DIX-SEPTIÈME LEÇON
Les persécutés auto-accusateurs1.
Sommaire. — I. Les idées de persécution chez les mélancoliques auto-accusateurs : 1° dans la mélancolie délirante aiguë, leurs caractères; 2° dans la mélancolie chronique, à titre de délire systématisé secondaire, leurs caractères; exemple clinique.
11. Les idées d'auto-accusation chez les persécutés systématiques : 3° dans les
formes chroniques.
A. Les idées de persécution et d'auto-accusation coexistent ou alternent,
mais resfentindépendantes; exemple clinique. 13. Elles sont étroitement associées.
Les idées d'auto-accusation peuvent être alors : a) paroxystiques; exemple clinique; ou, 6), persistantes et constituer soit le point de départ, soit l'explication rétrospective, soit la conséquence et la preuve des idées de persécution; différents exemples cliniques.
D'autres idées de formule mélancolique peuvent s'observer aussi en pareil cas.
Indications générales pour le diagnostic des diverses variétés de persécutés auto-accusateurs; traits particuliers des persécutés auto-accusateurs se rattachant a la folie systématique primitive
4° Dans les formes aiguës.
Les idées d'aulo-accusation peuvent se rencontrer aussi chez les persécutés alcooliques.
Messieurs,
S'il est, en général, facile de distinguer le délire mélancolique du délire des persécutions se rattachant à la folie systématique primitive, il est cependant quelques cas dans lesquels le diagnostic peut être discuté. Ce sont ceux dans lesquels on observe des idées de persécution chez un aliéné présentant tous les traits de la mélancolie, ou des
(1) Leçon du 11 mars 1894.
.MKLAiNCOLIQUES l'KIJSKCUTÉS.
idées d'auto-accusation chez mi autre paraissant rentrer dans le groupe des délirants systématiques.
Les notions antérieures que nous avons acquises sur les caractères des idées délirantes dans ces deux formes vésaniques vont nous permettre d'aborder aujourd'hui ce point de diagnostic.
I. — Parmi les idées délirantes que vous pourrez rencontrer dans la mélancolie vraie, il vous arrivera plus d'une fois de noter des idées de persécution.
r Elles se présentent alors sous un aspect assez spécial, par suite même du fonds pathologique sur lequel elles reposent. D'abord, elles partagent tous les caractères généraux du délire mélancolique, que nous avons étudiés ensemble.
J'ajouterai que, comme conséquence, le malade a plutôt des craintes vagues que des idées précises. Il reste toujours dans l'incertitude et n'arrive guère à formuler ses griefs, à désigner ses persécuteurs. De plus, à l'inverse du persécuté systématique, son humilité délirante lui fait regarder l'hostilité qu'on lui manifeste comme un juste châtiment de son indignité, de sa culpabilité. L'idée de persécution est reliée à celle d'auto-accusation qui l'explique et la justifie. Si parfois, au moment d'un paroxysme anxieux, il cherche à se soustraire par la fuite aux supplices qui l'attendent, on peut dire que, le plus généralement aussi, il se résigne et ne songe pas à échapper à ses persécuteurs. Encore moins pense-t-il à réclamer, à résister, à réagir à son tour par des actes violents. Ses tendances maladives portent plutôt ce désespéré au renoncement à la lutte et aux tentatives de suicide. D'ailleurs, il n'a point l'égoïsme du persécuté systématique ; il croit souvent, dans son délire, que sa famille, ses enfants sont poursuivis à cause de lui et il espère que
le sacrifice de sa vie mettra un terme à ces poursuites.
J'ai déjà insisté sur ce point lorsque je vous ai exposé les caractères du délire mélancolique.
Ces considérations s'appliquent surtout aux cas où il s'agit d'un accès aigu de mélancolie délirante.
2° Il est d'autres circonstances dans lesquelles on constate chez le mélancolique des idées de persécution un peu différentes et se rapprochant de celles du délirant systématique primitif.
Voici, par exemple, une malade assez intéressante à ce point de vue particulier.
C'est une femme âgée aujourd'hui de près de soixante ans.
En 1885, elle semble avoir eu un premier accès de mélancolie ayant duré près de quinze mois. A la suite, elle était restée très faible de caractère. La ménopause survint environ dix-huit mois avant son entrée, qui eut lieu le 23 août 1890. Depuis un an déjà, elle n'allait plus très bien. Toutefois, les accidents psychopathiques n'ont vraiment débuté que deux mois avant le placement, par un état de fatigue générale et d'aboulie, la perte de l'appétit et du sommeil, de l'amaigrissement. Puis sont venues des préoccupations au sujet de son fils et des peurs, la nuit surtout. Depuis un mois elle avait des interprétations délirantes, mais elle était déjà malade quand elle a commencé « à se faire des idées ». « La peur, disait-elle alors, est venue après la faiblesse, et les mauvaises pensées après la peur. » C'est la filiation habituelle des symptômes dans la mélancolie vraie.
