DÉSIGNATION DES PERSÉCUTEURS
Il va sans dire que dans les cas où l'idée délirante se rapporte au passé, le fait doit être contrôlé et sa date doit être précisée autant que possible, afin d'être en garde contre la possibilité d'un de ces délires rétrospectifs dont j'ai souvent eu l'occasion de vous entretenir.
3° Examinons maintenant les différentes manières dont les malades désignent leurs persécuteurs.
Dans certains cas, ils restent dans le vague le plus absolu et se bornent à se servir des pronoms indéfinis on ou ils. (s On m'en veut, disent-ils, ils me suivent ; on me montre au doigt. » D'autres font usage de termes déjà plus précis et désignant une collectivité d'individus, tels que les francsmaçons, les jésuites, la police, les sorciers, les farfadets.
Certains emploient un néologisme pour désigner cette collectivité d'individus et se diront en butte aux poursuites des Bobs, des Vampas, des Injecteurs, des Reluquets.
Il en est enfin qui précisent plus encore et accusent une personne déterminée, dont ils tracent le portrait, donnent le nom et qui se trouve être souvent quelqu'une de leurs connaissances, un membre de leur famille, un personnage connu.
Si je vous expose ces distinctions, Messieurs, c'est qu'elles ont leur importance.
Les formules indéfinies dénotent un délire peu précis, encore mal systématisé, et peuvent renseigner ainsi sur l'évolution delà maladie, le on indéfini marquant le début, la collectivité une période déjà plus avancée; la désignation précise révèle un délire plus net encore. L'emploi du néologisme, je vous le rappellerai de nouveau, indique aussi une affection déjà chronique.
D'un autre côté, il n'est pas indifférent de noter qu'un
malade accuse les sorciers, les farfadets ou les jésuites, la police. Il y a, dans ces cas, des différences importantes pouvant renseigner sur l'éducation, le niveau intellectuel du malade ; et dans nos milieux civilisés, les idées de persécution par la sorcellerie ne se rencontrent plus guère que chez des individus peu cultivés ou faibles d'esprit.
Enfin, au point de vue médico-légal, il est bon de connaître ces différences dans les désignations des persécuteurs. Les idées de persécution, en effet, entraînent souvent à leur suite des réactions violentes. On conçoit aisément qu'elles seront d'autant plus faciles, d'autant plus dangereuses que le sujet croira mieux connaître ses ennemis et les désignera d'une façon plus précise. Aussi, un persécuté qui accusera M. A... sera-t-il beaucoup plus à craindre que celui qui accusera les jésuites, la police ou les Bobs, et à plus forte raison que tel autre qui se borne à dire : « On me poursuit. » Si ce dernier peut encore être laissé en liberté, si le second peut dans quelques cas être seulement surveillé, pour le premier l'internement s'impose.
4° Il y a de même un grand intérêt à noter comment les malades désignent les moyens employés pour les persécuter.
Les uns accusent la sorcellerie, la diablerie, la magie; d'autres le magnétisme, l'hypnotisme, le téléphone. Ces derniers, comme je viens de vous le dire, sont en général d'une intelligence plus élevée que les premiers ou ont vécu dans un milieu plus civilisé. Vous en trouverez qui se servent encore ici de néologismes, dont vous connaissez l'importance comme indication de chronicité ; c'est ainsi qu'ils accuseront leurs persécuteurs de se servir d'une « machine h giroitement », d'une « machine céphalique,
échostique », du « nilliura » ou, comme notre malade, d'un a coupe-plaquette ».
D'ailleurs, comme tout à l'heure, ces expressions peuvent mettre sur la voie d'autres symptômes, tels par exemple que des troubles de la sensibilité générale, secousses, brûlures, dus à l'emploi de la machine électrique ou au giroitement, etc.
5° Messieurs, certains malades, lorsqu'ils cherchent la raison d'être, le but des persécutions qu'ils subissent, n'arrivent pas à se les expliquer d'une façon plausible. Gela a toujours lieu au début, et peut durer même longtemps dans certains cas. Mais, le plus souvent, ils ne tardent pas à trouver le pourquoi : c'est pour briser leur avenir, ternir leur réputation, miner leur santé, attenter à leur vie, tout cela par vengeance ou jalousie. Car toujours ils ne cessent de dire que ces persécutions sont imméritées.
Dans d'autres cas, bien qu'ils continuent à protester, les machinations de leurs ennemis semblent cependant justifiées par des raisons toutes particulières. C'est qu'alors sont intervenues de nouvelles idées délirantes, les idées de grandeur. Les malades ont découvert qu'ils étaient d'une famille illustre ; ils se croient destinés à jouer un rôle dans l'histoire, ils sont héritiers d'une grande fortune. C'est là la raison des persécutions qu'ils subissent de la part de leurs adversaires, qui cherchent à les dépouiller de leur fortune, de leurs titres, à entraver le cours de leurs hautes destinées.
Mais malgré tout, et quelque justifiées que puissent ainsi paraître les misères qu'ils endurent, elles gardent toujours leur caractère de vexation, imméritée ou excessive, contre laquelle les malades ne cessent de protester de toutes leurs forces et par tous les moyens.
