‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et sur les maladies nerveuses professées à la Salpêtrière [electronic resource]Chapitre 109 sur 207 · VINGT-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

VINGT-DEUXIÈME

LEÇON

Aperçu sur les règles de l'éducation et de l'instruction des idiots et des arriéré s.

Messieurs,

Lorsque vous aurez à donner des conseils relatifs à rédiicalioii et à l'instruction des idiots et des arriérés, pénétrez-vous de ce principe qu'une sévérité extrême est souvent dangereuse, et toujours inutile, et que les corrections corporelles doivent être absolument bannies.

Nicolle (1) et M. Otto Baetge (2) sont loin de préconiser la faiblesse qui laisse les enfants se livrer à tous les caprices, a tous les écarts de leur nature; mais ils sont d'avis d'apporter beaucoup de fermeté, d'énergie et de vigilance dans leur éducation; la fermeté doit se substituer aux caprices impulsifs des îlèves. Le maître doit s'efforcer de deviner les penchants et les aberrations de ces natures incomplètes; or, si on les heurte, ia tâche devient de plus en plus difficile ; l'élève doit lire dans les regards du maître le contentement et l'affection ; si le maître sévit, ze qui doit être rare, il doit maintenir la punition et surtout s'attacher à faire comprendre à l'élève qu'il souffre de le punir, mais que le devoir l'y force; toutefois, si le maître craint que la punition n'amène pas le résultat désiré, ne fût-ce que pour éviter la mauvaise lumeur de l'élève, il doit lever la punition, mais sans en avoir l'air, 3U bien il est bon qu'un tiers demande qu'elle ne soit pas infligée en raison des promesses de l'enfant, promesses que l'idiot est toujours

(1) Institutrice de l'école des idiotes arriérées de la Salpétrièrc.

(2) Directeur de rinstitution des enfants arriérés, à GentiUj sous Bicêtre.

IDIOTIE

dispose à faire. M. Otlo Baetge dit que le maître doit diriger son élève et ne jamais le corriger.

La patience ne doit jamais lui manquer, son humeur doit être toujours égale, et il ne faut pas se fatiguer de répéter souvent les mêmes exercices; l'entrain etlagaieté sont indispensables chez l'éducateur et il ne doit pas décourager l'élève lorsqu'il ne réussit pas tout de suite, mais au moindre progrès, il doit lui faire des compliments, ce qui est le meilleur stimulant en faisant comprendre à l'enfant qu'il est capable de faire quelque chose.

Il faut éviter un travail intellectuel trop assidu; mais comme il est nécessaire d'occuper constamment ces pauvres intelligences, il est bon de varier les leçons, de les rendre amusantes et d'arriver àce que l'enfant les désire. Enfin, suivant l'heureuse expression del'intitutrice M"" Nicolle, on cachera le travail sous une fleur, et c'est en somme facile pour l'éducateur qui aime sa profession.

Le professeur doit être sobre de paroles inutiles; dans tous les exercices, il commencera par agir comme s'il était élève, c'est-à-dire qu'il fasse d'abord l'exercice que l'élève doit exécuter.

Il faut, dès le début, occuper les enfants avec le mot, l'image et l'objet, parce que cette méthode se fonde sur la participation immédiate des sens à l'éducation et à l'instruction. Les livres avec images ou les images seules doivent être souvent employés et l'on y trouve ce grand avantage que, dans une image, entre autres, qui représente une ferme, l'élève voit le fermier, ses enfants, des vaches que l'on trait, des instruments aratoires, etc., et qu'il y trouve des sources d'idées et des moyens de développer sa mémoire et sa conception.

A. Culture des facultés générales de l" intelligence. — Les facultés générales de l'intelligence dont le fonctionnement plus ou moins complet est le plus nécessaire à développer chez les idiots et les arriérés, sont le raisonnement et l'attention. Leur culture et leur développement offrent souvent les plus grandes difficultés^

1° Raisonnement.

Voici un exemple du genre de moyens qui peuvent développer cette faculté : prenons le homard que l'enfant voit sur la table. Quelle est la forme du homard?

Quelle est la couleur du homard?

LNSTKUCTION DE I/IDIOT. 385

Datis quoi le cuil-un ?

Gomment est*taite son enveloppe?

(juelle est la couleur du contenu ?

Où trouve-t-on le homard?

Ouel goût a l'eau de mer?

Y a-t-il du sucre dans l'eau de mer?

