‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et sur les maladies nerveuses professées à la Salpêtrière [electronic resource]Chapitre 74 sur 207 · FOLIE CAUSÉE PAR LA COMMUNE · texte numérisé non relu

FOLIE CAUSÉE PAR LA COMMUNE

jours été bien portant jusqu'au siège de Metz, oîj il eut beaucoup à souffrir, moralemont et pliysiquement.

Il présenta bientôt une anémie profonde, une étrange susceptibilité de caractère, de la loquacité, des idées de persécution : il s'imaginait que des espions le poursuivaient, qu'il était trahi par ses domestiques. En août 1871, sous l'influence d'un dr'iirc bypochondriaque des plus accentués, il s'était enveloppé dans une couverture, disant que ses entrailles allaient sortir, qu'il se sentait mourir.

Il s'améliora assez promptement au moyen de ferrugineux, de bains sulfureux, d'une alimentation reconstituante.

Voici maintenant, Messieurs, trois observations de folie congestive ;

Obs. LVI.— Une jeune femme de vingt-cinq ans, qui ne présentait aucune prédisposition ni dans ses ascendants ni dans son passé, s'élail toujours bien portée jusqu'au 17 mai 1(S71, jour où la Commune a fait arrêter, comme réfractaire, son mari, qui fut conduit à la Conciergerie. Elle avait alors ses règles; la menstruation fut immédiatement suspendue.

Dés ce jour aussi, la mère a remarqué que l'intelligence de sa fille était notable^ ment troublée; elle interpréta faussement les actes, les faits les plus simples, prit des habitudes de coquetterie outrée, frappa sa mère. Elle cessa de s'intéresser à son mari, qui, trouvé sans papiers d'identité dans les braiments de la Préfecture, fut dirigé sur les pontons de Brest.

La folie de cette femme s'est caractérisée de plus en plus par des craintes imaginaires, des hallucinations de nature terrifiante, un état lypémaniaque très accentué qui dure encore.

Obs. LVII. — Une autre femme, âgée de quarante-deux ans, sans aucun antécédent de folie ni de névrose, de bonne santé habituelle, d'un caractère doux, travailleur, habitait Plaisance avec son mari, au moment de l'insurrection de mars 1871.

Pendant les deux jours qu'on se battit dans Plaisance môme, sa folie débuta par des actes religieux excessifs consistant surtout en signes de croix, en génuflexions continuelles. Le troisième jour, elle se barricada dans sa chambre, poussant des cris, cas^ saut la vaisselle ; il fallut forcer la porte pour entrer.

Aujourd'hui, la maladie consiste en une folie lypémaniaque et de persécution dans laquelle cette femme se montre turbulente, violente, injurieuse, surtout sous l'empire iriialhioi nation s terrifiantes.

Ous. LVllI. — Une femme de quarante-cinq ans, rentrant chez elle, sous la'Commune, ne trouva plus rien de son mobilier qui venait d'être enlevé par les insurgés Elle était à une période cataméniale : le jour même, les règles se supprimèrent, puis, aussitôt, cette femme tomba dans la mélancolie, cessa de s'occuper de son ménage, restant des heures entières immobile et muette. Son mari dut la soigner comme on soigne un enfant.

Tel était son état lorsque les insurgés vinrent chercher son mari pour le forcer à se battre contre la troupe. Cet homme put s'échapper et rentrer chez lui après une heure d'absence; mais il trouva sa femme dans un état d'agitation extrême, ne parlant que de prison, d'incendies, de mort. Le lendemain, l'agitation avait encore

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aiigiiienté, et la malade tenta de se jeter par la fenêtre, puis de se donner un coup de couteau.

Aujourd'hui, la folie est simplement lypémaniaqiie et accompagnée d'hallucinations de l'ouïe de nature pénible.

Chez une autre femme encore, il a été impossible de découvrir la moindre influence exercée par l'hérédité ou l'idiosyncrasie.

Voici, Messieurs, un exemple de folie par iiTitation sensorielle. — Je commence par vous dire que la même remarque que je faisais à la fin de l'observation précédente est applicable à la malade dont il s'agit ici.

