fin du monde et la perte des gens qui ont de la religion. A d'autres moments, elle se figurait descendre de sainte Madeleine, avoir des parents dans le pays du soleil, avoir vécu depuis le commencement du monde.

Dès le début, les conceptions délirantes étaient associées avec des hallucinations nombreuses, variées, presque incessantes.

Elle entendait du tapage, des bruits de grelots, des chiens qui aboyaient. Des voix « diaboliques » lui disaient qu'elle serait damnée, qu'elle avait damné tout le monde, des prêtres, des jeunes filles, alors qu'elle aurait pu sauver des âmes ; elle entendait les cris des damnés, le bruit du feu de l'enfer ; on lui disait que la terre était maudite à cause d'elle, qu'elle irait en enfer si elle mangeait.

Quelquefois, ces voix étaient intérieures, mais beaucoup plus souvent extérieures. Elles venaient du dehors, autour d'elle, d'en bas ou d'en haut. Il y en avait de bonnes, de mauvaises, les unes pour elle, les autres contre elle. « Elle entendait le ciel et l'enfer. »

Elle se figurait qu'elle était comme une horloge, un téléphone, qu'on pouvait ainsi communiquer de loin avec elle.

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Elle avait en même temps des hallucinations visuelles très nombreuses : figures diaboliques, supplices de l'enfer. Par moments, elle voyait les choses retournées à l'envers; des trains de plaisir qui marchaient dans l'air avec des rails, et elle croyait que c'était les trains du diable.

Elle se sentait tirée par les cheveux, étranglée, pincée par une jeune fille qu'elle avait damnée ; par instants, il lui semblait être toute froide.

Ce délire et ces hallucinations aussi actives entraînaient une grande confusion dans les idées. Elle croyait être en enfer, après la fin du monde, au milieu du chaos, tellement ce qu'elle apercevait autour d'elle lui semblait extraordinaire ; elle se figurait que la terre était bouleversée, séparée en carrés, etc..

Dans sa croyance ù la fin du monde, elle ne savait plus bien à quelle époque on était ; elle se figurait avoir cent ans, avoir même vécu de toute éternité.

Mais elle reconnaissait bien les saisons, les personnes, les objets usuels.

Dans les premiers mois, au moment de la période la plus aiguë de la maladie, elle eut des paroxysmes d'agitation, d'inquiétude.

De même, elle se renfermait, par intervalles, dans un mutisme obstiné, ou refusait les aliments par suite de son délire hallucinatoire. On fut même obligé de la nourrir à la sonde. A cette époque, elle avait maigri, sa physionomie était devenue vieille, le regard était vague, perdu dans l'espace.

En octobre 1893,1a malade est très notablement améliorée. Elle raconte parfaitement, avec toutes sortes de détails, les symptômes notés précédemment, et même elle les juge

à leur valeur ; elle avait alors l'esprit troublé, dit-elle. Cependant, elle a encore la peur de la damnation, des scrupules de conscience dont elle ne peut se débarrasser, niais beaucoup moins qu'auparavant; « d'ailleurs, ajoute-t-elle, j'ai toujours eu la conscience de travers, et je n'ai jamais pu prendre le dessus. » Mais elle en est plutôt satisfaite, et regarde cela comme une qualité. Elle a également des interprétations délirantes de persécution ; on devine sa pensée, car on fait allusion à des faits qu'elle n'a dits à personne. Elle a encore des hallucinations auditives assez fréquentes et très nettes : elle entend les cris des damnés, des bruits de l'enfer, des choses désagréables qu'on lui dit exprès pour l'agacer; des illusions de l'ouïe, car souvent les bruits simples se transforment en mots. C'est, dit-elle, du téléphone. Les paroles qu'elle entend ne sont pas toujours désagréables et peuvent être aussi agréables. Elle se plaint souvent de ne pouvoir parler, suivre sa pensée, 'parce quelle a trop de choses en tête. Elle est calme, dort, mange, travaille.

Aujourd'hui (février 1894), les derniers vestiges de l'accès délirant ont considérablement diminué ; la malade se trouve revenue à peu près à son état antérieur, ce qui ne veut pas dire qu'elle soit normale au point de vue intellectuel.

Elle est toujours extrêmement orgueilleuse et très scrupuleuse ; à ce dernier point de vue, elle se présente à nous comme ces malades que nous avons étudiés sous le nom d'obsédés. Elle a des habitudes singulières auxquelles elle attache une importance excessive.

