MODE DE SYSTÉMATISATION
tion n'est qu'un phénomène contingent, secondaire, la formule la plus parfaite et la plus complète des convictions de l'aliéné, leur traduction sous une forme sensorielle. Dès lors, quelle importance peut avoir une hallucination ambitieuse dans la genèse des idées de grandeur? Aucune; ce n'est que l'expression d'un même fait psychique. Nous revenons ainsi à la genèse spontanée de l'idée de grandeur, plus que jamais inexplicable sans l'intervention d'un travail préparatoire dont l'hallucination n'est que la conclusion dernière.
Une explication plus sérieuse est celle de la déduction logique, proposée par Foville. « Pourquoi, se dirait le malade, s'acharne-t-on ainsi après moi? Aurait-on intérêt à me faire disparaître ? » Et la conclusion toute naturelle de ces prémisses, c'est qu'il est un haut personnage, ayant ignoré jusqu'ici son origine, ses destinées, etc.
Mais, a-t-on fait observer, il n'y a pas beaucoup de persécutés, si même il y en a, qui se mettent en face de leurs idées de persécution, les raisonnent, et en concluent qu'ils sont de grands personnages. Si l'on demande à ces malades pourquoi ils sont poursuivis plutôt que telle ou telle personne, ils répondent le plus souvent : « Je n'en sais rien, vous savez cela mieux que moi. » Les seuls qui donnent une explication sont ceux qui ont déjà des idées ambitieuses. Si bien que, lorsqu'il y a syllogisme, il semble ne s'être formulé qu'après coup.
11 est bien difficile aussi d'admettre, en face de l'identification complète du malade avec ses conceptions délirantes, que celles-ci ne soient que le simple résultat d'un raisonnement abstrait. Pour déterminer une conviction aussi inébranlable, elles doivent avoir des racines beaucoup plus profondes dans l'intimité de la personnalité individuelle,
514 DÉLIRE DKS PERSÉCUTIONS.
se rattacher à toute une systématisation antérieure d'états affectifs, intellectuels...
Bien des observateurs ont déjà signalé les rapports étroits qui existent entre le délire de ces malades et leur caractère antérieur. Jalousie, égoïsme ombrageux, vanité, etc., sont les traits principaux de ce caractère que l'on peut résumer en deux mots : orgueil, méfiance. Ces deux sentiments existent, à des degrés inégaux peut-être suivant les individus ou les périodes de leur maladie, mais chez tous et constamment. Toujours, si vous êtes placés dans de bonnes conditions, si vos recherches sont suffisamment précises, vous constaterez que ces traits particuliers ont de tout temps été comme la caractéristique du malade.
Ils ont été s'accentuant, se développant avec l'individu lui-même, l'entraînant de longue date à des jugements inexacts, des appréciations mal fondées sur lui-même, sur sa valeur personnelle, sur ses rapports avec les autres personnes, sur ses devoirs et sur ses droits.
Petit à petit, progressivement, le futur persécuté a cheminé ainsi sur la voie du délire qui se manifeste, d'une façon apparente, en général dans l'âge adulte, c'est-à-dire à une époque où la systématisation des éléments constituant la personnalité individuelle est définitivement constituée.
Les idées délirantes de persécution dominent dès lors la scène morbide, non pas comme un symptôme contingent, nouveau, mais comme l'exagération manifestement pathologique de tendances antérieures anormales. Elles peuvent être seules à se manifester alors. Néanmoins, pour être persécuté, le malade n'en est pas moins r§8té un orgueilleux, et même son orgueil natif n'en est que plus tangible. Se croire persécuté, se considérer comme le but de l'attention universelle, ne peut être (pie le lait d'un orgueilleux.
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C'est ce sentiment d'orgueil développé déjà dans le délire de persécution, qui, subissant l'action de ce délire, puisant de nouvelles forces dans ces persécutions toujours renouvelées, va grandir et amener, par une sorte de travail inconscient, le malade à formuler des idées de grandeur, comme la raison d'être de ses persécutions.
(Jue devient donc ainsi la déduction logique de Foville? Elle subsiste bien si l'on veut, mais nullement comme le croyait cet auteur. Si l'idée de grandeur se déduit, en tant qu'explication, de l'idée de persécution, ce n'est pas par suite d'un syllogisme pur et simple, c'est le résultat d'une longue élaboration psychique, le plus souvent inconsciente, toujours obscure pour le malade. Les déductions logiques, s'il en fait, ne sont que rétrospectives; elles peuvent combiner après coup, mais elles ne créent rien.
