SEPTIÈME
LEÇON
Folie secondaire, consécutive à la fièvre typhoïde, à la diphthérie, etc.
Messieurs,
Je vous ai déjà parlé, à propos de l'anémie cérébrale, de l'aliénation mentale qui succède dans quelques cas à la fièvre typhoïde. Je n'y reviendrai pas ; mais je veux vous parler d'une autre série de cas dans lesquels la fièvre typhoïde laisse à sa suite des altérations considérables méningo-encéphaliques, qui déterminent la folie par un processus bien distinct que le processus anémique. On ne sait pas assez que la fièvre typhoïde peut s'accompagner de lésions des méninges cérébrales et de la substance grise; la plupart des médecins sont disposés à les nier, faute d'avoir fait des examens anatomo-pathologiques suffisants.
Cette contradiction dans les opinions dépend aussi probablement de la variété dans les formes de la fièvre typhoïde suivant telle ou telle épidémie : ainsi telle épidémie se caractérise principalement par les accidents abdominaux; telle autre par les accidents pulmonaires; une autre par les phénomènes spinaux; celle-là par les troubles cérébraux. Et tel médecin peut n'avoir jamais vu de près toutes ces différentes formes, surtout en épidémie. De là ces doutes et ces fins de non-recevoir de la part de ceux qui pour tous les phénomènes cérébro-spinaux, en particulier, font toujours intervenir un ictus et éloignent toute idée de lésion.
Mais les faits sont là, messieurs, qui démontrent que dans certaines épidémies de fièvre typhoïde, à forme cérébrale, les lésions cérébrospinales ou cérébrales et spinales séparées sont à peu près la règle.
J'ai vu, à la Charité pendant mon clinicat, en 1862 et 1863, deux
LÉSIONS MÉNINGO-ENCÉPHALIQUES.
épidémies de fièvre typhoïde où les accidents cérébro-spinaux ont été très fréquents.
Les autopsies que j'ai faites sous les yeux de M. Bouillaud n'ont laissé aucun doute sur l'existence de lésions méningo-encéphaliques. C'est ainsi que plusieurs fois j'ai trouvé les méninges cérébrales très rouges, opalines, épaissies, adhérentes ou non avec la substance corticale des circonvolutions. Cette substance, corticale se dissociait facilement sous le filet d'eau, et dans certains cas où il n'existait pas d'adhérences, cette substance, qui était d'un aspect tigré produit par un piqueté abondant, d'une apparence tomenteuse, d'une couleur gris jaunâtre, se dissociait aussi sous le filet d'eau ; en môme temps la masse cérébrale avait perdu toujours de sa densité. Les lésions que j'ai vues à la Charité ont été reconnues en même temps dans deux épidémies de i862 et 1863, à l'Enfant-Jésus et à la maison municipale de santé, par MM. Bouvier, Cazalis et Chedevergne, interne des hôpitaux, qui a fait sur ce sujet sa thèse inaugurale. Son travail renferme cinq observations aussi démonstratives que possible de méningite et de péri-méningo-encéphalite aiguë.
Les méninges étaient généralement rouges, épaissies, opaques, ecchymosées en plusieurs points et la fluxion avait été telle quelquefois que la cavité sous-arachnoïdienne contenait des caillots de sang. Le détachement de ces membranes ne pouvait se faire en plusieurs endroits sans arracher la substance corticale correspondante.
Celte substance était plus ou moins piquetée en rouge et cette apparence n'était nullement modifiée par le lavage; là où la substance corticale était adhérente aux méninges, le filet d'eau la dissociait en filaments. Après avoir décrit ces lésions sur des enfants et des adultes, M. Chedevergne ajoute : « Il n'est pas inutile d'indiquer la ressemblance qui existe au point de vue anatomique entre cette périméningo-encéphalite et la péri-méningo-encéphalite des paralysés généraux. »
Cette analogie que Chedevergne dit exister à l'œil nu devient certaine lorsqu'on examine ces pièces anatomiques au microscope. On trouve, en elTet, et vous allez pouvoir vous en assurer, que ces lésions consécutives à la fièvre typhoïde étaient en partie constituées par de l'hypergenèse de noyaux qui remplissent les parois vasculaires, et par de l'hyperplasie du tissu conjonctif des vaisseaux, formée
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de fibrilles laffliiieuses et de corps fusiformes, nerveuse, et des éléments embryoplastiqiies en voie d'évolution dans la substance, altérations qui sont caractéristiques de la paralysie générale.
