AUTO-ACCUSATEURS SYSTÉMATIQUES
mnlent des idées de persécution, se placent les persécutés vrais, atteints de folie systématique (paranoïa) primitive et qui expriment des idées d'humilité et d'auto-accusation.
Nous avons déjà vu, en étudiant la séméiologie du délire d'auto-accusation, qu'il n'était pas par lui-même caractéristique de la mélancolie et pouvait se rencontrer dans bien d'autres circonstances. Certains auteurs, cependant, persistent encore à le regarder comme synonyme de délire mélancolique ; ils en font un élément de diagnostic capital, différentiel notamment de ce qu'ils appellent, improprement d'ailleurs, le délire des persécutions.
Cette manière de voir est, je le répète, erronée, absolument théorique, et chaque jour démentie par l'observation clinique.
Sans doute, à l'inverse de ce qui se passe dans la folie systématique, les mélancoliques s'accusent eux-mêmes ; mais on peut aussi observer des auto-accusations chez le fou systématique, si bien que la teneur des idées ne peut être considérée en pareille occurrence comme un élément prépondérant de diagnostic.
C'est là une opinion soutenue avec raison, il y a déjà quelque dix ans, par Westphal, Moeli, Jastrowitz (1). Un peu plus tard, un autre auteur allemand, Witkowski (2), dans un travail consacré à la nosographie de la folie systématique [Verrue ktheit) dans ses rapports avec la dépression mélancolique, distingue même une modalité intermédiaire à la mélancolie vraie et à la Verrucktheit, dans laquelle les malades déprimés en permanence expriment des idées de formule mélancolique : damnation, pourriture, etc. Mais alors, c'est la Verrucktheit qui constitue le
(1) Société psychiatrique de Berlin, 4883.
(2) Witkowski, AII.Z. f. Psyrh., Hd XLI1, 6, 1880.
fonds essentiel, comme on peut en juger d'après le squelette du délire, qui est partiel, la marche continue de la psychopathie, la systématisation, l'introduction de conceptions délirantes et de modifications émotionnelles variables qui ne relèvent pas du tout de la mélancolie.
Koch (1) signale également, comme rentrant dans la paranoïa (Verrucktheit), ce qu'il appelle les états pseudo-mélancoliques. Des malades de ce genre se figurant, par exemple, devoir être perdus par leurs fautes, expriment en même temps des idées de grandeur. Ils pensent que les autres hommes sont coupables, perdus autant et plus qu'eux, et ils arrivent à se considérer comme des messies appelés à la rédemption du monde.
Entre autres exemples, il cite encore ces délirants systématiques, qui prétendent avoir une physionomie qui provoque l'attention, être montrés au doigt à cause des fautes qu'ils ont commises.
Meynert (2), passant en revue les différentes formes de la paranoia, décrit des cas mixtes rentrant bien, en réalité, dans le cadre de la folie systématique et dans lesquels on rencontre des préoccupations hypocondriaques et du délire d'auto- accusation. Mais ce délire ne correspond pas alors absolument au délire d'humilité du mélancolique. Il ji'est qu'une sorte de présomption résultant d'un délire de persécution. Le malade conclut à sa culpabilité par l'attitude dii monde à son égard et, en pareille circonstance, il va même quelquefois jusqu'à se présenter devant les tribunaux.
Récemment encore, M. Ballet (3) a tout spécialement
(1) Koch, Guide de psychiatrie, 1888.
(2) Meynert, Leçons cliniques, 1890.
(.'{) Ballet, Congrès de Blois, 1802; Semaine médicale, 1S9>.
étudié ce même point dans une fort intéressante communication au Congrès de Blois (1892), puis dans une leçon clinique sur les persécutés auto-accusaleurs (1893).
Je vous citerai enfin une observation (1) que j'ai rapportée à Blois, à la suite de la lecture de M. Ballet, et un travail que j'ai présenté avec M. Georges Brouardel (2) au Congrès de la Rochelle et qui confirme, h ce sujet, les vues de notre distingué collègue.
3° Messieurs, lorsqu'on envisage le délire d'auto-accusation dans la folie systématique (paranoïa) primitive — en ne considérant pour le moment que la forme chronique de l'affection — il convient de distinguer plusieurs catégories de faits, d'après les rapports qu'il affecte avec les idées de persécution.