Vous comprenez ainsi l'apparition des idées des grandeurs, spontanée, ou à la suite d'un accident fortuit, d'une hallucination; dans toutes ces circonstances en apparence différentes, elle s'explique aisément par ce même mécanisme.
Si longue qu'ait pu vous paraître cette digression, j'espère, Messieurs, qu'elle a pu vous renseigner sur le mode d'enchaînement des différents éléments des idées délirantes, du délire de persécution et sur la signification exacte de la méthode analytique qui nous a précédemment servi de guide dans leur recherche.
Ces dernières considérations vont encore nous être utiles à d'autres égards.
Nous venons de voir, Messieurs, les détails que comportait l'analyse complète des idées de persécution.
Essayons maintenant, eu nous plaçant à ces différents
points de vue, de reconnaître à ces idées de persécution typiques, telles par exemple que nous les considérons actuellement dans la folie systématique primitive, des caractères généraux qui nous servent à la fois à les bien définir et à en distinguer les autres.
Notre étude de ce jour ne constituant que les préliminaires nécessaires pour compléter la séméiologie du délire d'auto-accusation et pouvoir le différencier lorsqu'il se présente, soit dans la mélancolie, soit dans la folie systématique primitive, côte à côte avec les idées de persécution, c'est surtout en nous reportant au délire mélancolique que nous chercherons à établir, en pareille circonstance, les caractères de ces nouvelles conceptions délirantes.
Envisagées dans leur ensemble, elles présentent des caractères presque opposés à ceux des idées délirantes mélancoliques (idées d'humilité, désespoir, ruine, craintes d'accusation, etc.), qui constituaient, je vous le rappellerai, un délire secondaire, pénible, monotone, fixe, d'humilité, de passivité, de résignation, divergent ou centrifuge, d'attente, rétrospectif.
J'ai beaucoup insisté devant vous, Messieurs, sur l'origine secondaire du délire mélancolique. Nous avons vu que les idées délirantes de cette catégorie, "considérées dans leurs rapports avec les autres troubles psychiques, avaient toujours une origine secondaire, qu'elles survenaient par le fait et à la suite des troubles cénesthétiques, abouliques §t émotionnels, fondements de la maladie, et qu'elles en constituaient comme une tentative d'explication.
11 est d'autres cas dans lesquels les idées délirantes restent toujours secondaires, mais résultent de troubles psychiques d'un autre ordre. Je vous citerai, par exemple, certains délires hallucinatoires encore mal connus, et aussi
les délires toxiques, où l'hallucination joue un rôle prédominant et fournit le texte du délire, comme dans l'alcoolisme aigu. On peut voir alors se formuler des idées de persécution, qui ne sont que la résultante, la traduction secondaire des hallucinations.
En est-il de même dans la folie systématique primitive? Nullement.
Ici, au contraire, leur origine est primitive par rapport a l'ensemble des désordres psychiques. Elles ne sont plus secondaires à des troubles cénesthétiques, émotionnels, abouliques ou hallucinatoires. Elles apparaissent d'emblée ou s'installent petità petit, sournoisement; lorsqu'elles éclatent, elles ne sont toujours que l'exagération délirante, vraiment pathologique, des tendances anormales natives de l'individu, manifestation d'un manque d'adaptation, au milieu social, d'une sorte de perception inexacte de l'humanité.
Aussi, le malade est-il leplus souvent inconscient delà fausseté de ses conceptions. Elles sont bien en rapport avec ses idées antérieures, son caractèreindividuel,etilsetrouveainsi déjà impuissant à tout contrôle, à toute critique à leur égard. Il enregistre, sans discussion, les moindres faits qui lui paraissent suspects. Quand même il les jugerait futiles en eux-mêmes, les traiterait de misères, ils n'en existent pas moins pour lui. Ils sont définitivement acquis, sans critique, sans contrôle, et leur nombre est une compensation de leur qualité. Les perplexités, les réticences du malade ne viennent nullement d'une velléité de discussion, d'un doute, d'une incertitude sur l'existence même de ses griefs, mais de l'ignorance où il peut se trouver du but poursuivi par ses ennemis. S'il en ignore la portée, il est absolument certain que le fait existe et sans discussion possible. Jamais il ne fera le moindre effort intellectuel, n'en appellera à ses
connaissances antérieures pour contrôler son délire, l'arrêter en quelque sorte, pas plus d'ailleurs que pour fournir à ses conceptions erronées un caractère de rigueur plus positif. Et c'est ainsi que l'on voit des individus intelligents, instruits, formuler, à titre de preuves positives, les idées les plus baroques, les plus manifestement invraisemblables, constituant un délire dont les péripéties romanesques et dramatiques dépassent ce qu'ont jamais pu imaginer les auteurs des romans-feuilletons les plus extravagants.