Y a-t-il du sel?

Quelle est la couleur du sel ?

Quel est son usage?

Ce moyen d'analyser les choses donne les meilleurs résultats. 2" Atlention.

Moyens de développer l'attention :

Un idiot ne prêtait attention à rien. L'éducateur essaya en vain le provoquer son attention au moyen d'objets brillants, multicoores, de bouts de bois tenus seuls ou passés à travers des trous l'une planchette en carton.

Il eut l'idée d'étendre l'enfant à terre sur le dos et de balancer levant ses yeux une balle blanche attachée à une licelle. Après un certain nombre de tentatives, l'enfant parut agacé, il chassa la balle ivec une main et il chercha à la saisir.

Dès ce moment, l'enfant Ut attention et des progrès successifs "urent obtenus. Il faut quelquefois plusieurs mois pour arriver à ce "ésultat.

Un autre moyen qui réussit encore :

Le professeur prend un carton de 25 centimètres carrés environ, jerce au milieu un trou de la grandeur d'une pièce de "il francs ; il Dlace l'enfant devant lui, d;ins un coin, sans distraction possible, 3uis il fait passer une règle par le trou et cherche, en l'agitant, à nciter l'enfant à la saisir : puis il le force à passer lui-même la 'ègle parle trou du carton.

Des semaines et des mois sont parfois nécessaires pour arriver au [■ésultat, mais une fois acquis, il persiste.

B. Culture des facultés partielles de F intelligence : parole, lecture^ •écriture.

1° La parole est une des facultés que l'éducateur peut développer.

M. 0... m'a montré comment il s'y prenait pour faire parler un

VOISIN. — Leçons cliniques.

IDIOTIE

idiot qui lui a été confié à sept ans et qui en a aujourd'hui dix.

Cet idiot est valide, il a une physionomie intelligente. Il a eu des convulsions pendant son enfance.

Il ne disait h sept ans que papa et maman.

Le professeur lui fit prononcer en un mois toutes les voyelles et voici comment il s'y prit : l'enfant tenu entre ses jambes, il donnait à la bouche de son élève un grand nombre de fois une ouverture semblable à celle qu'on a pendant la prononciation des voyelles et il lui faisait répéter l'exercice.

De même pour les consonnes.

Les voyelles et les consonnes apprises, il montra à l'enfant des cartes sur lesquelles sont imprimées des lettres majuscules et il commença par l'O et l'I, parce qu'elles sont dissemblables. Puis il lui apprit à les lire et à les poser sur les lettres semblables écrites sur un tableau. Après avoir appris à l'enfant des lettres isolées, il fit le même exercice pour deux, puis pour trois, quatre, cinq, six lettres; plus tard, il plaça ces lettres mobiles dans des cases séparées d'un composteur, et il dit à l'enfant, en lui mettant dans la main d'autres lettres, de les placer dans les cases correspondantes. Puis, il écrit sur un tableau deux lettres, soit BA, les fait lire à l'enfant, puis il lui dit de choisir dans un alphabet mobile ces deux lettres et de les placer l'une à côté de l'autre dans deux cases du composteur ; il est arrivé peu à peu à lui faire lire BA, tout d'abord séparément, puis ensemble, puis BA-BA, BABA; de même pour BE et ainsi de suite pour toutes les voyelles liées à B, et de même pour les autres consonnes auxquelles on ajoute les voyelles sauf le G dans le début des études, parce que cette lettre se prononce quelquefois comme S dur ou comme K, fait dont la raison n'est pas facile à faire comprendre à l'enfant.

Dans le cas où l'enfant n'arrive pas à poser les lettres dans les cases du composteur, le professeur place des lettres semblables dans les cases supérieures et l'élève doit placer les lettres dans les cases situées en dessous.

Le même exercice est répété pour les lettres écrites.

Après être arrivé à apprendre les voyelles, les consonnes et les syllabes, M. 0... se sert du syllabaire Gédé comme méthode de lec-

INSTRUCTION DE LTDIOT.

Lui'e. (^c genre d'exercice est répété devant moi par l'eiifant dont i'ai parlé, sans hésitation.

^" Lecture. — M. 0... donne devant moi une leçon à un autre întant idiot âgé de treize ans, dont l'intelligence a été arrêtée dans ^on développement pai- des convulsions pendant la première mfance.

