‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et sur les maladies nerveuses professées à la Salpêtrière [electronic resource]Chapitre 46 sur 207 · SIXIÈME · texte numérisé non relu

SIXIÈME

LEÇON

De la température du crùiie dans les maladies mentales.

Messieurs,

Je veux, dans cette leçon, vous exposer comment j'ai été amené à •echercher la température des diverses parties du crâne, et j'insisterai surtout sur les résultats thérapeutiques qui m'ont engagé à 30ursuivre ces études : une observation que je vous relaterai à la fin mra, je l'espère, pour effet de fixer vos souvenirs.

Depuis longtemps j'avais remarqué, ce qui n'est d'ailleurs pas :iouveau, que dans certaines formes de folie on pouvait observer plus ou moins passagèrement une température axillaire au-dessus le la normale; je les ai réunies sous le nom de folies inilammaoires. La folie paralytique est celle qui présente le plus fréquemment ces exacerbations fébriles. Vous savez que dans les périodes ligues de la paralysie générale il est ordinaire de trouver de la fièvre ;t que la température peut atteindre jusqu'à 40 degrés, qu'on en ■encontre encore très souvent quand il survient une recrudescence lu délire; et qu'alors le thermomètre, mis dans l'aisselle, peut ndiquer une température de 39% 39", 5, etc.

J'ai démontré ailleurs que, même dans les cas les plus chroniques, a fièvre fait des apparitions de courte durée dont le praticienne doit )as méconnaître la signification.

Plus tard, j'ai remarqué que les indications fournies par la tem- )érature axillaire donnaient des renseignements insuffisants, et j'ai )orté mon attention sur la température de la tète ; j'ai pu remarquer dors que la température de la boite crânienne était loin de suivre ixactement les écarts de la température axillaire; et que bien

no

HYPERTHERMIE CÉRÉRRALE.

souvent la température axillaire s'en éloignait très peu ou pas du tout : mes recherches avaient d'abord été faites sur des ahénés paralytiques. Quand j'eus cette conviction, je m'attachai à attendre pour ainsi dire sur place la phlegmasie, sans m'occuper de savoir si elle était l'effet du délire ou si elle en était la cause, et j'eus la satisfaction d'obtenir des résultats heureux, en employant des dérivatifs puissants, tels que des cautères à la nuque, des vésicatoires sur la tête, etc.

Plus tard encore, frappé de l'analogie qui existait entre le délire maniaque des aliénés paralytiques, et le délire maniaque des autres aliénés, de certaines hystériques par exemple, analogie telle que les praticiens les plus exercés commettent parfois des erreurs de diagnostic et méconnaissent la paralysie générale là où elle existe, tandis qu'ils la soupçonnent lorsqu'elle n'existe pas, je me demandai si le délire maniaque, à quelque forme de folie qitil appartienne, n'était pas lié à une hyperhémie cérébrale ; les instruments de précision seuls pouvaient me donner la solution de ce problème. Or, le thermomètre ordinaire me la donna dans une certaine mesure : les explorations thermométriques m'apprirent qu'en effet, chez les malades atteintes de vésanie, alors même que la paralysie générale était hors de cause, chaque fois qu'il existait du délire maniaque, il y avait une température crânienne dépassant plus ou moins la normale.

Ceux de vous qui suivent réguhèrement ma clinique ont pu apprécier le nombre des succès thérapeutiques que j'ai déjà obtenus en suivant pas à pas les indications que me fournissait cette simple observation de l'hyperthermie cérébrale chez les ahénées névropatiiiques, les aliénées hystériques par exemple. Avec un peu d'habitude et beaucoup d'attention, je suis convaincu qu'on pourrait arrivera enrayer ces cruelles maladies qui passent pour incurables, presque avec autant de facilité qu'on guérit les malades atteints de pneumonie.

Cette foi robuste n'est pas poussée chez moi à l'exagération; et je sais bien qu'il y a parfois des échecs ; mais n'y en a-t-il pas dans le traitement de la pneumonie?

Quoi qu'il en soit, voici comment je procède :

Supposons qu'on m'amène une malade atteinte de ce délire aigu

HYPERTHERMIE CÉRÉBRALE.

qu'on désigne d'habitude sous le nom de manie ; supposons que je ne connaisse rien sur ses antécédents, ce qui est d'ailleurs le cas habituel dans nos services d'aliénés, je commence par poser le diagnostic, et grâce à diverses investigations, entre autres à l'exploration par le thermomètre, il est rare que je n'arrive pas à établir le diagnostic et le traitement immédiat. Ou bien, le thermomètre placé dans l'aisselle ou au besoin dans le rectum indique de la fièvre, et alors je redoute la paralysie générale ou la fièvre typhoïde, et je redouble de précautions pour poser un diagnostic précis ; dans ces cas il y a en même temps une température excessive à la tête, mais l'exploration de la tête ne m'indique rien de bien spécial. — Ou bien il n'y a pas de fièvre, et alors il y a bien certainement une hyperthermie encéphalique. C'est contre cette dernière que je dirige le traitement.

