TROUBLES DE LA SENSIBILITÉ
Dans le premier cas, les malades, devenus analgésiques, se mutilent comme à plaisir; dans le second, le moindre attouchement semble provoquer la plus vive souffrance, et les patients présentent des réactions vaso-motrices ou pupillaires auxquelles on ne peut se méprendre; parfois même ils l'ont des mouvements de défense.
Dans d'autres circonstances, il faut s'en rapporter à l'appréciation toute subjective résultant des réponses qui sont faites : les malades éprouvent des sensations de froid, de chaud ; ils ont les os rompus, le dos brisé. Souvent, la pression sur le rachis leur est douloureuse. Ils se plaignent de douleurs dans les membres, vagues ou localisées, de crampes musculaires, d'impatiences, etc.
Quand la sensibilité ou le sens musculaire sont atteints, ce qui n'est pas rare, les sujets racontent que leurs membres sont plus légers ou pesants, flasques ou endurcis, grossis ou rapetisses. Une dame me répétait souvent : « Qu'elle n'était plus en chair de monde, tellement elle était dure. »
11 faut avoir également bien soin de rechercher les troubles de la sensibilité interne, viscérale, qui constituent souvent le point de départ des idées de négation hypocondriaques : sensations anormales de vide dans la tête, ou de gonflement du cerveau; de palpitations, d'étouffements, d'angoisse ; d'étranglement du tube digestif ; sensations d'hypertrophie ou de vacuité de l'abdomen, des organes génitaux, etc.
Le sentiment des besoins généraux de l'organisme est souvent altéré : sentiment de la faim ou de la soif perdu ou exagéré; diminution du sentiment de la fatigue se traduisant par la perte du sommeil, la mobilité incessante ; sentiment du besoin de mouvement, diminué dans les états apathiques, exagéré dans les anxieux, etc.
Du côte de la sensibilité spéciale, les désordres sont moins accusés.
On rencontre bien quelquefois des troubles, surtout une diminution, de la sensibilité tactile. Mais il est souvent fort difficile de les préciser et de déterminer s'ils n'intéressent pas plutôt la perception personnelle.
En effet, la sensation élémentaire existe parfois en soi, mais le malade ne la perçoit pas, ne la rattache pas à sa personnalité consciente, par suite de l'état de distraction où il se trouve, de la concentration de son esprit sur ses idées délirantes qui le rend inaccessible aux impressions du dehors.
D'un autre côté, on peut constater ici, dans la recherche des troubles sensitifs, ce même fait que M. P. Janet a bien mis en lumière dans l'examen de l'anesthésie hystérique.
Quand, par exemple, on examine la sensibilité d'une hystérique et qu'on la prie de répondre par oui ou non si elle sent quand on la pique, on remarque qu'elle répond toujours non à chaque piqûre et qu'elle ne dit rien si on ne la pique pas.
Gela prouve bien que la sensation élémentaire a été perçue et que les troubles de ia sensibilité ne sont en réalité justiciables que d'un défaut de perception consciente. Or, c'est là une constatation que j'ai pu faire aussi à plusieurs reprises chez des négateurs mélancoliques.
J'ajouterai cependant qu'en raison môme de leur délire, ces malades sont portés à tout nier. Ils peuvent sentir et percevoir la piqûre ; mais, invariablement, ils affirmeront qu'ils ne se sont aperçus de rien. C'est là un point qu'il ne faut pas perdre de vue quand on procède à un examen de ce genre.
Toutefois, il semble bien que le plus souvent les troubles
de la sensibilité, chez le négateur mélancolique, n'intéressent pas la sensation élémentaire, mais dépendent de la perception personnelle. 11 est un autre symptôme qui vient à l'appui de cette manière de voir : c'est la perte de la vision mentale signalée par Gotard en pareil cas.
Certains négateurs ne peuvent plus se représenter mentalement, par la vue, les objets ou les personnes qui leur étaient familiers autrefois. On pourrait supposer qu'il s'agit là d'une sorte d'amnésie portant sur les images visuelles. Je crois qu'il n'en est rien ; bien plutôt que les images elles-mêmes, c'est la faculté de les évoquer qui est atteinte, le pouvoir de les assimiler à cet ensemble de faits psychologiques qui constitue la conscience personnelle.
Et le phénomène qui se remarque d'une façon beaucoup plus décisive à propos des sensations visuelles, alors que les malades déclarent « voir, toucher les objets, mais ne plus les comprendre, ne plus les reconnaître », prouve bien que chez eux, les désordres intéressant les diverses sensations ou les images mentales dépendent surtout d'un défaut de synthèse psychologique, d'un trouble de la perception personnelle.
