‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et sur les maladies nerveuses professées à la Salpêtrière [electronic resource]Chapitre 73 sur 207 · FOLIE CAUSÉE PAU LE SIÈGE DE PAHIS · texte numérisé non relu

FOLIE CAUSÉE PAU LE SIÈGE DE PAHIS

plus vives, en apparence les mieux fondées, au milieu des rêves les plus caressés de cette gloire militaire qui exalte jusqu'aux plus vulgaires esprits ; puis ce siège de cinq mois, avec ces alternatives d'illusions toujours déçues et de désespoirs toujours croissants, avec les gardes aux remparts, les longues stations aux portes des marchands, les alarmes des émeutes, la famine, l'hiver sibérien, le bombardement et la capitulation finale, seule récompense de tant d'infortunes et de tant d'efforts.

Puis, sans trêve, la guerre civile, et quelle guerre civile ! succédant à la guerre contre l'étranger, la Commune où les esprits déjà frappés ont pu sombrer définitivement dans les privations continuées, les passions politiques pousséesjusqu'àlafureur, l'alcoolisme, la terreur des fusillades dans les rues, les perquisitions faites par les insurgés dans les maisons ; des assassinats publics, des incendies organisés.

De toutes les causes morales et physiques qui peuvent troubler l'harmonie des forces cérébrales, soit par des fatigues fonctionnelles exagérées, soit par l'usure organique, aucune n'a manqué à chacun des instants de ces longs mois, et, alors, la raison, le sens commun affirment qu'une telle série progressive peut conduire, sans rien de préalable, un esprit donné jusqu'à la folie ; et, ici, comme toujours, la raison, le sens commun, sont d'accord avec les résultats de l'observation.

Sans doute, parmi ceux qui ont le plus souffert, tous n'ont pas payé de leur raison, mais c'est qu'aussi, môme parmi ceux-là, tous n'ont pas enduré les mêmes privations, n'ont pas assisté aux mômes scènes terribles, n'ont pas joué les mômes rôles ; tous enfin n'avaient pas la môme force physique et morale à opposer aux événements.

Ainsi, pour n'en donner qu'un exemple saisissant, il est de toute évidence que les femmes ont été plus frappées que les hommes, parce que, toutes choses égales d'ailleurs, la folie trouvait de nouveaux appoints dans l'irritabilité nerveuse, dans la faiblesse physique spéciales à leur sexe.

D'une façon générale, si on pouvait dresser une balance exacte pour chacun, on pourrait voir nettement que chaque cas de folie a correspondu à un total maximum de causes, et que parfois ce maxi-

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mum a pu être atteint, sans que l'hérédité ou l'idiosyncrasie figurent en rien en ligne de compte.

Encore une fois, c'est ce dernier membre de la proposition que je me propose d'élucider ici par des faits.

Voici d'abord des observations de folie par anémie.

Obs. lu. — Une femme de cinquante-deux ans, dont les ascendants n'ont jamais été atteints d'affection mentale, s'était toujours bien portée jusqu'en mars 1871. Jusque-là ses fonctions intellectuelles étaient restés absolument saines. Elle habitait alors Asnières. Les insurgés vinrent s'y installer, et pendant huit jours elle fut l'objet de leurs injures, de leurs menaces; elle fut surtout très maltraitée par « un homme en blouse, à figure sinistre ». Elle dut passer les derniers jours de celte lamentable semaine dans une cave.

Quand elle en sortit, elle eut une ménorrhagie très abondante, et le lendemain fut prise d'hallucinations de la vue : elle voyait € l'homme en blouse » dans sa chambre, partout dans sa maison, partout où elle allait. Elle voyait aussi des chats-huants et entendait le tumulte d'hommes, d'animaux qui combattaient.

A ces hallucinations s'ajoutèrent des bourdonnements d'oreilles, de l'insomnie, une mobilité incessante des idées, une sensation continue de vague cérébral, de l'amaigrissement, une pâleur considérable de la peau, un état de tristesse invincible.

C'est dans cette situation que je la vis, quatre mois après le début de ces accidents. Je la guéris par le bromure de potassium, les toniques et les ferrugineux.

Obs. lui. — Une autre femme , âgée de trente-sept ans, n'ayant dans ses antécédents aucun signe d'hérédité morbide, habitait Plaisance : elle s'était toujours très bien portée de tous points jusqu'au mois de janvier 1871. Elle fut fortement commotionnée par le bombardement prussien ; en même temps, les vivres devenant de plus en plus rares, elle souffrit de la faim. Elle commença à prendre en haine son fils aîné, à chercher querelle à tous ceux qui l'entouraient, à commettre des actes incohérents. On la vit, en plein jour, fureter dans tous les coins avec une chandelle allumée; puis elle négligea entièrement son ménage et tomba dans un mutisme complet.

Lorsque je la vis, six mois après ces événements, ces phénomènes étaient compliqués de cachexie anémique, d'hallucinations de l'ouïe, de rêvasseries constantes, de cet état de vague de l'intelligence que j'ai déjà signalé.

Jusqu'à aujourd'hui, sa maladie n'a pas été modifiée par le hachisch et le bromure de potassium, l'hydrothérapie, les dérivatifs, le fer.

Obs. LIV, — Une femme âgée de soixante ans, sans antécédents héréditaires ou idiosyncrasiques, d'une nature très calme, habitait Neuilly pendant les combats qui s'y sont livrés en avril et mai 1871. Elle dut se réfugier dans la cave de sa maison et y rester près de deux mois. Là, elle devint profondément anémique ; puis elle eut des hallucinations de l'ouïe, de nature injurieuse, et des idées de persécution : elle était dans une terreur continuelle des insurgés, tremblant au moindre bruit, croyant sans cesse qu'on venait l'arrêter, pleurant nuit et jour. Elle se laissa même souvent aller à des paroles, à des actes violents envers son mari.

La maladie a complètement cédé à un traitement tonique et ferrugineux.

Obs. LV. — Un jeune bonnue de vingt-huit ans, ne présentant, dans ses antécédents soit personnels, soit héréditaires, aucune disposition à l'aliénation mentale, avait tou-

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