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ANALYSE

Messieurs, pour étudier d'une façon complète les id de persécution, je crois qu'il serait utile de les diviser en deux classes : les idées de persécution passive et les idées de persécution active, le malade traduisant par les premières la pensée qu'il est en butte à des persécutions ; par les secondes, au contraire, son intention de diriger des persécutions contre autrui.

Dans le premier cas, le malade est un persécuté ; dans le second, il devient persécuteur.

Nous ne nous occuperons pour l'instant que des idées de persécution passive, telles qu'elles constituent le délire des persécutés systématiques ordinaires.

L'interrogatoire de ces aliénés est parfois très difficile. Ils sont souvent méfiants, dissimulés, parlent en général peu et semblent peser leurs paroles, à moins qu'une excitation passagère ne les rende extrêmement prolixes. La forme du discours se modifie dans les mêmes circonstances, et il revêt l'accent de la conviction profonde, de la réclamation incessante, de la haine, de la jalousie et de l'orgueil. La construction grammaticale des phrases est parfois altérée, surtout dans les cas chroniques. Mais c'est en particulier l'examen du contenu du discours, la formule de la persécution qu'il est intéressant de bien étudier.

Je dois vous dire d'abord que bien souvent, surtout s'il s'agit d'un malade méfiant et dissimulé, l'idée délirante n'est même pas formulée ; cependant, même dans ces cas, il est certaines phrases qui doivent vous mettre en garde et qui cachent au fond des idées de persécution souvent très caractérisées. Telles sont ces phrases : « Mon affaire est connue, c'est dans les journaux. Vous savez tout aussi bien que moi, etc.. »

Mais supposons que l'idée de persécution soit nettement et complètement formulée. Alors, le malade exprime la conviction que certaines personnes agissent contre lui, pour lui nuire en quelque chose, à l'aide de moyens variés, dans un but plus ou moins déterminé.

Vous voyez déjà que cette idée est assez complexe et comporte un certain nombre d'éléments, qu'il vous faudra déterminer.

Pour faciliter cette démonstration, empruntons un exemple à une de nos malades.

« Le sêcheur de monde et tous les saigneurs de sang d'alentour m'ont saigné mon pauvre corps avec 720 appareils saigneurs, qui m'ont mis très bas, et avec cela blessée aujourd'hui et pas demain. Peut-on s'en prendre à une personne aussi respectable, un ange d'innocence comme j'ai été pendant ma courte existence sur la terre libre. »

Par elle seule, cette phrase vous donne un grand nombre d'indications utiles. Mais il y en a de capitales qui sont pour ainsi dire les éléments constitutifs de l'idée de persécution prise isolément. C'est ainsi que vous voyez la malade :

1° Exposer le genre des persécutions qu'elle subit (saigné mon pauvre corps) ;

2° Indiquer leur date [m'ont saigné) ;

3° Désigner ses persécuteurs (le sécheur de monde et tous les saigneurs de sang d'alentour);

4° Décrire le moyen employé (720 appareils saigneurs) ;

5° Chercher la raison de ces persécutions (peut-on s'en prendre, etc.);

6° Envisager les conséquences [m'ont mis très bas et avec cela blessée aujourd'hui et pas demain).

Ainsi donc, l'analyse d'une idée ou d'un ensemble d'idée?

de persécution passive comporte la recherche des points suivants :

1° La nature des persécutions ;

2° Leur date ;

3° La désignation des persécuteurs ;

4° Les moyens employés ;

5° La raison et le but de la persécution subie ;

G0 Les conséquences, le résultat obtenu.

Ces différents éléments d'analyse correspondent, vous le voyez, aux interrogations suivantes, qui vous serviront peutêtre de moyen mnémotechnique. «Quoi? quand? qui? comment? pourquoi? donc. »

Voilà quels sont les points capitaux d'une idée de persécution complète. Il va sans dire que l'un ou plusieurs de ces termes manquent souvent; ce sont alors, en général, les derniers, la désignation du moyen, la raison, le but, les conséquences, qui font défaut. Mais cette constatation a encore son importance. En effet, il n'y a guère qu'un persécuté déjà systématisé, souvent chronique, qui puisse non seulement désigner ses persécuteurs, décrire ses persécutions, et de plus spécifier les moyens employés, etc. L'absence de ces derniers termes peut donc être une présomption en faveur d'une maladie moins avancée en date, d'un délire moins systématisé, par suite, plus sujet à rémission.

Nous allons voir, d'autre part, comment l'analyse de chacun de ces termes de l'idée de persécution peut nous fournir d'utiles renseignements.

1° Examinons d'abord, Messieurs, les différentes manières dont le malade décrit la nature, le genre des persécutions qu'il subit.