C'est ainsi qu'avant de franchir une porte, elle tourne trois fois sur elle-même. Pour s'habiller, elle ôte et remet sa robe plusieurs fois, parce que ce vêtement peut être maudit, et ces habitudes peuvent conjurer l'influence d'ennemis,

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du diable, etc.. Si elle n'ôte pas sa robe, « cela la pénètre jusqu'au sang», elle est mécontente d'elle, troublée; elle la défait pour être tranquille, puis une fois qu'elle l'a remise, cela recommence, et elle est aussi mal à son aise que la première fois . Lorsqu'elle coud, elle est obligée de s'interrompre quand on parle ; lorsqu'elle marche, de s'arrêter ou de revenir sur ses pas, de peur de « malédifier les personnes ». Il lui semble aussi qu'on va mettre le feu chez elle ; elle trouve qu'on fait des allusions sur son compte; elle a peur d'avoir des ennemis parmi les francs-maçons. Elle croit entendre des mots dans les sifflets du chemin de fer, les cris des oiseaux. « Je pense bien, dit-elle, que tout cela n'est pas vrai, mais je ne puis prendre le dessus. On a beau se dire que cela n'est pas, cela vous domine tout de même. Autrefois, je n'étais que scrupuleuse, j'avais peur de mentir, de ne pas faire le bien. C'était certainement moins bête que mes manies actuelles. » Et elle ajoute, comme avec une certaine satisfaction, que les gens qui n'ont pas de conscience ne peuvent comprendre cela.

Messieurs, le diagnostic de cette observation, envisagée aujourd'hui dans son ensemble, ne me paraît pas donner lieu à de sérieuses contestations. Mais à une certaine période de la maladie, on eût pu hésiter entre plusieurs hypothèses.

Tout d'abord, au moment, de son placement, la malade se présentait avec des idées de culpabilité religieuse, d'auto-accusation extrêmement nettes : elle était damnée, elle avait damné tout le monde. En même temps, elle avait du mutisme, du refus d'aliments sous le coup de cette idée qu'elle était une voleuse, un être nuisible, qui ne pouvait ni manger ni parler sans faire du tort à autrui. Ces syrap-

tome?, qui occupaient alors le premier plan de la scène délirante, auraient pu, au premier abord, éveiller l'idée d'un accès de mélancolie délirante, et certaines observations de ce genre sont rapportées en effet comme des faits de délire mélancolique. Parfois, on remarque bien que ce n'est pas là le tableau exact de la mélancolie délirante vraie. On invoque alors, comme on aurait pu le faire chez notre malade, le terrain psychique sur lequel reposent les troubles intellectuels pour expliquer leurs variations, et l'on croit s'en tirer en disant que c'est de la mélancolie des dégénérés. Je ne saurais trop, Messieurs, pour ma part, m'élever contre cette manière de voir. La question de la dégénérescence mentale n'a rien à faire en pareille circonstance, et si elle peut influer sur certains symptômes de la mélancolie, lorsque cette affection se présente chez un sujet dit dégénéré, elle ne va pas jusqu'à en changer la nature intime.

La mélancolie n'est jamais la manifestation directe d'une constitution psychopathique, mais elle conserve toujours, môme chez les individus les plus tarés, son caractère de psychoneurose, de maladie accidentelle.

D'autre part, pour pouvoir affirmer son existence, il ne suffit pas de constater un ou plusieurs symptômes ordinaires à la mélancolie ; mais il faut, encore et surtout, déterminer, d'une façon précise, leurs rapports respectifs, les modifications psychopathiques fondamentales qu'ils traduisent au dehors, et l'évolution de l'ensemble symptomatique, c'est-à-dire retrouver, en un mot, cette succession de phénomènes somatiques et psychiques que nous avons vus constituer le fondement de la mélancolie, et donner au délire les caractères généraux que je vous ai exposés.

Ainsi analysés, les phénomènes observés chez notre ma-

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lade ne pouvaient être rattachés à la mélancolie, car l'examen des symptômes du début de l'affection montre une évolution délirante absolument différente de celle de la mélancolie, l'absence des troubles cénesthétiques, émotionnels, fondamentaux de cette psychoneurose, et par suite, l'absence également de ces caractères généraux du délire mélancolique, constatations que nous avons reconnues indispensables pour affirmer le diagnostic de mélancolie.