A l'entrée, cette dame présentait tout à fait le faciès et l'attitude de la dépression mélancolique; mais sous ces de-
hors d'inertie se cachait une anxiété intérieure très grande, h en juger d'après ses réponses.
« Si vous saviez, dit-elle par exemple, comme dans cette maladie on ressent tout péniblement. Quand je suis couchée, j'aimai partout; c'est comme une pesanteur. J'ai dans la gorge comme une respiration aiguë, et c'est elle qui me donne des idées mélangées. Le mélange des idées consiste à avoir toute espèce de contrariété et à combattre les ennuis. » Elle se sent changée intérieurement et extérieurement. « Je ne suis plus rien, je suis écrasée. Je ne vous regarde pas en face, je n'en suis pas digne. Ne vous approchez pas, mon haleine sent mauvais. Les personnes qui sont dans la cour sont affolées de voir une physionomie comme la mienne. Tout le monde me regarde, je fais frayeur, tellement la terreur est en moi. J'ai peur de penser des choses qui ne sont pas bien. Dans mon temps de pension, quand on chuchotait, je pensais qu'il y avait un mystère dans ma famille ; depuis ma maladie, quand je repense à cela, je vois qu'il en a été ainsi plus tard. Mais on ne m'a jamais accusée de rien, c'était plutôt de la jalousie ; aujourd'hui, c'est de la pitié. » En s'en allant, elle se cache la figure pour traverser la cour. Ne voyant personne, elle dit qu'on a éloigné tout le monde à cause d'elle.
Elle s'inquiète constamment de son fils et craint qu'il ne passe pour un voleur : « J'ai repensé, à propos de ma tristesse, que mon fils (il est horloger) m'avait vendu une montre d'occasion. Je l'ai payée et je lui ai dit : « Pour que cela soit régulier, il faut que tu me donnes un reçu. — Gela va sans dire, répondit-il. » Et cependant il ne me Tapas donné. Vous voyez bien que j'ai lieu dem'inquiéter à son sujet. Il n'est pas honnête. »
Elle revient sans cesse sur ce sujet : « Mon fils, dit-elle
une antre ibis, est un vaurien; c'est la pire des choses quand on vend des objets comme cela. Je crains qu'il n'emprunte et ne couvre pas ses emprunts. » Mais elle avoue qu'en réalité elle n'en sait rien. « Du moment que je lui ai pris cette montre, s'il n'a pas rempli ses engagements, ni lui ni moi ne méritons la considération. »
Elle voudrait mourir. Elle a même eu l'idée de se tuer, et avant son entrée, s'est échappée un soir de chez son iils pour se jeter à l'eau, mais elle n'en a pas eu le courage.
A cette époque, elle manifeste un jour une idée de persécution , mais peu précise. Un jour qu'elle avait eu la diarrhée, elle l'expliqua en disant, d'un ton assez indifférent d'ailleurs, qu'on avait peut-être mis quelque chose dans ses aliments, sans spécifier pourquoi. Pas d'hallucinations sensorielles.
Jusque-là, Mme P... apparaît bien nettement comme une mélancolique et les idées délirantes, en particulier, présentent, d'une façon typique, les caractères généraux du délire mélancolique.
La maladie progresse et, quelques mois plus tard, au début de 1 891 , on rencontre encore, plus accentuées même, les idées mélancoliques du début.
« On devrait me découper, me fusiller ; j'irais devant un régiment, je suis toute prête. Je suis résignée. On fera de moi ce qu'on voudra. Je suis comme une bûche, je suis un une. Je suis le ridicule, je suis une saleté. Je suis une incapable, une paresseuse. Je suis une bête de somme, je suis rien du tout. On ne me le dit pas, je le comprends. Je ne suis pas au niveau «les autres ; je suis au-dessous d'eux. Je devrais être seule, être traitée comme une bête. J'aimerais mieux être enfermée que d'être avec tout le inonde. Maintenant, je ne ressens rien, tontine laisse indifférente. Qu'on
EXEMPLE CLINIQUE. o31
fasse de moi ce qu'on voudra. Il faut croire que je suis un être inutile. Je sais que je serai coupée eu morceaux. »
Mais en même temps apparaissent d'autres conceptions délirantes.