A. — Dans une première catégorie, les idées de persécution et les idées d'auto-accusation coexistent ou alternent, mais ne se combinent pas. Elles restent indépendantes Tune de l'autre, formant chacune, en quelque sorte, un système délirant particulier. C'est là un fait assez fréquent dans certains cas de folie systématique primitive, plus particulièrement décrits en France par quelques auteurs sous le nom de délires polymorphes des dégénérés.
Voici un exemple de ce genre que j'ai pu récemment observer.
11 s'agit d'un jeune homme de trente ans à peu près, héréditaire, ayant présenté lui-même des troubles variés,
(1) J. Séglas, Congrès de Blois, '1892, et Semaine médicale, n° 50,
(2) J. Séglas et G. Brouardel, Congrès de la Rochelle, 1893, et Archives de neurologie, u° 50, 1893.
marques d'une constitution neuropathique (accidents neurasthéniques, émotivité, tics d'habitude, obsessions irrésistibles, caractère très vaniteux, scrupuleux, timoré à l'excès), et qui commença, il y a environ un an, à manifester des idées délirantes. Elles ont apparu d'emblée, sans aucune autre manifestation antérieure, somatique ou psychique.
Au début, le malade n'exprimait que des idées de formule mélancolique, de culpabilité, d'auto-accusation, etc. Puis, quelque temps après, se sont montrées des idées très nettes de persécution. Depuis, ces deux ordres de conceptions délirantes se sont accentuées, mais en suivant un développement parallèle et sans jamais se mélanger. Elles alternent même l'une avec l'autre, à intervalles irréguliers, dans lesquels elles se manifestent seules, s'excluant pour ainsi dire réciproquement. Aussi, envisagé à chacun de ces moments, le malade apparaît totalement différent de luimême, sous des jours absolument opposés. A un moment, par exemple, il ne manifeste que des scrupules d'avoir mal rempli ses fonctions, d'avoir fait des erreurs dans ses comptes; il craint de s'attirer, par suite, les reproches de ses supérieurs, d'être compromis, damné, de déshonorer sa famille.
A un autre moment, les idées d'humilité, d'auto-accusation, disparaissent et font place à de véritables idées de persécution tout à fait contraires et basées sur un fonds d'orgueil. On est jaloux de lui, de ses capacités spéciales; on lui en veut pour cela, et il accuse formellement d'autres personnes, des francs-maçons imaginaires, des inconnus, ou même ses collègues, ses supérieurs, de tramer un complot contre lui, par envie, pour entraver son avenir. 11 s'imagine qu'on le suit, que les mots qu'il entend, les gestes qu'il remarque sont à son adre^r.
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Il a bien quelques hallucinations, niais elles sont rares et, fait remarquable, elles affectent surtout la vue (visions du diable, de l'enfer) lorsqu'il est auto-accusateur, et l'ouïe (injures) lorsqu'il se manifeste comme persécuté.
De même les réactions varient avec les idées délirantes Tantôt, lorsqu'il se croit déshonoré, il gémit, se lamente et ne pense qu'au suicide. Tantôt, au contraire, sous le coup de ses idées de persécution, il se répand en récriminations et en invectives, devient agressif, violent, ne rêve que de corriger ses insulteurs et de tirer vengeance de ses ennemis.
Voilà donc deux systèmes délirants, évoluant chez un individu indépendamment l'un del'autre, s'excluant même réciproquement. Si l'on fait remarquer au malade la contradiction qu'ils comportent, il se borne à répondre que ces idées sont plus fortes que lui, et qu'il les subit sans pouvoir les discuter.
Pendant plusieurs mois j'ai toujours constaté l'alternance des deux délires par périodes irrégulières, mais toujours plus caractérisés à chaque fois, surtout en ce qui concerne le côté persécution.
J'ajouterai que je n'ai relevé chez ce jeune homme aucun signe de paralysie générale. Il est entré par la suite dans une période non de guérison, mais de rémission, suivie d'une reprise des accidents délirants sous la forme habituelle du délire des persécutions de la folie systématique évoluant vers la chronicité.