J'ai eu l'occasion d'observer récemment, soit à l'bôpitil, soit dans des expertises niédico-légales, un certain nombre d'aliénés chez lesquels la maladie a été le résultat de fièvres typhoïdes graves.
Voici un résumé dé ces faits :
Obs. XXVIl. — La nommée R... a été atteinte il y a cinq ans d'uiie fièvre typhoïde grave. Pas d'hérédité.
Depuis la fièvre typhoïde, elle est prise, chaque année, à la même époque, d'inquiétude. Elle parle d'une façon inconsidérée et elle devient violente ; elle frappe ses parents, et sous prétexte de gagner beaucoup d'argent, elle se sauve de la maison paternelle.
Obs. XXVIII. — La nommée P..., âgée de trente-trois ans, a été prise à neuf ans d'une fièvre typhoïde très grave qui a été suivie de cécité complète pendant plus d'un an. Pas d'hérédité. Elle n'a pas présenté, depuis cette époque, l'allure des enfants de son âge ; elle est devenue sombre, inquiète et elle a cessé de frayer avec les autres. Elle se plaignait fréquemment de malaises, de céphalalgie.
A quinze ans, elle a commencé à présenter des signes de folie mystique ; elle ne parlait que de damnation, que de se confesser; elle a suivi les exercices du catéchisme jusqu'à vingt et un ans.
L'exaltation religieuse et les idées mystiques n'ont pas cessé jusqu'à trente-deux ans.
A cet âge, elle a commencé à déclamer dans la rue, dans les jardins publics. « Le bon Dieu m'a rendu malade, disait-elle entre autres choses ; pourquoi ne suis-je pas comme tout le monde, pour(|uoi suis-je malade, moi qui dois gagner ma vie? »
La nuit, elle fixait le mur, comme si elle y voyait quelque chose.
Obs. XIX. — La nommée Phil , âgée de quarante-six ans, a joui d'une bonne
santé jusqu'à une fièvre typhoïde grave dont elle a été atteinte à dix-huit ans.
Son père est mort jeune ; il se faisail saigner assez souvent.
Elle avait des habitudes d'ordre et de travail et un bon caractère.
A la suite de la fièvre typhoïde, elle a dit pendant trois mois qu'elle était damnée et perdue, et elle a déchiré ses eff'ets pendant des moments d'exaltation.
Elle est restée originale, très impressionnable, surtout aux périodes menstruelles.
A quarante ans, elle à été reprise de ses idées de damnation, de perdition; elle a eu des périodes de mélancolie avec gémissements, avec crainte d'être brûlée par le démon, et elle a été placée à la Salpêtrière dans mon service.
Obs. XXX. — La nommée Grab..., âgée de seize ans, a été atteinte d'une fièvre typhoïde grave il y a onze mois. La convalescence a duré près de cinq mois. Elle a conservé de cette maladie une surdité double incomplète, et il en est résulté de la faiblesse intellectuelle, des accidents hystériformes et une diminution notable de l'initiative et de la volonté de bien faire et de vaquer à un travail quelconque; aussi elle a été arrêtée comme vagabonde ; mais, après expertise médicale, elle a été placée dans un asile d'aliénées
OBSERVATIONS
Obs. XXXI. — La nommée C..., âgée de cinquante-trois ans, a été bien portante jus- :ju"à lïi!,^e do vingt et un ans. Son père est vivant et non malade. Sa mère [est morte à juatre-vingt-cin.} ans, de vieillesse... Un frère est idiot et un autre est mort subitement le congestion cérébrale.
A vingt et un ans, cette femme a été prise d'une fièvre typboide qui a duré six mois. 3epuis cette époque, elle a été frappée d'aliénation mentale tous les ans ou tous les ieux ans. Les accès ont tous été caractérisés par de l'excitation, des colères et des violences, et ils ont duré de trois à six mois.
Obs. XXXII. — La nommée Vinc..., âgée de neu ans, est née à terme et s'est bien jortée jusqu'à l'âge de deux ans et demi ; elle a contracté à ce moment une fièvre yphoïde très grave accompngnée d'accidents cérébraux qui ont duré trois mois.