Avant de quitter le domaine des sens spéciaux, je veux vous parler des hallucinations.
Le syndrome de Gotard se rattachant à la mélancolie, il en résulte que les malades peuvent ne présenter jamais d'hallucinations sensorielles, ou n'en avoir qu'un petit nombre, le plus souvent tardives et confirmatives des idées délirantes.
Mais si les hallucinations sensorielles sont rares, il n'en est pas de même des hallucinations motrices communes ou verbales. On peut les rencontrer à tous les degrés que nous
avons examinés, jusqu'à leur extrême limite, l'impulsion verbale, fréquente chez les négateurs qui ont des idées' de possession. Chez ces derniers, on remarque aussi souvent des hallucinations génitales telles qu'on les trouve décrites dans les récits anciens sur la démonomanie.
5° Messieurs, sous la dénomination de réactions du malade, nous pouvons déjà faire rentrer la propension au suicide, et les mutilations volontaires signalées par Cotard. Mais ces réactions sont plus nombreuses.
A un point de vue général, je vous dirai tout d'abord que le syndrome de Cotard évolue toujours — et c'est même là un de ses caractères — sur un fonds à' anxiété qui peut s'augmenter de parla présence même des idées de négation, mais ne leur est pas moins toujours préexistant. Ce fait, qui tient à la nature mélancolique du fonds morbide sur lequel repose le délire, est important à noter parce que, si dans d'autres maladies les idées de négation peuvent s'accompagner d'anxiété, elle n'est plus alors que purement réactionnelle.
Cette anxiété revêt des aspects divers. Tantôt, et le [tins ordinairement, elle se traduit par des plaintes, des pleurs, des gémissements, et par une mimique mouvementée qui peut aller jusqu'à l'agitation automatique, comme chez la malade que vous verrez tout à l'heure.
Tantôt, au contraire, l'anxiété revêt le masque de la stupeur, bien différente de l'inertie qui se rencontre dans la stupidité ou la confusion mentale. Sous ces apparences d'indifférence se cache toujours un délire bien accusé, une anxiété intérieure tellement intense qu'elle paralyse tout effort de réaction active.
Dans les cas chroniques, l'anxiété peut disparaître. C'est
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même là un élément de pronostic dont il faut tenir compte à cause de sa signification fâcheuse.
D'un autre côté, il existe aussi des réactions spéciales. Je ne veux pas dire par là qu'elles soient spécifiques, pathognomoniques ; mais simplement que ce sont des réactions déterminées en rapport intime avec les symptômes que nous venons de passer en revue.
Parmi elles, la plus remarquable est ce que Guislain appelait déjà la folie d'opposition, qui représente pour ainsi dire le côté moral du délire de négation. Les négateurs sont, en effet, des résistants systématiques au plus haut degré.
Une des manifestations les plus fréquentes de cette tendance à l'opposition est le refus des aliments. Tantôt les malades cherchent à le justifier en disant par exemple qu'ils n'ont plus de langue, plus d'estomac, ou bien qu'ils veulent expier les fautes dont ils sont coupables, ou enfin que la nourriture leur est inutile, puisqu'ils sont immortels. Souvent aussi, c'est par pur esprit de contradiction, d'opposition, qu'ils refusent la nourriture. On veut les faire manger? Non ! Ils ne mangeront pas. Et rien ne pourra vaincre leur entêtement.
Notez d'ailleurs qu'aussitôt que vous serez partis, ils se mettront à dévorer leur repas, ou bien, s'ils refusent les aliments qu'on leur donne, ils voleront ceux de leurs voisins.
Le plus souvent, le refus d'aliments est total, mais parfois aussi électif. Tels malades accepteront certains plats, et jamais d'autres; mais, fait bien caractéristique en rapport avec les caractères de leur délire mélancolique, ils ne prendront que les aliments les moins bons.
Pour les mêmes raisons qu'ils refusent les aliments, il en est quelques-uns qui refusent d'uriner ou d'aller à la
garde-robe : opposition simple ou conviction que n'étant plus faits de la même essence que les autres hommes, ils . ne sont pas astreints aux mêmes exigences. D'autres, au contraire, gâtent constamment, et tantôt allèguent ce gâtisme comme une preuve que leurs organes sont détruits, qu'ils sont creux ; tantôt ils s'en étonnent et se demandent comment, n'ayant plus d'organes, ils peuvent rendre des excréments. Aussi ne veulent-ils pas convenir de leur malpropreté.