« Je ne me reproche rien. J'ai été dès mon enfance préparée comme cela. Je ne sais rien, l'histoire de la montre était une imagination. Je me suis mariée à faux, c'étaient de faux papiers ; mais on ne voulait pas me faire de mal, car j'ai été très heureuse. Je crois que ma mère n'était pas ma mère. Mon nom n'est pas mon nom. Je suis comme un monstre physique et moral. Je suis changée du tout au tout. Mon mari ne devait pas s'appeler P... Je trouve tout drôle. Je ne sais pas d'où je sors, d'où je pars. Je ne sais pas mon âge, je ne sais rien. Quand je touchais ma rente, je ne sais pas si c'était vrai ; ça doit être faux ; ça devait être préparé par tout le monde . C'est peut-être joué contre moi. Ma mère n'est peut-être pas morte. J'y ai été franchement parce que je suis un âne. J'étais un sujet préparé contre les idées.
« Je croyais vivre comme tout le monde, mais il faut croire que ce n'était pas cela. J'ai donc été mal élevée. Je n'étais pas moi-même, il fallait que je sois guidée. C'est la faute de ma mère. Alors elle ne m'aimait pas, elle n'était pas ma mère, je ne sais plus. Mes parents ne sont pas mes parents. Tout mon corps me semble étrange. J'ai une sensation de vide dans le côté. Tout a été faux dans ma vie. Rien n était vrai. »
M,,,e P... n'a toujours pas d'hallucinations sensorielles; en revanche elle présente très nettement le phénomène de la conversation mentale, état faible de l'hallucination motrice verbale.
« Il y a du pour et du contre dans tout. Une voix dit pour, l'autre contre. Je ne les entends pas, je les comprends. Je cause en moi-même sans parler cependant. Il m'a fallu arriver jusqu'à aujourd'hui pour cela. C'est comme des voix intérieures. » (Elle n'a pas remarqué l'articulation mentale.)
Elle n'a pas non plus d'écho de la pensée : « On sait ma pensée, on peut suivre ma lecture. Je n'entends pas, mais je le vois par les réflexions qu'on fait.
« Si je fais un rêve agréable, on fait du bruit exprès pour que je ne repose pas. Les autres ne doivent pas entendre ces bruits. Autrefois, j'avais des cauchemars la nuit, mais jamais de visions. »
Au nombre des conceptions délirantes que je viens de vous signaler, vous voyez maintenant, Messieurs, figurer des idées de négation qui paraissent bien être en rapport avec le développement d'une personnalité nouvelle, côte à côte, et au détriment de l'ancienne.
Leur apparition, dans le cas actuel, n'a rien qui puisse vous étonner aujourd'hui, car elles se présentent sous l'aspect du délire des négations mélancolique dont nous nous sommes déjà occupés.
Toutefois, bien que la note générale du délire reste toujours bien évidemment mélancolique, il est un de ses caractères que nous voyons s'exagérer et aboutir à de nouvelles conceptions d'un ordre différent.
Ainsi, par le fait de cette tendance rétrospective que vous connaissez bien, les idées de négation deviennent la source d'une interprétation particulière. Sans arriver à refaire complètement son existence, à créer un délire métabolique complet, la malade trouve que sa vie antérieure tout entière n'a été qu'étrangeté, fausseté. Jusque-là, rien d'extraordi-
naire, mais le fait particulier, c'est qu'à ce propos, elle exprime l'idée d'avoir été en ce sens la victime d'une comédie préparée par tout le monde.
A la fin de l'année 1891, elle persévère dans cette voie et elle comprend aujourd'hui qu'elle avait une destinée. Elle est indifférente à tout maintenant, alors qu'autrefois elle était très heureuse. Tout ce qui s'est passé a été fait pour cela. Tout est mensonge, archi-mensonge. Elle croit que tout est faux. Elle ne parle que de ce qu'elle sait faussement. Ainsi, autrefois, elle était bien accueillie partout, mais faussement. Aujourd'hui, elle voit que tout le passé était faux, car elle n'est pas traitée comme les autres. Elle n'a pas d'affection autour d'elle. On devrait faire d'elle une victime. D'ailleurs, les internes sont là pour la brûler. Elle est tellement âne qu'elle n'ose plus ouvrir la bouche pour parler.