Telle malade atteinte d'hyperthermie encéphalique sans fièvre peut être au début d'une folie paralytique; je parviens bien vite à m'en assurer en étudiant plus spécialement le délire et les autres troubles somatiques ; j'ai alors beaucoup moins de chances de succès, car du moment où le diagnostic de folie paralytique est possible, c'est qu'il existe depuis un certain temps dans l'encéphale les lésions qui peuvent être au-dessus des ressources de l'art ; mais 1 peut aussi arriver, comme je viens de vous le dire, que cette naïade ne présente pas de signes de folie paralytique ; chez elle alors e délire maniaque est dù à une simple fluxion encéphalique qui )eut être de date récente ; je m'empresse alors de la combattre et 'y parviens le plus souvent au moyen d'un ou de deux vésicatoires ippliqués sur la nuque ou sur la tête; une fois que je me suis rendu naître de l'élément fluxionnaire, j'emploie une médication antispasnodique dont la morphine est la base ; je pousse alors la dose de la norphine assez loin pour obtenir le calme de ce système nerveux ïbranlé, je tâche de provoquer un sommeil qui, pour n'être pas laturel, n'est pas moins réparateur, et j'arrive ainsi, après avoir ionné au cerveau le repos forcé et prolongé, à des résultats théra- )euliques durables.

Telle est, messieurs, d'une façon sommaire la conduite que 'adopte à l'égard d'une maladie aiguë que j'observe pour la prenièrefois; inutile de vous dire que s'il s'agissait d'un homme, je

HYPERTHERMIE CÉRÉBRALE.

redouterais plus spécialement la folie paralytique, même en l'absence des signes caractéristiques et de la fièvre. Mais prenons le cas" de malades que nous avons eu le temps d'observer depuis plusieurs semaines par exemple ; notre conduite est dirigée d'après les mêmes principes : s'il s'agit d'une aliénée paralytique, chaque fois que nous observons chez elle une recrudescence de la fluxion encéphalique, nous appliquons sur la tête un vésicatoire ou un cautère, et nous parvenons ainsi à calmer le délire aigu, à sauver la malade d'un danger immédiat, et quelquefois à la guérir, si elle n'est qu'à la première ou au commencement de la seconde période de la maladie. S'il s'agit d'une aliénée non paralytique, si dans le cours d'un traitement antispasmodique, il survient de la fluxion cérébrale sans fièvre, ce dont nous sommes averti par la recrudescence du délire et par l'exploration avec le thermomètre, nous nous hâtons de suspendre le traitement antispasmodique, de recourir aux dérivatifs sur la tête et aux réfrigérants, et aussitôt que nous nous sommes rendu maître de cet élément fluxionnaire qui ne peut qu'aggraver la maladie, nous reprenons le traitement antérieur; c'est quelquefois à cinq ou six reprises qu'd faut ainsi arrêter le traitement commencé pour parer au danger que cause la fluxion cérébrale; j'en ai cité des exemples dans le Bulletin de thérapeutique de janvier et février 1876. Parfois un seul vésicatoire, une modification du régime alimentaire et un purgatif parviennent en quarante-huit heures à dissiper la fluxion encéphalique inquiétante; d'autres fois c'est pendant des semaines entières qu'il faut lutter contre cette complication. On y parvient le plus souvent, et pour ma part, je suis convaincu qu'on pourrait, en agissant ainsi, empêcher beaucoup de folies purement névropathiques de passer à l'état inflammatoire, c'est-à-dire qu'on pourrait préserver de la périencéphalite diffuse un certain nombre d'aliénés. Mais je ne fais qu'effleurer le sujet, car c'est un terrain brûlant sur lequel nous reviendrons ultérieurement.

Je trouve que cette façon de considérer la pathologie mentale la simplifie singulièrement ; elle rend presque inutile la classification si laborieusement édifiée par Esquirol, et dont vous avez déjà pu sentir l'insuffisance, puisque chaque jour vous voyez qu'on introduit une forme spéciale de délire, décorée d'un nom nouveau.