On peut rapprocher encore de cette catégorie de réactions le mutisme , qui, en dehors de toutes les causes habituelles du mutisme mélancolique, peut avoir alors plus spécialement comme origine des idées de négation, de destruction des organes de la phonation, ou n'être simplement qu'une manifestation de l'opposition systématique, comme chez une de nos aliénées qui ne répondait jamais lorsqu'on s'adressait à elle, alors qu'elle se mettait à parler sitôt qu'elle était seule.
Parmi les autres réactions spéciales, il faut placer les tentatives de suicide. Elles sont souvent nombreuses, résultant d'une impulsion subite ou provoquées par les idées délirantes. Dans ce dernier cas, il est à remarquer que les négateurs, comme tous les mélancoliques, sont très maladroits dans leurs attentats; tout au plus arrivent-ils à se blesser, et leur habileté ne s'accroît pas par l'expérience. Ces insuccès entrent souvent pour une grande part dans la genèse de leurs idées d'immortalité. Us y voient la preuve d'une organisation particulière. Quand tant de fois la mort semble les fuir, ils croient bientôt qu'elle ne pourra venir jamais.
11 en est de même des mutilations volontaires. Les négateurs, qui, par surcroît, sont analgésiques, se font des
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Messines comme à plaisir. D'ailleurs, ils y sont également conduits par leur délire mélancolique; ces mutilations sont souvent comme une expiation des crimes dont ils se croient coupables. Et, d'autre part, comme ils n'en souffrent guère, la découverte de cette analgésie les entretient encore dans leurs idées de constitution spéciale.
Je dois aussi, Messieurs, attirer votre attention sur certaines formules du langage. Comme vous pouvez le prévoir, la formule négative fait tous les frais de la conversation : « Je n'ai plus de nom. Je n'ai plus d'amis. Je n'existe plus. » Souvent ces malades parlent d'eux-mêmes à la troisième personne : « Il ou Elle, » ou se désignent par un pronom indéfini : « Cela (eux) est vide, etc., » une longue périphrase : « La personne de moi-même. » Ou encore, ils n'emploient que le passé : « Je m'appelais autrefois X. . . » Notons enfin les jurons et les blasphèmes souvent en rapport avec des idées de possession.
Tel est, Messieurs, l'ensemble symptomatique par lequel se traduit le délire des négations mélancolique à la période d'état. Voyons maintenant quelles sont sa marche et son évolution.
A ce propos, il est utile d'établir une distinction entre l'évolution dans l'espace ou développement psychologique et l'évolution dans le temps ou marche clinique. Je crois, en effet, que c'est pour avoir fait des confusions à cet égard, qu'on a mal compris la pensée de Gotard et qu'on a élevé contre lui certaines objections.
Gotard avait surtout et magistralement insisté sur l'évolution psychologique. Il avait bien mis en relief les tendances négatives premières, déjà signalées par Griesinger chez les mélancoliques, et montré la gradation progressive
qui unit ces tendances négatives de l'hypocondrie morale, de la mélancolie simple au délire mélancolique ordinaire, pour aboutir, en dernier terme, au délire des négations confirmé.
Aussi bien, concluait-il, l'état initial d'hypocondrie morale n'est qu'une ébauche dont il suffit d'accentuer les traits et de forcer les ombres pour achever le tableau de ces dernières formes de mélancolie.
C'est en se plaçant à ce point de vue que Gotard avait proposé, pour tout l'ensemble de ces faits, le mot folie des négations.
Justifiée au point de vue psychologique, cette appellation n'a sa raison d'être au point de vue clinique que si elle s'applique aux seuls faits de délire des négations mélancolique confirmé, et par opposition à ceux dans lesquels le délire des négations se rencontre au cours d'autres formes mentales ne présentant pas dès le début les mêmes tendances négatives.
Ce serait aller trop loin, à mon avis, que de se fonder sur les dispositions négatives de tous les mélancoliques pour les grouper sous l'étiquette de folie des négations en considérant comme des formes atténuées les cas où le délire de négation n'arrive pas à se formuler. On ne doit pas dire que les différents délires mélancoliques sont des formes de la folie des négations, mais tout au plus que la folie des négations (délire des négations mélancolique) n'est qu'une forme de la mélancolie.
Les considérations précédentes sur l'évolution psychologique se trouvent parfois justifiées par Ja clinique elle-même. Tel malade qui n'était au début qu'un mélancolique conscient, est devenu peu à peu un délirant mélancolique ordi-