On devine sa pensée et elle ne devine pas la pensée des autres. Quand elle réfléchit, les personnes qui sont autour d'elle lui font voir par leurs actes qu'elles connaissent sa pensée. Il y a eu des moments où elle prenait tout pour elle, mais maintenant elle laisse dire. Elle a entendu murmurer que sa mère l'avait eue avant son mariage, mais elle n'en sait rien. Elle suppose que ses deux filles ne sont pas mortes; cependant, elle les a crues mortes autrefois. Il lui semble aussi, depuis, avoir reconnu sa sœur morte à huit ans. M"e Dup... (l'ancienne surveillante) est morte dans ses fonctions, mais elle n'est pas morte. Ses fils sont mariés, elle ne sait pas comment. Les malades du service ne sont pas malades. Une chose qui la frappe, c'est que les gens ont plusieurs rôles, ainsi M"6 Dup... qui est aussi : Bourdon, Toursechoppe (une tante maternelle), Delleville.
Depuis cette époque, le délire n'a fait qu'évoluer sans interruption dans le même sens. Aujourd'hui, à côté des anciennes idées franchement mélancoliques qui persistent encore, il existe, ayant acquis un grand développement, des idées de persécution particulières, comme couronnement de l'édifice délirant.
La malade est toujours très humble: elle ne se met en comparaison, dit-elle, avec personne. « On m'a donné trop de prétentions et je crois tout le contraire. » Elle n'est toujours qu'une bête, qu'un âne.
Tout est mensonge dans sa vie ; elle ne sait plus rien d'exact ; ses enfants, qui sont mariés, le sont faussement ; ceux qui sont morts sont peut-être vivants, et les vivants peut-être morts. Elle en a eu quatre, mais peut-être y en avait-il cinq; elle n'en sait rien. Son mariage même était faux. Elle touchait ses rentes faussement, mais ce n'est pas de sa faute ; on s'est toujours amusé d'elle et on s'en amusera jusqu'à sa mort. Son instruction a été exprès différente de celle des autres ; on se sert d'un langage qu'elle ne comprend pas. Elle est la dupe d'une comédie préparée depuis son enfance par des gens qui l'ont toujours suivie et ont toujours eu intérêt à s'occuper d'elle ; ils étaient payés par sa famille; elle a vu cela depuis qu'elle est ici et qu'elle a réfléchi. Ces gens Font attirée pour faire d'elle ce qu'ils voulaient, la faire signer. Elle y est allée comme une ânesse, ils l'ont mise dedans et ont pris son bien, mais ce bien ne leur profitera pas et retournera au gouvernement. Puis, quand on a le bien des gens, on en fait une victime. D'ailleurs elle est bien résignée atout, elle ne peut se défendre et « la raison du plus fort est toujours la meilleure». Notons qu'elle est devenue fort peu communicative et répond bien souvent par la phrase classique des
persécutés : « Vous le savez mieux que moi. » Si peu précises que soient ses allégations, elle ne se rend à aucun raisonnement, ne fait aucun essai de critique et garde, en ses convictions, une foi absolue.
Signalons encore ce fait important, bien que nullement singulier, la disparition des troubles émotionnels.
Voilà donc, Messieurs, une femme qui, parle mode d'apparition, de subordination des différents symptômes de l'affection, par les caractères de son délire, nous apparaît d'abord nettement comme mélancolique. Par la suite, au bout d'un assez long temps de maladie, nous assistons au développement d'idées de persécution spéciales, modifiant l'aspect clinique du début. Ce ne sont plus les idées de persécution ordinaires aux mélancoliques, en rapport direct avec leur état mental, dont elles portent l'empreinte, et par lesquelles ils expriment la crainte vague, très générale d'être poursuivis, espionnés par suite des fautes dont ils s'accusent. Ici, le délire des persécutions est en quelque sorte la justification des autres idées. L'accusation contre autrui est nettement formulée ; la malade a toujours été une dupe inconsciente. Si elle est devenue ce qu'elle est aujourd'hui, c'est par suite de machinations de personnes payées par sa famille qui, après l'avoir dépouillée, veulent faire d'elle une victime.
L'idée de persécution ne représente plus, comme lorsqu'elle fait partie du délire mélancolique, une expiation méritée par des fautes antérieures. C'est l'inverse qui existe : ce sont les fautes antérieures que M,ne P... a pu commettre, le triste état où elle est réduite, qui s'expliquent par les machinations dont elle a été la victime, la comédie qui s'est jouée vis-à-vis d'elle, alors qu'elle s'est laissée faire sans
rien voir, et est allée dans la vie comme une ânesse. Ce n'est plus un châtiment mérité, mais une destinée.
L'idée de persécution intervient ici, vis-à-vis du délire mélancolique, comme l'idée de grandeur vis-à-vis du délire de persécution chez certains aliénés systématiques. Elle en est la conséquence directe en même temps que l'explication dernière et rétrospective.