Le début est plus rapide, le délire se montre presque d'emblée; il n'est plus secondaire à ces phénomènes que nous avons étudiés, se résumant en un état de douleur morale; mais les troubles émotionnels, lorsqu'il en existe, ne sont, au contraire, que des réactions. Par suite, le délire n'a plus le caractère pénible. De même, au lieu d'être monotone et fixe, il est variable, mobile, comporte des idées délirantes polymorphes, parfois reliées entre ell-es par une systématisation imparfaite.

D'ailleurs il existait, à la même époque, d'autres symptômes qui ne pouvaient s'accorder avec l'idée d'un accès de mélancolie délirante.

C'est ainsi que la malade avait de nombreuses hallucinations sensorielles, ce qui est au moins rare, comme nous l'avons vu, dans la mélancolie. En outre, elle manifestait des idées de persécution véritables, et surtout des idées de grandeur très nettes par intervalles. Elle voulait bien aussi mourir, puisqu'il le faut pour aller au ciel, conception délirante qui serait extraordinaire chez une mélancolique poursuivie par la crainte de la damnation et de l'enfer.

A cette même époque, il existait un symptôme, la confusion mentale, qui, associé aux idées délirantes, aux hallucinations, pouvait éveiller plutôt l'idée d'un autre dia-

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gnostic, celui de confusion mentale primitive hallucinatoire.

La malade, en effet, tout en reconnaissant les saisons, les personnes, les objets usuels, était cependant désorientée. Elle était comme dans un rêve, dans un monde extraordinaire, se croyant en enfer, après la fin du monde, au milieu du chaos ; elle n'avait plus la notion exacte du temps, se figurant avoir cent ans, avoir vécu de toute éternité.

Mais, là encore, il ne faut pas se borner, pour établir le diagnostic, à noter les symptômes; il importe d'examiner leurs rapports respectifs. On voit de cette façon que la confusion mentale se montre étroitement reliée à un délire exubérant, à des hallucinations nombreuses. Au lieu d'être primitive, de constituer le fondement même de l'affection par le mécanisme que nous avons étudié, elle apparaît de la façon la plus nette comme étant seulement secondaire, résultat même de la multiplicité et de l'activité de ces symptômes délirants et hallucinatoires, qui tiennent le premier plan dans le tableau clinique, au lieu d'être simplement accessoires, instables, secondaires.

Aussi lorsqu'ils viennent à s'atténuer, voyons-nous disparaître en même temps la confusion qu'ils avaient provoquée ; alors que dans la confusion mentale primitive, leur effacement n'eût fait que rendre plus évident le symptôme fondamental, l'obnubilation intellectuelle présidant à leur genèse.

Un point clinique à noter encore à l'appui de cette distinction, c'est que la malade, une fois convalescente, peut raconter son délire, tandis que les confus primitifs en sont incapables par suite des troubles de la perception et de la mémoire.

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Il est bien évident, Messieurs, que ces diagnostics différentiels n'ont pu se poser qu'à la période d'acuité de l'affection. Lorsque au contraire nous l'envisageons dans tout son ensemble, le diagnostic devient plus aisé. Nous retrouvons alors les mômes traits que dans les observations précédentes.

C'est ainsi que nous constatons d'abord chez cette jeune fille, héréditaire d'ailleurs, un état d'instabilité mentale évident, un caractère orgueilleux, des tendances religieuses, des scrupules pathologiques, la peur constante de la damnation ; si bien que, plus tard, les accidents délirants apparaissent évidemment comme la simple exagération des tendances antérieures, avec le même caractère primitif que dans les cas précédents.

Le délire, malgré son début rapide, s'installe sournoisement , sans troubles psychoneurotiques antérieurs ; il y a comme une période d'incubation, marquée par des bizarreries d'allures, des idées religieuses et erotiques. Ainsi préparée, se manifeste alors très rapidement la période aiguë avec idées religieuses prédominantes , à formule d'auto-accusation, anxiété purement réactionnelle, idées de persécution, de grandeur, hallucinations, confusion secondaire, etc. Malgré le polymorphisme des idées délirantes, il est impossible de leur refuser ici une systématisation qui, bien qu'imparfaite, n'en est pas moins évidente.

Sous la formule d'auto-accusation, on distingue aussi nettement un sentiment d'autophilie, d'exagération du moi très évident. Et l'humilité dont fait parade cette malade n'est guère chez elle que le masque d'un orgueil profond. Ses craintes religieuses, ses scrupules, sont pour elle les preuves d'une perfection de conscience que bien des gens ne peuvent comprendre et n'atteignent pas. Entin, l'absence

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