Ici, plus de douleur morale au début comme dans la mélancolie, donnant au délire qui l'interprète un caractère pénible. L'inquiétude du persécuté systématique n'est nullement un symptôme d'ordre émotionnel, comparable à la douleur morale du mélancolique, impliquant la conscience d'un changement survenant dans son état psychique; c'est une inquiétude purement intellectuelle, comme celle d'un inventeur à la recherche d'un système. Aussi l'idée délirante ne reflète plus la peine morale et ne représente que des vexations supposées, des dommages imaginaires, des atteintes à des droits réels ou fictifs. Les troubles émotionnels, lorsqu'il en existe, ne figurent plus ici que comme des réactions provoquées par les idées délirantes. Les hallucinations, que l'on rencontre si fréquemment, ne sont également que des symptômes secondaires, l'expression sensorielle, la personnification du délire.
Les idées de persécution, loin d'être monotones, de tourner dans un cercle restreint, ont plutôt une tendance à s étendre, chaque jour apportant, des idées nouvelles à la construction du roman pathologique. Il y a, je ne saurais trop vous le répéter, une différence profonde entre la litanie
du délirant mélancolique et le roman du persécuté systématique, qui trouve sans cesse de nouveaux arguments h l'appui de ses convictions erronées, édifiant ainsi, progressivement, un véritable système d'explications qui partent d'un point de départ faux, il est vrai, mais s'enchaînent par la suite avec une certaine logique.
A la place du sentiment d'humilité qui domine toutes les idées mélancoliques, nous trouvons maintenant un sentiment d'orgueil incommensurable. Ce qui caractérise le persécuté vrai, c'est la tendance à tout considérer par rapport à lui-même, c'est l'autophilie (Bail). C'est ce caractère égocentrique, comme disent les Allemands, qui porte l'individu, dans ses relations avec le monde extérieur, à tout envisager d'une façon particulière pour le rapporter à luimême, soit en mal, soit en bien.
Par suite, à l'inverse du mode de rayonnement divergent, centrifuge, des idées mélancoliques, celui des idées de persécution est, au contraire, convergent ou centripète, le malade étant considéré comme le centre. Loin de se regarder comme un être nuisible aux autres, il affirme que c'est à lui qu'on veut nuire. 11 ne s'accuse plus lui-même, il accuse les autres.
Si les idées de la première catégorie, se rapportant surtout à l'avenir, constituent un délire d'attente, le délire des persécutés vrais, systématiques, porte surtout sur des faits accomplis ; notre persécuté est Un condamné, le mélancolique n'était qu'un prévenu (Lasègue). Ce dernier craint, le premier affirme ; il est en état de certitude, il n'est plus dans le vague; il est sûr de son fait, ayant déjà des preuves innombrables fournies par les événements passés. Aussi
a-t-il, dans ses convictions, une foi profonde, une croyance inébranlable qui lui enlève tout pouvoir de contrôle, qui le rend inaccessible à toute discussion. Cet état de certitude rentre bien pour une grande part dans la production des hallucinations, venant à l'appui des idées délirantes, qu'elles ne font qu'objectiver dans le monde extérieur, et traduire à leur plus haut degré d'intensité.
Parallèlement à ces caractères, et comme conséquence naturelle, nous voyons la passivité et la résignation des mélancoliques à idées d'humilité, d'auto-accusation, etc., faire place à la lutte, à la résistance, qui poussent le persécuté à tenir tête à ses ennemis, à soutenir ses droits imaginaires, et qui font de lui un être insociable au premier chef et souvent dangereux.