L'enfant est entré à l'institution à l'âge de six ans, il était excessivement mobile. Il a fallu neuf mois pour lui apprendre à distinguer un 0 d'un I. Aujourd'hui il lit couramment l'écriture etl'im- 3rimé. Il a fallu deux ans pour lui apprendre à connaître la valeur les dix premiers nombres, quoiqu'il sût les réciter.

Le moyen employé a consisté à poser devant lui sur une table l jeton, puis un peu plus loin 2, de lui dire : ceci est 1 jeton, cela est l jetons, de lui faire mettre le doigt sur 1 jeton ou sur 2, 3 jetons, ;t de lui faire répéter : Ceci est i , ceci est 2, ceci est 3. On peut va- •ier l'exercice en prenant tout autre objet tel que sou, bille, hari- ;ot, etc.

Lorsque l'enfant a réussi dans ce premier exercice, on lui ftiit compter le nombre de jetons ou objets, en lui faisant toucher chaque eton ou objet avec son doigt.

Un des premiers moyens consiste encore à dire à l'entant de pren- Ire dans la main droite 1 jeton, puis 2, puis 3, etc., de les mettre lans la gauche, puis de les donner au professeur. 11 faut faire ;ompter aux élèves les objets, les personnes, le nombre des oreilles, les yeux, des doigts, etc.

3° Il est utile d'apprendre à lire l'heure sur le cadran. Il faut ivoir un cadran spécial sur lequel l'enfant peut être exercé.

Le maître compte d'abord les nombres jusqu'à 12, puis il les ait dire par l'enfant en lui mettant le doigt sur chaque nombre à la uite, puis il les fait compter au hasard, ex. : 3, 5, 3, 2, 6, etc., il net la grande aiguille sur 12 et la petite sur 1, sur 2, sur 3, sur 4, 1 fait placer la petite aiguille sur les heures qu'il demande à Tenant; puis il laisse immobile la petite aiguille et fait marcher la ;rande de quart d'heure en quart d'heure, deminute en minute, de inq minutes en cinq minutes, puis il arrive aux heures, aux lemi-heures et aux quarts.

Il faut profiter de toutes les occasions pour faire lire à l'en-

IDIOTIE

fant l'heure sur les cadrans qu'il rencontre partout où il se trouve.

4" Écritm^e. — Moyen pour apprendre l'écriture aux enfants frappés d'idiotie la plus profonde.

Le professeur trace horizontalement sur un tableau noir deux lignes distantes de la grandeur des lettres que l'on veut écrire, il pose sur chaque ligne un point Fun à peu près au-dessus de l'autre.

Il fait tenir à l'enfant la craie avec ses trois doigts, pouce, index, médius, appuyer sa main sur le tableau pour trouvei- le point marqué sur la ligne supérieure, puis de ce point en appuyant sa main sur le tableau, un trait jusqu'au point marqué sur la ligne inférieure.

Il pose ensuite sur le tableau trois points dont ! sur chaque ligne et i entre les deux lignes à gauche, de façon que l'enfant, en réunissant ces 3 points, trace un I, ce qui lui apprend à tracer des lignes montantes et descendantes ; puis on lui fait faire un I, puis écrire l'un à côté de l'autre deux I ce qui fera U, puis l'O, l'E, puis roi, puis l'N avec deux I, puis l'M avec trois I.

On fait écrire à l'enfant sur le tableau les lettres qu'il voit sur le composteur en commençant par BA, BO, puis NA, ce qui fait pendant à l'exercice de lecture.

Un enfant qui a mis plusieurs mois à écrire sans aide des IIII, a fmi, sous l'influence du travail persévérant du maître, à savoir copier après deux ans et demi des pages de son syllabaire.

Dès ce moment l'enfant était arrivé à apprendre comme les autres. Mais avant d'arriver à ce résultat, le professeur est quelquefois obligé de recommencer à apprendre à l'enfant la façon de prononcer les lettres ; aussi il est nécessaire de ne pas rester un jour sans faire exercer la prononciation.

M. 0... recommande bien de tenir à ce que l'écriture soit nette, à ce que les lettres ne dépassent pas les lignes.

C. Culture des facultés morales. — Cette partie de l'éducation de l'idiot et de l'arriéré n'est pas la moins importante, puisque c'est d'elle que dépend la possibilité de le conserver dans la famille et dans la société.

1" Le sentiment du bien et du mal.

Il faut apprendre par tous les moyens possibles à l'élève ce qui

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