‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et sur les maladies nerveuses professées à la Salpêtrière [electronic resource]Chapitre 48 sur 207 · UTILITÉ DE LA THERMOMÉTRIE · texte numérisé non relu

UTILITÉ DE LA THERMOMÉTRIE

Quant à dire que c'est la congestion de telle ou telle jDartie du cerveau, que c'est l'anémie de telle ou telle circonvolution qui produit tel ou tel trouble psychique, je crois que c'est l'expression de la vérité dans bon nombre de cas, mais je ne puis pas encore le démontrer suffisamment, les adversaires de la doctrine organicienne pourraient aussi bien me répondre que c'est le délire qui produit la fluxion, en vertu de cet adage : Ubi stimulus ibi fluxus. Là n'est pas la question ; que la congestion soit la cause ou l'effet du trouble mental, je sais qu'en la combattant je guéris mes malades et cela me suffit : je traite les maladies mentales comme je traite les pneumonies. Pour diagnostiquer une pneumonie, pour savoir de quel côté de la poitrine et sur quel point exact je dois pratiquer une émission sanguine ou plus tard faire appliquer un vésicatoire, j'ausculte la poitrine, et sans perdre de vue le malade, après avoir constaté l'état de ses forces, j'agis. De môme, quand j'ai un aliéné à soigner, j'interroge d'abord l'état de sa circulation cérébrale.

Ce que les médecins ordinaires découvrent avec leui stéthoscope pour les maladies de poitrine, moi je le cherche avec mon thermomètre pour les maladies mentales : la méthode me paraît logique, et les résultats que j'en ai déjà obtenus sont de nature à m'encourager dans cette voie (1).

Voici, pour terminer, une de mes observations ; c'est celle d'une malade évidemment menacée de paralysie générale, chez laquelle l'exploration tliermométrique des parois du crâne m'a conduit à employer un traitement énergique et que j'ai été assez heureux pour guérir, quoi qu'un de mes collègues eût posé le diagnostic de paralysie générale.

Obs. XXVI. — Folie congcstive avec hypertiiennie crânienne. — Guérison.

Juliette (IL.., vingt-cinq ans. Sa mère est morte dans le service des aliénés de Ram- Imleau (Salpètrière), et son père d'une atta(iue d'apoplexie.

D'un caractère gai, elle a toujours été affectueuse, économe et rangée.

Elle n'a jamais accusé que des douleurs d'estomac et de l'enflure des jambes, surtout pendant ses grossesses (jui ont été au nombre de dix. Elle a nourri six de ses enfants : les autres sont morts dès leur naissance.

Lus menstrues ont loujoiu's été régulières, abondantes.

(I) Consultez mes leçons, France jnédicule, 1878, ii" 89 et 90.

HYPERTHERMIE ENCÉPHALIQUE.

11 y a deux ans, elle a été traitée pour une affection utérine (ulcération). De cette époque date le début de la maladie qui se traduisait tantôt pur de l'extravagance dans les actes, de l'incohérence dans les paroles, tantôt par des larmes abondantes, Elle a eu à plusieurs reprises du délire qui durait quelquefois deux mois entiers. Plusieurs fois, surtout aux périodes menstruelles, elle a quitté son ménage, restait deux jours dehors, puis, quand elle rentrait, elle se mettait, sans rien dire, à s'occuper de son intérieur. Depuis la même époque, c'est-à-dire il y a deux ans, son mari a remarqué qu'elle recherchait très avidement et très fréquemment les rapprochements sexuels. En trois ans, elle mit au monde trois enfants, et deux dans les deux dernières années.

La maladie s'est aggravée surtout depuis le 31 mars. Elle a accouché le 15, s'est mise à nourrir son enfant, lorsqu'elle s'est sentie prise de douleurs dans le basventre. Le lait, abondant d'ordinaire, a diminué et les lochies se sont arrêtées. Le 27, malgré ses douleurs abdominales et ne s'étant pas encore levée, elle passa par la fenêtre et se rendit à la chapelle des Enfants-Assistés, oîi le soir, à onze heures et demie, elle a été rencontrée par la supérieure qui l'a ramenée chez elle. Elle s'est relevée un moment après, revint à la chapelle, et le matin son mari l'y découvrit occupée à chanter. Elle a été prise le même jour de délire, d'agitation et manifesta de la frayeur, des craintes.

Elle a dit que son mari allait perdre sa place, qu'on allait les mettre tous les deux dehors, elle a vu des serpents, elle a dit qu'elle n'avait plus d'enfants, qu'un individu les avait tous tués et que sans sa sœur cet homme aurait mis le feu à la maison. En regardant un tableau, elle a dit à son mari : Vois, il y a une femme qu'on assassine.

D'abord conduite à Sainte-Anne, elle a été transférée à Vaucluse, et de là, sur la demande de son mari, elle a été amenée à la Salpètrière.

11 juin 1877. Pupilles inégales, bien contractiles. La malade paraît bien voir, bien entendre, mais ne reconnaît pas le poivre à l'odorat. I^a langue tirée hors de la bouche tremble notablement. La sensibilité au pincement est conservée.

Pas de goitre ni de chapelet ganglionnaire à la partie postérieure du cou. Pas de douleur spontanée du rachis, mais la pression est douloureuse sur les 2% 3* et 4'' dorsales.

Rien de particulier dans les poumons. Au cœur, bruit de souffle, râpeux, au premier temps et à la pointe.

Œdème des membres inférieurs plus considérable à droite. Pas de douleur ovarienne ni abdominale.

Depuis son arrivée, la malade est agitée, sa physionomie est préoccupée. On l'a entendu répondre à des voix, parler du roi, mais sans manifester d'idées de richesses.

Pendant l'examen, sa physionomie a pris par mortients un air de satisfaction, de fierté qui se trouve encore dans ses réponses, la plupart du temps très incohérentes. Elle nous dit, par exemple : « C'est le soleil qui fait le caractère de la femme. Quand on a le malheur d'être étendue sur le lit mortuaire des médecins »

Temp. axiîl., 36°, 6; temp. auricul. droite, 33», 6 ; temp. auriculaire gauche, Si^O.

Vésicat. à l'occiput rasé; bains froids quotidiens à 15° ; KBr, 2 grammes.

Le 29 juin. Même état. Temp. axiil., 37°; auricul. droite, 37°,6; auricul. gauche, 37°,8.

Nouveau vésicatoire à entretenir; KBr, 4. grammes.

,S juillet. Temp. auricul. droite, 33°; auricul. gauche, 32°,8.

Le 15. On commence le traitement morphinique.

OBSERVATION

fjC 18. Mieux sensible. La malade a vu son mari hier et l'a très bien reçu. Cependant on ne peut pas causer encore avec elle d'une façon bien suivie. Elle me dit qu'à son arrivée ici elle avait mal à la tète, qu'elle avait la fièvre typhoïde, et qu'elle se sent mieu.\ maintenant. Elle n'a plus d'ataxie de la langue ni d'inégalité pupillaire.

15 août. On supprime le vésicatoire.

U octobre. La malade a pris de l'embonpoint ; elle est tout à fait raisonnable ; sa physionomie est éveillée. On cesse toute espèce de traitement. La dose de morphine a été portée à Ci centigrammes par jour.

Le 15. Sortie de la malade.

En mars 1878, je la revois en très bonne santé.

En résumé, la maladie mentale a été accompagnée d'hyperthermie des parois de la tète dans la région temporo-pariétale ; l'hyperthermie a cédé à des applications vésicantes. Ce phénomène morbide passé, le traitement morphinique a pu être employé avec succès.

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