Obs. LIX. — Une femme, âgée de cinquante-trois ans, était atteinte depuis l'âge de quinze ans de surdité incomplète causée par le bruit d'un coup de fusil tiré auprès d'elle ; depuis, elle avait eu aussi presque continuellement des bourdonnements d'oreilles.

Pendant l'insurrection de mars 1871, des obus éclatèrent près d'elle; elle en fut profondément troublée. Presque aussitôt, elle eut des hallucinations de l'ouïe, entendit des voix qui partaient des murs ; puis, insensiblement, elle en arriva à rester indifférente aux choses de son ménage, à passer les nuits, comme les jours, à s'agiter, à crier, à chanter.

Aujourd'hui, la maladie se borne à des hallucinations de l'ouïe et â de l'excitation par moments.

,)'ai soigné cette femme par les purgatifs, par des cautères placés derrière chaque oreille.

J'ai eu aussi l'occasion d'obsein^er une hystéi^o-épilepsie accompagnée de désordres intellectuels, développée dans les mêmes conditions.

Obs. LX. — ■ Une jeune fille de dix-sept ans, qui ne présentait aucune prédisposition, traversait avec sa mère la rue de Grenelle pendant que les troupes de Versailles entraient dans Paris : un obus vint éclater à quelques pas, tuant la mère, qui fut décapitée, sans même blesser la fille. La malheureuse enfant fut prise aussitôt de syncope, de tremblement, et, dans la même journée, d'une attaque hystéro-épileptique qui fut suivie d'autres, au nombre de deux à six par jour ; dans l'intervalle des accès, la malade, les yeux hagards, restait plongée dans la stu})eur, ou bien riait pendant des heures entières; étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle, et devenue paraplégique, elle avait complètement perdu le souvenir de la catastrophe qui l'avait mise dans un tel état. Elle resta ainsi quatre mois, soignée à l'eau sédative par un charlatan.

C'est alors que je la vis; j'administrai le bromure de potassium; les accès diminuèrent en nombre et en intensité; l'intelligence revint insensiblement.

Restait, api'ès huit mois de maladie, la paraplégie, dont je confiai *la cure à mon interne. Les premières séances d'électrisation sur les membres inférieurs et la colonne

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verlébrale furent difricilemeiit siippoiiées ; deux fois elles délerniinèrent des attaques d'hystérie, mais, en persistant, nous arrivâmes à faire tolérer les courants électriques induits et à réveiller les mouvements des membres inférieurs. La malade put faire quelques pas dans la rue en s'aidant de deux bras; enfin, à la suite d'an petit accès hystérique, elle recouvra inlégralemeut l'usage de ses jambes.

Aujourd'hui, la santé de cette jeune fille n'est guère plus trouldée que par une excitation légère survenant un peu avant les règles. (Elle s'est mariée depuis.)

Je termine enfin, Messieurs, par une observation de paralysie générale puisée à la même source.

Obs. LXl. — Une femme de quarante ans, sans influence héréditaire ou idiosyncrasique, s'était signalée sous la Commune, comme vivandière, par son zèle ardent, et par des actes d'intempérance excessive. Dans les derniers jours de la Commune, elle servit sur une des canonnières du Point-du-Jour, et, l'insurrection vaincue, elle sortit de Paris avec des insurgés, se rendit à Bourges, où elle coopéra à l'incendie de monuments, puis revint à Paris, où elle fut prise d'une excitation des plus violentes, qui la fit conduire ici. La malheureuse, la l'ace congeslioniiée, en proie à des hallucinations lerrilianles de l'ouïe et de la vue, gesticulait, vociférait sans relâche. J'ai écrit pendant quelques instants les paroles qu'elle prononçait et qui, malheureusement, se rapportent à des faits vrais dans lesquels elle a rempli un rôle actif avec son mari. Je vais vous les lire, pour vous donner une idée exacte de l'e-xallation effroyable de cette malade. Voici :

« Nous avons renfermé la France; nous allons mettre de côlé, parce qu'il y a de l'or dessous. Nous allons mettre le feu. » Nous n'avons que la peine de bourrer les canons. La canonnière est ù Bourges. » — D. Qui a mis le feu'.'