Enfin, comme les idées d'humilité et autres du délirant mélancolique, les idées de persécution que nous envisageons ont souvent un caractère rétrospectif, mais avec quelque différence. Le premier malade se borne à trouver dans le passé un fait imaginaire ou réel dont il exagère l'importance, et qu'il regarde comme la cause de ses souffrances morales actuelles. Mais, entre ce fait et le présent, il n'y a guère d'autre lien que celui de causalité. Notre persécuté, au contraire, remonte graduellement le cours de sa vie en trouvant à chaque instant des faits à l'appui de ses idées délirantes actuelles. C'est ainsi qu'il en arrive parfois à des idées de substitution dans l'enfance. Il refait pas à pas son existence, en l'accommodant h sa nouvelle manière de voir, et son délire, dont la systématisation peut embrasser ainsi tout le passé, n'est plus seulement un délire purement rétrospectif, mais, comme on l'a dit, à la fois rétrospectif et métabolique*
Le qualificatif de métabolique s'applique eu effet aux délires dans lesquels tous les faits ou tous les objets du monde extérieur n'ont plus pour le malade la même signification que leur accorde le consensus universel, et subissent une transformation qui les met en accord avec les conceptions délirantes.
Non seulement cette transformation porte sur des faits ou des objets au moment même, mais elle peut également intéresser les événements du passé; c'est ainsi que le délire devient à la fois rétrospectif et métabolique.
Gomme lien de passage à ce délire métabolique rétrospectif se trouve le délire de caractère palingnostique par lequel le malade croit reconnaître dans ce qu'il voit pour la première fois, dans un milieu tout à fait nouveau, des objets, des individus qu'il aurait déjà connus auparavant, un milieu dans lequel il se serait déjà trouvé autrefois. Ce caractère palingnostique se retrouve fréquemment dans le délire de nos persécutés.
Ce sont là autant de particularités à connaître lorsqu'il s'agit de fixer la date précise de l'explosion du délire, ce qui n'est pas toujours facile.
-l'espère, Messieurs, que ces considérations, tout abrégées qu'elles soient, vous suffiront pour reconnaître et analyser un délire de persécution, et pour déterminer les caractères généraux qu'il peut revêtir, surtout dans la folie systématique primitive. Gomme je vous l'ai dit au début, j'ai laissé volontairement de côté tout ce qui a trait à la symptomatologie détaillée, à l'évolution de cette affection mentale, n'ayant pour objectif unique, aujourd'hui, qu'un point de la séméiologie psychiatrique.
Nous allons d'ailleurs, en terminant, examiner une ma-
lade chez laquelle vous allez retrouver les traits principaux que peut nous dévoiler l'analyse d'un délire des persécutions, ainsi que les caractères que je viens de vous retracer. Cette histoire pathologique pourra, d'autre part, vousdonner une idée de la filiation des symptômes et de l'évolution dans la folie systématique primitive.
Mme G... est entrée à la Salpêtrière le 7 septembre 1888, à l'âge de soixante et un ans.
Cette dame, qui est atteinte de folie systématique avec délire des persécutions des plus caractérisés, a toujours été d'un caractère orgueilleux, acariâtre, méfiant et jaloux.
Sur ce fonds particulier, le délire s'est installé progressivement, insidieusement, sans aucune cause appréciable; aussi est-il bien difficile d'assigner un début précis aux accidents délirants n'ayant fait qu'exagérer les tendances antérieures de la malade.
Sa fille, qui nous renseignait, nous dit que déjà, dix-sept ou dix-huit ans avant son entrée, au moment de la ménopause, survenue à quarante-trois ans, devenant de plus en plus jalouseet difficileà vivre, elle faisait sans cesse des scènes à son mari, prétendant — à tort, paraît-il, — qu'il avait des maîtresses, qu'il débauchait son frère ; une fois même, à cette époque, elle serait allée faire une scène de dispute chez une personne fort honorable, nous dit-on, et qu'elle pensait être la maîtresse de son mari. Quelque temps après, elle prétendait qu'on la regardait de travers dans la rue, parce qu'elle avait eu la petite vérole et qu'elle était restée grêlée. Depuis, elle n'a pas cessé d'affirmer qu'on se moquait d'elle, que l'on clabaudait sur le compte de sa fille en la faisant passer pour une noceuse, etc.
Qttatre ans plus tard, elle a commencé à entendre des
voix injurieuses ne proférant que des injures brèves, de simples mots ; on la traitait de « voleuse ». Elle ne voyait pas ses interlocuteurs et les entendait parler, alors même qu'il n'y avait personne autour d'elle. Elle se figurait que toutes sortes de personnes, que tous ses voisins lui en voulaient.
Ces symptômes allèrent en s'accentuant. On ne cessait de la regarder de travers dans la rue, de la montrer au doigt, de lui dire des mots désagréables. Une fois, elle alla trouver son concierge pour se plaindre qu'un agent demeurant dans la maison la regardait de travers, lui disait des sottises et voulait la faire arrêter. Elle prétendait aussi être poursuivie par une bande noire, qui voulait arrêter sa fille, faire entrer son père aux indigents, les perdre tous de réputation.