A ce dernier point de vue même, le délire de persécution de notre malade ne se présente plus comme le délire mélancolique ordinaire envisageant un ou quelques faits épars du passé pour justifier les idées actuelles, ainsi que faisait, par exemple, au début Mme P... avec l'histoire de la montre achetée à son fils. Maintenant, sans aller par son retour en arrière jusqu'à préciser, comme le délirant persécuté systématique, un délire métabolique rétrospectif, elle envisage cependant son existence tout entière comme une longue comédie, un archi-mensonge.
Aussi le délire n'a-t-il plus toute la monotonie et la fixité habituelles au délire mélancolique et présente-t-il une certaine systématisation, les différentes idées délirantes s'enchaînant, s'appelant en quelque sorte l'une l'autre.
Il est à remarquer encore que si l'on constate toujours les premières idées mélancoliques avec la même formule, elles ont quelque peu changé de caractère au point de vue de leur mode de rayonnement. Elles ne constituent plus un délire absolument divergent, centrifuge. Au lieu d'être des autoaccusations pures et simples, elles deviennent aussi autant de preuves à l'appui des convictions nouvelles relatives à la machination ourdie contre la malade, autant de griefs contre ses persécuteurs. Par une sorte de choc en retour, elles reprennent ainsi un rayonnement convergent, centripète, ce caractère égocentrique du délire de persécution de
paranoïa secondaire. 537
la folie systématique, dont témoignent encore ses idées nouvelles et ses interprétations délirantes incessantes lui faisant rapporter à elle-même les faits du monde extérieur.
Notons aussi que cette mélancolique ne se préoccupe guère de l'avenir, mais que son délire, comme celui des persécutés systématiques, envisage le présent et surtout le passé.
Nous nous trouvons donc, Messieurs, en face d'un délire de persécution développé au cours d'un état mélancolique et qui, tout en gardant, par un certain côté, l'empreinte du fond morbide initiai sur lequel il repose, offre cependant certains caractères différents de ceux des idées délirantes mélancoliques et se rapprochant de ceux du délire des persécutions typique, tel que nous l'avons étudié dans la folie systématique primitive.
Sans être très fréquents, ces cas ne constituent pas des raretés, et ils sont importants à étudier. Si on ne connaissait pas les antécédents de notre malade, si l'on avait h l'observer à l'époque actuelle, sans renseignements préalables, on pourrait la considérer comme atteinte d'une de ces formes de folie systématique primitive dont nous verrons tout, à l'heure des exemples, qui s'accompagnent d'un délire polymorphe avec idées de persécution et d'auto-accusation, à systématisation incomplète, et qui quelquefois guérissent. Interprété à sa juste valeur, le cas actuel paraît au contraire sur la voie de la chronicité.
Le délire des persécutions, tel que nous venons dele constater, apparaissant à la suite d'une assez longue période de mélancolie délirante, correspond très bien à ce que les Allemands appellent la paranoïa secondaire, c'est-à-dire délire systématisé se développant au cours ou à la suite d'un état psychoneurotique antérieur, revêtant la signification du
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passage à la chronicité, parfois même simple période intercalaire entre la psychoneurose première et un état de démence terminale.
Les idées dénégation apparues au cours du second accès de mélancolie, peu de temps avant les idées de persécution, ont sans nul doute la même valeur et l'exemple précédent confirme ainsi l'opinion que je vous ai exposée comme la plus vraisemblable sur l'interprétation nosographique du délire des négations typique dans la mélancolie.
Pour en finir avec cette malade, je dois vous dire quelques mots de ses antécédents. Dans sa famille, nous n'avons retrouvé que des phtisiques, mais pas d'accidents nerveux caractérisés. Elle-même, sauf des migraines, a toujours joui « d'une santé de fer » et n'a eu qu'une fièvre typhoïde à dixsept ans. Elle a été réglée à quinze ans. En revanche, il est à noter qu'elle a toujours eu un caractère difficile, peu sympathique, peu expansif; elle était portée à des rêveries, distraite, sans grande volonté, bien qu'assez intelligente. De tout temps prétentieuse et méfiante, elle croyait, dès sa jeunesse, qu'on parlait d'elle, qu'on l'enviait, qu'il y avait un mystère dans sa famille.
Ces tendances- particulières peuvent aujourd'hui servir à nous expliquer pourquoi la malade, au lieu de guérir ou de se fixer dans son délire mélancolique et d'aboutir ensuite simplement à la démence, est entrée dans cette période de délire systématique secondaire et présente ces conceptions délirantes particulières, en rapport avec certains traits de son caractère antérieur, sur lesquelles je viens d'attirer votre attention.