Elle a perdu la parole et elle ne l'a^pas recouvré depuis; elle n'a pu apprendre que :es lettres et les nombres les plus élémentaires.
Elle s'est livrée depuis aux actes les plus incohérents et elle a présenté les signes de l'idiotie.
Cinq autres idiotes de mon service le sont devenues après des fièvres typhoïdes.
Dans tous ces cas, la fièvre typhoïde a déterminé des lésions méningo-enccphaliques graves avec épaississement des méninges, adhérences multiples, épanchementde sérosité sous-arachnoïdienne et hyperhémic considérable de la substance grise.
Des observations de folie consécutive à la fièvre typhoïde ont été "aites par d'autres auteurs, mais l'absence d'examens cadavériques i surtout contribué à faire rejeter absolument toute idée de lésions. L'anémie, la cachexie, l'asthénie, les altérations septicémiques du sang, l'élément pestilentiel étaient seuls en cause ; aussi les autopsies que j'ai montrées à plusieurs de mes collègues à la Charité et à la Société anatomique (en 1862 et 1863), ont-elles suscité d'assez vives controverses ; mais la preuve par les faits laisse heureusement 3CU de place pour le doute.
L'aliénation mentale consécutive à la fièvre typhoïde se rencontre ;hez l'enfant et chez l'adulte. Dans le premier cas, les formes morjides sont : l'affaiblissement de l'intelligence, l'imbécillité, l'idiotie iccompagnée ou non de la perte des sens, ainsi que l'a dit Chedevei^gne. Les complications méningo- encéphaliques de la fièvre typhoïde déterminent chez l'enfant une véritable démence.
Chez l'adulte, les formes morbides sont : la paralysie générale et le la mélancolie avec stupeur et du délire de persécutions associé le plus ordinaireiTient à de la démence.
1" Enfance. — Vous vous rappelez que je vous ai montré une
FOLIE SECONDAIRE
enfant âgée de quatre ans qui consécutivement à une fièvre typhoïde a perdu la vue, l'ouïe et est en voie de devenir idiote par défaut de perception.
Vous allez voir une jeune enfant qui, à la suite d'une fièvre typhoïde à forme cérébrale survenue à deux ans et demi, est devenue idiote. Ces cas ne sont pas rares dans les services d'idiots et d'idiotes.
Les symptômes appartenant à cette forme de folie sont nombreux et peuvent porter sur les sens, sur l'intelligence, sur la parole et sur diverses parties du crâne.
Sans entrer dans une analyse détaillée qui trouvera mieux sa place lorsque je vous parlerai de l'idiotie, je veux vous exposer en quelques mots les caractères les plus saillants de cet état morbide.
Les nerfs crâniens étant souvent atteints dans leur portion crânienne ou cérébrale, les centres de perception sont eux-mêmes atteints, et par suite l'intelligence est arrêtée dans son développement ; car « nihil in inlellectu quod non primo fuerit in sensu » .
L'intelligence elle-même est atteinte dans son siège par suite des lésions de la substance corticale ; la parole peut être perdue, soit qu'il y ait des lésions des lobes antérieurs, soit qu'il y ait perte de l'ouïe, de la vue; en effet, l'enfant en bas âge devenu aveugle, sourd, reste muet; et à ce sujet je vous rappellerai le fait intéressant d'un enfant amené à Bicêtre comme sourd-muet. Cet enfant recouvra la parole, lorsqu'il commença à entendre quelque peu.
Sans être perdue, la parole peut être considérablement troublée ; c'est ainsi que j'ai vu des cas (Jane....) où la parole revêtait les caractères propres à la paralysie générale. Elle était lente, embrouillée, les mots mal distincts; et pour compléter ce point d'analogie avec certains symptômes de la paralysie générale, j'ai vu de ces malades qui avaient une physionomie satisfaite, riante, épanouie. Ainsi que je le dirai pour l'adulte, quelques signes cliniques et l'anatomie pathologique établissent sous certains côtés une analogie entre ces états morbides et la paralysie générale : mêmes lésions et quelques symptômes identiques, symptômes qui seraient bien plus nombreux et saillants, si les malades n'étaient pas des enfants.
Ces sujets présentent les mêmes symptômes intellectuels et inoraux que ceux appartenant à l'imbécillité et à l'idiotie; et comme