Parfois, il ne détermine que d'une façon très vague les persécutions dont il est l'objet. « On me fait des misères, » dit-il. Il ne s'explique pas davantage et semble même, ainsi que l'a fait remarquer Lasègue, comme honteux de détailler les faits dont il se plaint. Mais s'ils sont insignifiants par eux-mêmes, ils acquièrent de l'importance par leur répétition, et c'est alors plutôt la quantité que la qualité de ces misères qui leur donne une portée aux yeux de l'aliéné. Toutefois, il a beau accumuler preuves sur preuves, elles sont aussi vagues, aussi puériles que l'accusation ellemême.

Mais le malade peut spécifier les persécutions qu'il endure, et souvent la formule par laquelle il les désigne a une valeur particulière, en ce sens qu'elle met sur la trace d'autres symptômes reliés à l'idée de persécution.

Parfois, il s'exprimera ainsi : « On fait des gestes sur mon passage, telle personne a prononcé une phrase d'un air indifférent, mais qui cependant était à mon adresse, etc. » Dans ces cas, et d'autres analogues, la persécution chez le malade est associée au phénomène de l'interprétation délirante par suite de laquelle il attribue une portée spéciale à des faits très simples, fort naturels.

D'autres vous diront : « Je suis poursuivi par des gens qui me disent des sottises, des mots injurieux.)) A cette formule de l'idée de persécution, correspond une hallucination verbale auditive.

Dans d'autres cas, ils vous diront même : « On va jusqu'à me voler ma pensée; tout ce que je pense, je l'entends répéter à mon oreille. » C'est le phénomène de l'écho de la pensée, qui n'est au fond aussi qu'une hallucination verbale auditive.

« Ils me font voir des flammes, des lumières, des têtes de

NATURE DES rEUSÉCUTIONB. 503

mort, etc., » dira un autre malade. Ce sont là maintenant des troubles sensoriels de la vue qui sont enjeu. Ce sera l'hallucination verbale visuelle lorsque le patient vous dira : « Us me font voir des lettres étincelantes, des mots sur le mur. »

C'est ainsi que, sous la formule du genre de persécution, vous rencontrerez encore d'autres symptômes de même espèce. « Us me font sentir de mauvaises odeurs, le soufre, rôdeur de vidange, de pourri, etc. » Voilà des hallucinations de l'odorat.

« Us empoisonnent mes aliments, cela sent un goût amer, acre, piquant la langue, cela me prend à la gorge, etc. » Voilà maintenant des hallucinations du goût.

« Us ne me laissent pas tranquille la nuit, diront d'autres persécutés, ils secouent mon lit, bousculent mes matelas ; ils me font souffrir de mille manières, piqûres, brûlures, fourmillements, secousses ; je suis tout brisé.» Vous reconnaîtrez aisément sous ces formules des hallucinations du tact, du sens musculaire, de la sensibilité générale.

« Us me violent la nuit, se livrent sur moi à des actions infâmes, etc. » C'est maintenant l'hallucination génitale qui est en scène.

Certains malades se servent de néologismes pour désigner les persécutions qu'ils subissent; ils se disent « bouliqués, cmboucanés, etc. » Parfois, sous ces néologismes, on peut découvrir la présence des mêmes symptômes que tout à l'heure, témoin une de nos malades qui se dit «nitralisée ». Sous ce néologisme se cachent chez elle des troubles de la sensibilité tactile, des sensations de brûlures, de glace, causées par les gouttes de « nitral» que les persécuteurs lui jettent sur la peau.

De même certaines expressions spéciales : «mon parlage, mes secrètes, mes locutions, mes annonces », peuvent déceler la présence d'hallucinations verbales, auditives par exemple.

Les considérations qui précèdent vous ont, je crois, amplement démontré l'importance de l'analyse de la formule caractérisant le genre de persécution. Elle nous renseigne sur la durée de l'affection, l'individu qui se plaint de misères étant malade depuis moins longtemps que celui qui spécifie les tourments qu'il subit, et à plus forte raison que celui qui, pour les désigner, se sert denéologismes. D'un autre côté, vous avez vu que ce procédé d'analyse met souvent sur la voie d'autres symptômes, dont les rapports avec le délire resteront à déterminer d'autre part. Mais je ne veux pas m'y arrêter en ce moment.

2° Un second point, Messieurs, c'est la localisation dans le temps du ou des faits dont le malade se plaint, ou plus simplement, si vous préférez, la date qu'il leur assigne.

Ce fait a une certaine importance au point de vue du diagnostic séméiologique de l'idée de persécution. Dans le cas que nous envisageons actuellement, celui où elle se rattache à la folie systématique primitive, on remarque que les malades, lorsqu'on les interroge, ne se plaignent jamais que de faits déjà accomplis depuis longtemps ou qui viennent de s'accomplir. C'est quelquefois, mais rarement, le présent, toujours le passé, jamais l'avenir, qui est mis en question dans les faits dont ils se plaignent. D'autres malades, exprimant aussi des idées de persécution, envisageront au contraire surtout le présent, comme l'alcoolique, ou même l'avenir, comme le mélancolique.

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