Mais, direz-vous, pourrait-on appliquer au traitement de la

TEMPÉRATUHES NORMALES.

lypémaniece que vous venez de nous dire du traitement de la manie? Le thermomètre peut-il donner des indications aussi précises et aussi précieuses? Oui, certainement, le lypémaniaque qui a une fluxion passagère ou une congestion chronique de l'encéphale révélée par le thermomètre, doit être traité comme le maniaque à hyperthermie encéphalique, de même que le malade atteint de stupeur, chez lequel il vous est difficile d'établir un diagnostic immédiat. S'il a de l'hyperthermie encéphalique, traitez-le par des vésicatoires sur la tête et vous le verrez sortir de sa stupeur; s'il n'a pas d'hyperthermie encéphalique, donnez-lui de la morphine, modifiez cette circulation encéphalique défectueuse, ce spasme vasculaire qui tient le cerveau dans un état de nutrition anormal, et vous verrez encore disparaître la stupeur : n'attendez pas, pour le soigner, que des lésions irrémédiables se soient produites dans son encéphale, et vous savez que ces lésions arrivent vite, et qu'il n'y a pas de temps à perdre.

Je pourrais passer ainsi avec vous en revue toutes les variétés de folie, mais je ne veux pas abuser de votre attention, et je vais pénétrer plus avant dans les détails de cette étude sur la température crânienne.

Tout d'abord, je vais vous rappeler les chifl'res indiquant la température des diverses parties du crâne qu'on peut observer chez les individus sains.

Me mettant en garde contre des conclusions prématurées, j'ai recherché avec un soin extr-ême quelles étaient les températures des diverses parties du crâne chez les individus sains : autant que possible, je me plaçais dans des conditions identiques d'aération. Ainsi, je faisais mettre dans une seule salle toutes les personnes dont j'examinais la température crânienne, de façon qu'elles fussent, pour ainsi dire, en équilibre de température avec le milieu ambiant. Mes observations ont, en outre, été suffisamment nombreuses pour que j'en puisse considérer les résultats comme certains : or j'ai pu observer que la température des diverses parties du crâne varie dans une certaine mesure chez les individus sains. Ainsi celle du front varie de 31 à 34", suivant les sujets ;

Celle du bregma et des lignes bregmatico- mastoïdiennes, de 33 à 35" ;

VOISIN. — Lcçoas cliniques. 8

HYPERTHERMIE ENCÉPHALIQUE.

Celle de l'inium, de 34 à 35%5;

Celle de la région mastoïdienne, de 31 à 34°;

Celle des tempes, de 34 à 35°, 5.

Mes études ont aussi confirmé les remarques qu'avait présentées Broca à la Société pour l'avancement des sciences au Congrès du Havre de 1877, relativement aux rapides variations de température chez le même individu sain, lorsque le cerveau passait de l'état de repos relatif à l'état de travail. J'ai pu me convaincre ainsi qu'il y avait une extrême mobilité dans les actes de la circulation cérébrale chez l'homme sain; ces études sont intéressantes au point de vue philosophique et physiologique, mais elles ne me préoccupent pas outre mesure, car elles me sont inutiles au point de vue médical : ce qui m'en est resté dans l'esprit, c'est que chez l'homme sain, môme quand le cerveau travaille, la plus haute température du crâne ne dépasse pas 36°, et encore cette température de 36° n'estelle atteinte que momentanément, et, une fois le travail cérébral terminé, elle descend à un chiffre moindre. Cela étant, si chez un aliéné je voyais la température de telle ou telle partie du crâne atteindre momentanément 36°, je ne m'en inquiéterais aucunement ; si, au contraire, je voyais la température rester plusieurs jours de suite à 36°, j'aurais des craintes et j'instituerais un traitement dérivatif et anliphlogistique.

Mais ce n'est pas seulement 36° qu'indique le thermomètre chez les aliénés atteints d'hyperthermie encéphalique; ainsi chez un halluciné, j'ai noté pendant plusieurs jours 37°, 8 derrière [l'oreille gauche, alors que la température axillaire n'était que de 37° ; je crois avoir rendu service à cette malade en lui appliquant un vésicatoire à la nuque, à la suite duquel la température est redescendue à 33° derrière l'oreille gauche, en même temps que le délire a diminué.

Chez une autre malade, la température post-auriculaire gauche était de 37°, 8, la droite de 37°, 6, alors que la température axillaire n'était que de 37°. Cette malade, considérée par un de nos confrères les plus distingués comme menacée de folie paralytique, a parfaitement guéri; et je l'ai revue six mois après sa sortie : un vésicatoire permanent que j'ai fait appliquer sur la région occipitale rasée a amené au bout de vingt-neuf jours une chute de la température qui

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