NEUVIÈME LEÇON
Folie sensorielle
Messieurs,
La folie sensorielle est celle qui est consécutive ù l'hyperesthésie ou à l'irritation des sens. Vous verrez que cette folie a une origine spéciale et des symptômes tout particuliers, et qu'elle doit devenir toujours ou à peu près curable ; c'est surtout dans ces cas qu'il faut se bien persuader que la folie a le plus souvent une origine somatique.
Quelques aperçus historiques sur la question des hallucinations me paraissent nécessaires, afin de bien préciser le sujet.
Je vous ai déjà parlé, à plusieurs reprises, des hallucinations, et je vous ai montré des malades dont les hallucinations se rattachaient à des causes qui siégeaient tantôt dans les régions de la base et du centre du cerveau qui sont plus particulièrement dévolues aux impressions sensorielles, je veux parler des couches optiques, des centres optiques, olfactifs, etc., et tantôt dans les régions supérieures de l'encéphale dévolues à l'intelligence, à la mémoire, à l'imagination.
Dans le premier cas, ce sont, dans la classification de M. Baillarger (1), des hallucinations psycho-sensorielles, et, dans le second cas, des hallucinations psychiques. Ces dernières hallucinations, assez rares, se reconnaissent à ce que les malades vous disent qu'on leur parle en pensée, le langage de la pensée; qu'ils conversent d'âme à (hue; que leurs voix sont secrètes, intérieures. Ces hallucinations sont le produit de l'exercice involontaire, de l'automatisme de la mémoire et de l'imagination seules.
(1; Baillarger, Des hallucinations, des causes qui les produisent et des maladies qu'elles carac' téiisent. Paris, 1846.
iiO FOLIE ACQUISE.
Les hallucinations psycho-sensorielles sont le résultat de l'excitation des organes sensoriels dans leur partie intra-cérébrale et de l'exercice indépendant ou de l'automatisme de la mémoire et de l'imagination. Telle est la classification adoptée par M. Baillarger, qui a fondé sur elle sa définition de l'hallucination :
Une perception sensorielle, indépendante de toute excitation extrême des sens, mais ayant son point de départ dans l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination.
Pour M. Baillarger, la suspension plus ou moins complète des sens et l'excitation interne des appareils sensoriaux, sont deux conditions favorables aux conditions de l'hallucination ; mais le point de départ du phénomène siège dans l'intelligence, et non pas dans les organes des sens. Cette opinion est conforme à celle d'Esquirol, qui n'admettait pas que les sens fussent pour quelque chose dans la production de l'hallucination.
Calmeil, au contraire, et Linas admettent les hallucinations sensoriales. Calmeil trouve naturel d'expliquer le vice de la sensation par l'influence que la modification des tissus lésés a dù exercer sur les nerfs ambiants, et il cite le fait rapporté par Bourdelot, d'une femme atteinte de cataracte qui avait été effrayée en plein jour par des mouches, des chenilles de toutes les couleurs, un insecte dont une aile était verte, l'autre jaune, la tête rouge et le corps bleu, et chez laquelle le cristallin, brisé par morceaux, renfermait des fragments qui se touchaient comme des prismes ou étaient les uns sur les autres comme des glaçons.
D'un autre côté, dans son traité important, Brierre de Boismont ne fait pas allusion à la possibilité d'une liaison entre une hallucination et l'altération des organes extérieurs des sens.
Michéa professe, sur la pathogénie des hallucinations, une opinion qui est en désaccord avec celle de M. Baillarger : il considère certaines hallucinations comme étant sous la dépendance immédiate du système nerveux périphérique, du moins quant à leur point de départ; car le lieu où elles s'élaborent et se constituent, dit-il, est l'encéphale, et il divise les hallucinations en idiopathiques, ou dérivant d'une lésion première des centres nerveux, et en symptomatiques, ou consécutives à un trouble des cordons périphériques. Il ne laisse pas entrevoir que la cataracte ou le glaucome