Elle fut alors internée une première fois, il va cinq ans, à la suite d'une tentative de suicide, accomplie parce que, dit-elle, elle n'était qu'une faible femme sans défense.
Au bout de quatre mois, elle sortit un peu plus calme en apparence, mais plus délirante, en réalité, que jamais. Les hallucinations de l'ouïe étaient devenues de plus en plus nombreuses et plus explicites. Maintenant, ce n'était plus des mots, mais des phrases qu'elle entendait : « Voleuse! on va se débarrasser de toi, etc. » Elle a compris alors qu'on voulait la faire disparaître pour s'attaquer ensuite à sa famille, plus particulièrement à son fils. Elle changea de logement, mais sans pouvoir dépister ses persécuteurs. On l'espionnait à travers le mur de sa cuisine; on cherchait à lui jeter de la poudre dans les yeux, on l'électrisait pour l'empêcher de dormir, ses voisins l'espionnaient, la nuit, avec de* verres grossissants. Sans cesse hallucinée, elle
se réveillait et restait aux écoutes. Elle parlait toujours d'écrire à la police, de vendre tout ce qu'elle avait chez elle pour faire des procès à ses ennemis.
Les choses arrivèrent enfin à un tel point que sa famille se décida à la placer de nouveau. Depuis son entrée, la malade n'a pas varié dans son délire. Elle raconte, avec une conviction profonde et inébranlable, tous les faits que je viens de vous signaler. Elle se dit en butte aux persécutions de différents agents de la police secrète, et accuse particulièrement son concierge, un marchand de vins et un chimiste de ses voisins. On agit sur elle par la « chimique » ; cela lui donne des chaleurs dans les jambes, des fatigues dans les bras, comme si on voulait la paralyser. On lui envoyait de mauvaises odeurs dans sa cuisine, où on l'espionnait à l'aide de lunettes. Ce sont les voix qui l'ont renseignée à ce propos.
Ces voix partaient d'une chambre inhabitée contiguë à sa cuisine; elles étaient toujours très nettes, et la malade en reconnaissait fort bien le timbre, mais elle n'a jamais pu voir, dit-elle, ceux qui lui parlaient et la menaçaient de la faire disparaître, de l'empoisonner. A côté de ces voix menaçantes, il y en avait qui prenaient sa défense : « Vous l'avez insultée, il faut la réhabiliter, disaient-elles; » ou lui donnaient des conseils, comme de se plaindre au commissaire. Mais elle n'a pas voulu suivre cetavis, préférant déménager.
Le but de ces persécutions? C'est de déconsidérer sa famille, d'entraver l'avenir de ses enfants. La raison? C'est la jalousie: on était jaloux de voir ses enfants bien mis et l'on disait qu'elle devait avoir volé de l'argent pour leur permettre de s'habiller aussi coquettement. Et puis, elle ra-
conte qu'il y aurait une affaire de 10 000 francs d'engagés comme pari entre le marchand de vins et d'autres personnes pour en arriver an but qu'elle indique.
Elle comprend aujourd'hui qu'un mariage manqué par sa fille, il y a déjà longtemps (au début de sa maladie), l'a été du fait de ces persécutions, qu'elle ne soupçonnait pas alors.
Dans les antécédents de famille, nous trouvons qu'un frère de la malade a un vice de parole extrêmement prononcé ; il est intelligent, mais très nerveux.
Dans ses descendants, nous avons relevé quelques faits intéressants. Elle a une fille qui est morte toute jeune de convulsions; une autre, celle qui nous a renseigné, est atteinte de folie du doute avec délire du toucher; elle a la manie de tout compter, notamment les épingles dont elle se sert. Elle ne peut toucher un chien ou un chat sans éprouver une angoisse très violente. A un moment, lorsque sa mère était chez elle, elle finissait par croire à la réalité des accusations qu'elle lançait contre ses voisins, des craintes qu'elle manifestait pour elle et sa famille. Il en fut de même de l'un de ses frères, qui s'était donné à tâche de poursuivre à son tour les persécuteurs de sa mère. « C'est, dit-elle, un bonheur pour nous que notre mère ait été enfermée. » Elle ne croit pas si bien dire, et il est bien probable que, sans cet internement, on eût pu observer là un nouvel exemple de folie à trois.