" — R. Moi, donc (en disant cela, elle s'exalte, et sa physionomie rayonne d'une joie sauvage).

» Nous avons fait brûler toutes les maisons, et c'était-il beau ! nous avons l'ait un beau feu d'artillce, nom de Dieu!

» Nous avons mis le feu dans le fourneau, puis nous l'avons renversé, et le feu a pris.

» Nous avons mis le pétrole sur les murs. Que c'était beau ! î Léonie, Madeleine, Alexandrine, ont mis le feu. » Nous avons brûlé les murs.

» Nous avons trouvé des louis : ils sont tous à ijciir place. » Ça a flambé. Nous avions les fourneaux tout prêts.

» Il a fallu faire le feu d'artifice sur lu place. Alexandrine nous mettait à nos [daces Nous avions des outils. Voilà Madeleine arrivée. C'est nous les premiers. » C'était très amusant! il n'y avait rien de plus beau ! » Nous avions du vin de Bordeaux.

5) Nous brûlerons l'eau. Nous brùhn'ons la Loire pour en faire une bassinoire.

1) Nous avons mis des fourneaux dans les égouts.

s Si on mettait le feu, ça irait mieux, on trouverait tout facilement.

» C'est moi qui ai placé toutes les cartouches.

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» Madeleine avait sa lunette d'approche et son fusil. La canonnière, c'est Madeleine, ah ! ah ! c'est si beau ! (Elle chante.) La canonnière ! marche, canonnière ! ! !

T> Nous avons mis le feu à la tour de Bourges ; nous avons mis le feu aux cloches: nous disions : Ça fera de l'argent. Nous allions à la Butte.

» On a éteint le fou ; nous nous sommes en allés.

» Léonic balance la Seine; elle est dans la Seine.

» — D. Qu'alliez-vous faire à Bourges?

9 — R. Chercher l'argent en dessous... C'était rempli d'argent; c'était tout en or. Madeleine met le feu aux fourneaux. G'était-il beau ! Sur les arbres c'est rien que des pompons.

> Nous avons qu'à prendre, nous avons qu'à faire un feu d'artifice tout le temps, nous ferons notre quartier ; nous partagerons. D X..., c'est lui qui nous mettait le feu. >

Elle resta ainsi huit jours sans le moindre calme. Un soir, elle eut une épistaxis al)ondante, puis succomba quelques instants après comme sidérée.

A l'autopsie, nous trouvâmes une hémorrhagie méningée très considérable et les lésions caractéristiques de la paralysie générale au début.

Voilà, Messieurs, parmi les malades que j'ai reçues dans mes salles ou que j'ai eu à soigner ailleurs, quelques-uns des cas les plus convaincants de folie rapide survenue sous l'influence de causes purement occasionnelles.

Messieurs, un mot encore avant de finir : J'ai pensé qu'il vous serait d'une certaine utilité de voir nos aliénés aller ailleurs que dans cet amphithéâtre oïi leur allure naturelle peut se trouver modifiée, de les voir dans leur milieu propre, dans les cours, les dortoirs, les chalets où elles sont habituées à recevoir quotidiennement la visite du médecin et des élèves.

Vous savez, Messieurs, qu'à ce propos les avis sont partagés : parmi les aliénistes, les uns pensent qu'il est dangereux, les autres admettent qu'il est indifférent, pour les aliénés, d'être entourés, chaque matin, par un certain nombre de personnes. Je crois qu'il est, ici, un juste milieu à observer et qu'il n'y a aucun inconvénient pour nos malades à ce qu'une fois par semaine quelques-uns d'entre vous assistent à la visite. L'Administration a partagé cette manière de voir.

Vous pourrez tous ainsi, à tour de rôle, prendre une connaissance plus complète, plus intime, plus réelle, des malades de notre service .

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