Quelles que soient les circonstances dans lesquelles elle se présente, et en particulier dans la folie systématique primitive, c'est là la note particulière de ridée de persécution vraie, typique.
Mais toute règle a ses exceptions. C'est ainsi que l'on peut rencontrer des délirants systématiques qui,, tout en se déclarant en butte à toutes sortes de persécutions, ne les regardent plus comme absolument imméritées. Ce n'est plus pour eux une vexation injuste ; ils ne se dissimulent pas qu'ils ont fourni le prétexte de la persécution, qu'à eux reviennent les premiers torts; et ils en trouvent une raison d'être plausible soit dans une infirmité physique, soit dans une faute d'ordre moral, réelles ou imaginaires.
L'idée de persécution se rapproche alors de celles qu'on observe chez d'autres malades, les mélancoliques, notamment, qui, tout en se disant persécutés, ne cessent de se reconnaître comme des coupables et regardent cette persécution comme un juste châtiment de leurs fautes. Je ne fais que vous signaler en passant ces faits particuliers, car ce sont justement ceux sur lesquels je me propose de revenir en détail dans notre prochaine réunion.
G0 Quant aux conséquences, aux résultats obtenus, ils sont très variables.
Tantôt les individus se disent déshonorés, atteints dans leur moralité, perdus de réputation, ruinés, tout cela par suite des calomnies, des manœuvres infâmes de leurs ennemis.
D'autres fois, ils se plaignent de désordres survenus dans leurs facultés intellectuelles. Dans la façon dont ils
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s'expriment à ce propos, on peut encore faire des constatations du genre de celles que je vous ai signalées déjà à plusieurs reprises, ce Ils deviennent idiots, disent-ils, toutes leurs pensées sont devinées, répétées, colportées dans tout l'univers (écho de la pensée par hallucination verbale auditive). Leurs idées leur sont enlevées et leur échappent avant même qu'ils aient le temps de les exprimer (fuite de la pensée par hallucination verbale motrice). Ils ne sont plus maîtres de leurs pensées ; ils ont des idées qu'ils ne comprennent pas, qui leur viennent ils ne savent d'où et qu'ils expriment malgré eux. Us se sentent poussés à faire certains actes malgré eux ou empêchés d'en accomplir d'autres alors qu'ils le voudraient (hallucinations motrices et impulsions verbales et communes ; phénomènes d'arrêt). Ils sont dominés par une puissance étrangère (dédoublement de la personnalité). Certains malades traduisent cela par un néologisme, comme ce persécuté qui, à propos de conséquences analogues, les résumait en disant : « C'est ce qu'ils appellent faire sauter la casquette à quelqu'un. » Chez d'autres, c'est surtout la constitution physique qui ressent le contre-coup des manœuvres malfaisantes. C'est alors qu'ils disent sentir leur constitution ébranlée, leurs organes attaqués ; ils se trouvent paralysés, rapetisses, insensibilisés, déformés, etc. Ce sont là autant d'idées délirantes en rapport avec ce qu'on appelle les troubles de la sensibilité générale.
Il est à remarquer, quel que soit l'acharnement de leurs ennemis, que les malades ne se plaignent guère, sauf dans quelques cas spéciaux — nous les étudierons par la suite — de voir leurs facultés intellectuelles complètement annihilées, leur constitution physique absolument détruite. Sans
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cesse attaques, les organes et les facultés semblent renaître au fur et à mesure des attaques, et résister pour en subir de nouvelles plus douloureuses encore.
Cette résistance particulière se relie très souvent à de nouvelles idées délirantes très fréquentes, bien que peu étudiées jusqu'ici, je veux parler des idées de défense.
J'ai eu l'occasion déjà, Messieurs, dans mes conférences des années précédentes (1), d'étudier avec vous, en détail, ces idées de défense, soit que le malade se mette en garde contre ses ennemis (idées de défense active), soit qu'il exprime simplement la conviction qu'à côté d'individus qui le poursuivent, il en est d'autres qui le défendent (idées de défense passive).
Je ne crois pas utile de revenir aujourd'hui sur ces dernières idées délirantes, que vous pourrez analyser du reste de la même manière que je viens de vous exposer pour les idées de persécution.
Une fois l'analyse de l'idée de persécution ainsi faite, elle doit toujours être complétée par la détermination d'autres points sur lesquels j'ai souvent appelé votre attention, c'està-dire le mode d'apparition de l'idée, ses caractères cliniques de mobilité ou de fixité, d'uniformité ou de multiplicité, de netteté ou de confusion, de logique ou d'absurdité, d'incohérence ou de systématisation, de continuité ou de rémission, etc., toutes particularités plus utiles pour le diagnostic nosographique des différents états psychopathiques où les idées de persécution se rencontrent que pour le diagnostic môme de ces idées.
(1) J. Séglas, les Idées délirantes de défense [Médecine modem*. août et septembre 1801, et Annales médico*psychologiques} I s s ' » .