Il n'y a pas lieu ici de rattacher les idées d'auto-accusation à la mélancolie. Cherchez les caraclères généraux du délire mélancolique, vous ne les trouverez pas ; tandis qu'eu revanche, vous rencontrerez dans le délire, envisagé
dans son ensemble, ceux du délire de la folie systématique primitive. Le début de la maladie n'a pas été marqué par les troubles abouliques, par l'état de douleur morale, qui sont l'élément indispensable de la mélancolie ; les troubles émotionnels ne se manifestent que sous forme de réactions. Le délire n'est donc pas secondaire; il se développe d'emblée, simple exagération des tendances antérieures du sujet, toujours vaniteux et scrupuleux à la fois ; c'est un délire primitif qui, au lieu de rester monotone et fixe, va s'organisant en un système délirant dans le sens définitif de la persécution, et revêtant les caractères, les allures du délire de ce genre dans la folie systématique primitive.
B. — Messieurs, lorsqu'elles se présentent chez l'aliéné systématique, les idées d'auto-accusation peuvent ne pas rester ainsi indépendantes, mais se rattacher étroitement aux autres idées délirantes, de persécution par exemple, et faire corps avec le système délirant général.
Ce sont surtout ces cas qu'ont envisagés les auteurs dont je vous parlais tout à l'heure. M. Ballet, notamment, s'est attaché à mettre alors en relief cette association des idées de persécution à des idées d'auto-accusation. « Ces persécutés, dit-il, accusent les autres et se plaignent de leurs agissements et de leurs manœuvres, comme il convient à de véritables persécutés ; mais ils s'accusent avant tout euxmêmes. Ils ne se dissimulent pas qu'ils ont fourni le prétexte de la persécution et qu'à eux reviennent les premiers torts. Ce sont des victimes, mais coupables et non, comme les persécutés ordinaires, des victimes innocentes. »
Je crois toutefois. Messieurs, que dans ces cas, les rapports qu'affectent entre elles les idées de persécution et celles
d'humilité, d'auto-accusation, ne sont pas toujours les mêmes et qu'il y a lieu de faire certaines distinctions.
a. — D'abord, au point de vue clinique, s'il est des cas où les idées d'auto-accusation, une fois installées, persistent d'une façon constante à côté des idées de persécution, il en est d'autres aussi où elles ne se manifestent que par bouffées,/?«/• paroxysmes.
Voici, par exemple, très brièvement résumé, un fait de ce genre que j'ai observé autrefois.
Une femme de trente-sept ans, d'un caractère froid, sombre, méfiant, manifestait depuis dix ou douze ans des troubles délirants ayant débuté d'une façon tout à fait insidieuse et revêtu petit à petit la forme du délire des persécutions hallucinatoire tel qu'on le rencontre dans la folie systématique primitive. D'abord en butte à des misères, formulant de vagues accusations, puis s'en prenant à une collectivité d'individus, elle finit par se croire poursuivie par une bande de francs-maçons dirigée par une femme d'une haute position, qui serait la maîtresse de son mari et voudrait, d'accord avec lui, la faire disparaître ainsi que son fils, pour l'épouser ensuite. Elle se montrait certaine de ses convictions délirantes, qui résistaient à toute critique, je ne dirai pas de sa part, car elle n'a même jamais cherché à les contrôler, mais delà partd'autrui. Le délire, apparu d'emblée, s'est systématisé progressivement, s'accompagnant d'interprétations délirantes, d'hallucinations de l'ouïe prédominantes et à développement progressif, d'un état d'anxiété réactionnel presque constant, mais plus accentué par intervalles. Sous cette influence, la malade s'est enfuie de chez elle pour échapper à ses ennemis, mais aussi, fait à noter, pour que sa disparition laisse le champ libre à son mari et
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lui permette d'accomplir ses projets, qui doivent le rendre heureux. Mue par les mêmes idées, elle pense au suicide pour éviter les supplices que lui infligeront ses ennemis, et aussi pour assurer le bonheur de son mari et conjurer la perte de son fils. Sauf ce point particulier — cette idée de sacrifice peu commune chez le persécuté systématique — tous les symptômes du délire de persécution sont tels qu'ils se montrent d'ordinaire dans la folie systématique primitive. Je n'y insistedonc pas.
Mais par la suite, au bout de ces dix ou douze années, l'affection présente par instants, dans sa marche et ses symptômes, une nouvelle physionomie.
