‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et sur les maladies nerveuses professées à la Salpêtrière [electronic resource]Chapitre 58 sur 207 · LÉSIONS DES MILIEUX DE L'ŒIL · texte numérisé non relu

LÉSIONS DES MILIEUX DE L'ŒIL

sur ces 20, 2 nous ont offert des altérations glaucomateuses, tandis que, chez les 18 autres, le cristallin était le siège de cataracte à diverses périodes (i); et, dans ce dernier cas, c'étaient ou bien des stries étoilées concentriques, des taches en nombre restreint, qui occupaient le plus souvent la périphérie du cristallin seul, ou de la capsule et du cristallin en même temps; ou bien c'étaient des opacités ou des plaques mal délimitées, lenticulaires ou capsulo-lenticulaires, ayant souvent l'apparence ponctuée.

Les lésions occupaient principalement les couches antérieures; mais cependant, dans plusieurs cas, la lésion était bien nettement corticale postérieure ; une fois, une opacité légère occupait le noyau même des deux cristallins ; une fois, les opacités cristallines consistaient en incrustations phosphatiques.

Lorsque les lésions sont ainsi partielles, elles occupent surtout le segment inférieur du cristallin. Ces lésions partielles n'empêchent pas de voir, avec l'ophlhalmoscope, l'état du fond de l'œil.

Le meilleur moyen de voir ces opacités et ces stries, môme rudimentaires, est de dilater préalablement la pupille avec l'atropine, et d'éclairer le fond de l'œil avec le miroir de l'ophthalmoscope. Les altérations cristalliniennes apparaissent alors facilement à l'œil nu, ou, mieux, muni d'une loupe, avec une teinte noire qui ne permet pas de se méprendre sur la lésion, tandis que les altérations capsulaires se présentent avec une teinte blanche, une apparence plissée, non rayonnée.

Le diagnostic du siège des opacités se fait aussi très bien avec l'éclairage oblique qui a l'avantage de montrer les différents plans de l'appareil cristallinien.

Lorsque la cataracte est complète, les altérations ne permettent l)as d'apercevoir la papille et les vaisseaux ; mais l'éclairage avec le miroir ou avec l'éclairage oblique rend autrement facile le diagnostic qu'une simple inspection à l'œil nu. Vous voyez alors soit des stries étoilées très rapprochées, comme dans la cataracte lenticulaire, soit des plaques blanchâtres profondes, comme dans la cataracte capsulaire postérieure.

Lorsque les lésions sont glaucomateuses, l'œil est plus ou moins

(I) Deux cas de guérinon d'hallucinalions de lu vice par l'exliaction du cristallin et l'irideclûiuie {Ann. )ned.-j)sijcliolo(ji(]ucs, ISG'J).

rouge, sa consistance est augmentée jusqu'à être quelquefois pierreuse; des douleurs sus-orbitaires sont permanentes; la vue est trouble, et l'examen ophthalmoscopique permet de constater une opacité nuageuse anté et péri-papillaire, et une excavation plus ou moins profonde du nerf optique. Lorsque les altérations sont anciennes, la papille présente de l'atrophie à des degrés variables, et la vue devient de plus en plus limitée à certains points, de plus en plus circonscrits, du nerf optique.

Ainsi que dans toute la pathologie mentale, la prédisposition héréditaire joue un rôle important, mais non pas nécessaire.

L'âge de ces hallucinés varie, dans mes observations, de 35 ans à 70 ans et quelques années. Tous ces malades, qui présentent des signes de cataracte à des degrés divers, ont éprouvé pendant plusieurs années^, avant d'avoir des hallucinations, des sensations visuelles de mouches noires, d'araignées, de poussières noires, de la diminution et du trouble de la vue. Les prodromes de glaucome datent, au contraire, de moins loin, et le trouble mental suit d'assez près le début de cette affection.

Ces altérations oculaires ne sojit pas, le plus ordinairement, suivies directement d'hallucinations; il est de règle que, entre les troubles visuels que je viens de vous citer et elles, les malades éprouvent des illusions, et croient voir à certains corps réels une forme qu'ils n'ont pas. C'est ainsi qu'une malade, à côté de qui est couchée une autre femme, la voit la nuit sous la forme d'un homme, couvert de sa seule chemise, et ayant une longue figure. Elle le voit dormant, elle en a très peur. Les autres malades couchées dans sa salle lui semblent être des morts : l'un a « un panlalon rayé gris, et, sur ce pantalon, elle distingue des fils » . Ce sont des illusions que favorise la très faible clarté d'une veilleuse. Une autre voit chaque individu prendre envers elle des airs menaçants.

Une malade, qui a été guérie d'hallucinations et de délire partiel par une iridectomie, a commencé par avoir des illusions consistant à voir les passants lui faire des grimaces et rire d'elle. A ces illusions se joignent et plus tard succèdent de véritables hallucinations de la vue, douces ou terrifiantes, auxquelles les individus timorés, crédules, superstitieux, croient plus facilement que d'autres, et, dès ce moment, ainsi que je vous l'ai déjà dit, ils sont aliénés.