Par intervalles se prolongeant de plusieurs jours à plusieurs semaines, la malade perd le sommeil, est en proie à un état d'anxiété considérable ; les hallucinations augmentent de fréquence, d'intensité, se généralisent à tous les sens ; les idées deviennent confuses, incohérentes, au lieu de se présenter sous la forme d'un délire partiel, systématique et nettement affirmatif. En môme temps, à coté des idées de persécution qui persistent et même s'exaspèrent, provoquant des terreurs anxieuses continuelles, se manifestent de nouvelles idées délirantes. Cette dame s'accuse d'être une cause de malheurs pour les siens, il faut quelle disparaisse y dans leur intérêt. Comme Jésus-Christ, qui s'est sacrifié pour l'humanité, elle doit se sacrifier pour le bien de sa famille; elle a dû d'ailleurs commettre des crimes ; elle est coupable, elle est la cause de bien des malheurs, elle doit mourir. Alors, elle ne pense qu'au suicide el fait môme de nombreuses tentali\c> dans ce but.
Ce paroxysme disparu, elle se présente à nouveau comme une persécutée ordinaire de plu- en plus systématique, e\oluaut toujours progressivement. Puis, au bout de quel-
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(|ues mois, le paroxysme hallucinatoire avec anxiété, confusion intellectuelle, idées de culpabilité, reparaît à nouveau comme devant.
Si Ton envisage l'affection dans son ensemble, voilà donc un fait qui, par la symptomatologie et l'évolution, par le mode d'apparition du délire, d'origine primitive, par sa systématisation, par le caractère égocentrique, le mode de rayonnement, convergent, centripète des idées délirante^ par la nature clinique des hallucinations surtout auditives, leur mode de développement progressif et leur origine intellectuelle, à titre de symptômes venant à l'appui du délire et le personnifiant, par l'absence de toute critique, la foi absolue, la certitude des convictions rentre bien dans le cadre de la folie systématique primitive avec ce délire des persécutions tel que je vous l'ai exposé dans notre dernière réunion.
A de certains moments, cependant, par épisodes, il se présente sous un aspect semblable à celui d'un état de mélancolie anxieuse, à en juger d'après l'anxiété, les terreurs panophobiques, les idées de suicide, les idées de persécution reliées, comme chez le mélancolique, à des idées d'humilité, de culpabilité, d'auto-accusation, de sacrifice.
Mais si l'on envisage les rapports respectifs de ces deux états, quelle opinion formuler? Peut-on dire que la malade présente des accès de mélancolie anxieuse au cours d'un délire des persécutions et se combinant avec lui?Sansdoute, si vous sous en tenez, comme je le faisais autrefois moimême à l'époque où j'observais cette malade, à l'opinion des auteurs pour lesquels délire d'auto-accusation est synonyme de délire mélancolique, vous pourriez penser qu'il s'agit d'accès de mélancolie anxieuse. Mais l'analyse plus
précise des symptômes qui nous a conduits à notre théorie de la mélancolie vraie, et d'autre part ce que nous savons maintenant de la séméiologie du délire d'auto-accusation, nous montrent qu'en réalité une telle interprétation est défectueuse.
Il semble que la physionomie des paroxysmes, pris en eux-mêmes, par l'intensité, la généralisation des hallucinations déterminant un état d'anxiété et de confusion intellectuelle secondaires au milieu du système délirant, est beaucoup plutôt semblable à celle des états délirants que nous avons étudiés précédemment sous le nom de paranoïa aiguë hallucinatoire et qui, s'ils peuvent exister seuls, peuvent aussi se présenter au cours de la folie systématique (paranoïa) primitive chronique à l'état d'épisodes paroxystiques, d'exacerbations des troubles intellectuels antérieurs.
Les idées d'auto-accusation qui s'y manifestent semblent n'être ainsi que l'exagération de tendances plus effacées, mais de même caractère, existant en dehors des paroxysmes et se reliant aux idées de persécution. En effet, nous avons noté que, dès le début de son affection, et dans les intervalles où elle apparaît nettement comme une persécutée systématique, cette dame s'imagine que sa disparition peut rendre son mari heureux, et c'est pour cela, autant que pour fuir ses ennemis, qu'elle quitte son pays ou pense au suicide. De cette idée vague de sacrifice à l'idée nette d'auto-accusation il n'y a qu'un pas; il se trouve franchi au moment des épisodes paroxystiques.
b. — Messieurs, en regard de ces cas, il en est d'autres dans lesquels les idées d'auto-accusation, chez les persécutés systématiques, ne se montrent pas par paroxysmes,