MOnii DES HALLUCINATIONS SENSOIIIKLLES.

A partir de là, leur esprit, incité par des sensations de plus en plus nombreuses et irrésistibles, tourne dans un cercle d'idées de plus en plus restreint, et s'abstrait dans des conceptions délirantes, secondaires, tertiaires, etc., dont le point de départ est la préoccupation ballucinatoire. Il résulte de ce trouble dans le fonctionnement de la substance corticale cérébrale une série d'associations d'idées inconscientes et de souvenirs anciens dont l'observateur a beaucoup de peine à suivre le fd, parce qn'il lui faudrait connaître à fond les moindres actes anciens de l'aliéné, les plus petits faits de sa vie passée. Un fait très intéressant, dans ces cas, est l'état secondaire hallucinatoire d'un ou de plusieurs autres sens; il semble qu'il se fasse une série d'actions réflexes dont le circuit serait constitué par les nerfs optiques, les couches optiques et les autres appareils sensoriaux. Quelle que soit l'explication, le fait est d'obsei'vation, et l'ouïe est le sens le plus influencé par les hallucinations de la vue, — et réciproquement.

Ces hallucinations ne m'ont pas paru aussi persistantes, je dirai même aussi tyranniques que les hallucinations que l'on observe dans la paralysie générale, la folie congestive, la folie anémique et la folie sympathique ; et il est à noter qu'elles sont loin d'être nettes comme toutes celles qui ont pour origine l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination : elles sont confuses, changeantes; leurs couleurs, leurs contours se modifient avec une très grande rapidité; une malade me dit que c'était comme une fantasmagorie, une série d'ombres chinoises auxquelles elle se complaisait avec bonheur.

Les hallucinations surviennent principalement à la chute du jour, le soir, lorsque la lumière diminue, ou bien le matin, lorsque la clarté du jour est le plus vive; cela dépend de l'état du noyau crislallinien. Rarement j'ai vu de ces hallucinés pris d'exaltation maniaque; leur délire est plutôt tranquille et inoffensif. Il est rare que ce délire et ces hallucinations les empêchent de travailler, de vaquer à quelques fonctions. Cependant j'ai vu une malade s'agiter par intervalles, et se livrer à quelques violences. La peur que leur inspirent les illusions et les hallucinations est alors à peu près le seul mobile de l'agitation, des cris et des actes désordonnés de ces malades. C'est ainsi qu'une femme s'agitait et criait par peur d'un aigle vert, qui devenait gris blanc, puis gris jaune avec une bordure

VOISIN. — Leçons cliniques. Il)

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FOLIE ACQUISE

noire; une autre s'effrayait, la nuit, à la vue d'un chien noir de petite race, puis d'un blanc. Ces hallucinations augmentent ordinairement de fréquence et d'intensité lorsque les malades sont exposés au mouvement, à l'agitation de la rue; tout en multipliant leurs sensations, le va-et-vient des individus, des voitures, semble augmenter l'excitabilité déjà existante des nerfs optiques et des centres sensoriels optiques, et favoriser l'état illusionnel et hallucinatoire. Aussi la plupart de ces malades n'ont pas, ou n'ont que très peu de ces phénomènes pendant leur séjour dans l'hôpital, mais ils ne peuvent rester au delà de quelques jours dans Paris. La malade D... en est un exemple frappant.

A peine sortie, elle retombe, s'agite et crie ; rentrée dans l'hôpital, elle redevient aussitôt calme. Elle en a si bien conscience, qu'elle ne veut jamais sortir, et qu'il faut presque la contraindre pour la faire retourner dans sa famille.

Je vous ai dit que la peur pouvait être la cause de l'agitation de quelques malades.

Une femme, nommée P..., en est une preuve bien convaincante. Lorsqu'elle est dans une rue où il y a une grande animation, la multiplicité des individus en mouvement l'effraye; elle voit qu'on se cache, qu'on se met à l'écart pour la guetter et lui faire du mal; les figures sont menaçantes; elle se prend de peur et crie.

Au sujet de cette malade, j'ai à revenir sur ce que je vous ai dit relativement à l'âge auquel peuvent survenir les opacités et stries capsulo-lenticulaires, et partant les illusions et hallucinations qu'elles déterminent.

Plusieurs cas me prouvent que ces phénomènes peuvent survenir dès l'adolescence.

Ainsi une malade a commencé, vers l'âge de treize ans, à avoir la vue brouillée, nuageuse, indécise, surtout par moments; quelques mois après, elle a vu les figures autres qu'elles n'étaient, elle les apercevait allongées, menaçantes, sévères; elle trouvait aux personnes des physionomies sinistres qui ne lui semblaient pas ordinaires. Elle s'en effrayait, et dès cet âge elle a toujours été en crainte.

Une autre malade a commencé, à l'âge de quinze ans, à voir des mouches noires voler devant elle. Ces mouches avaient des ailes,

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