‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et sur les maladies nerveuses professées à la Salpêtrière [electronic resource]Chapitre 75 sur 207 · II. — FOLIE NATIVE · texte numérisé non relu

II. — FOLIE NATIVE

Messieurs,

Je vous montrerai dans celle conférence des exemples de jolie native, c'esl-à-dire de celle folie qui debiile de très bonne heure, dès la première éclosion des facullcs inlellccluelles.

Le développement de l'inlelligence cl les progrès des lésions qui frappenl son organe, se font parallèlement, et à mesure que le domaine, lechamp d'aclivilé, les horizons de la pensée s'agrandissent, l'insuffisance de l'instrument, l'élendue de ses désordres s'accusent sous un jour de plus en plus vif.

Sans doute, il y a dans cet état quelque chose de très analogue à l'imbécillité, ce sont des affections voisines. Cependant la déchéance morale n'est pas la même, le stigmale imprimé à la forme n'est pas aussi profond, aussi manifeste dans la folie native. Ce n'est plus ici une abolition, comme le néant des nobles prérogatives de l'espril, il n'y a que diminution plus ou moins grande, perversioii plus ou moins singulière.

Et puis, en certains points, l'inlelligence reste encore à un nivcaU à peu pi'ès normal et par là parvient à obtenir, pour ainsi dire, de la société un permis de séjour, funeste privilège, comme vous le verrez tout à l'heure, qui délivre la folie native de l'interdilappliqué à l'idiotie et à l'imbécillité et lui permet de se propager par la voie de l'hérédité.

L'hérédité, Messieurs, tel est le point de départ, le germe de la folie native; son influence ici est évidente, capitale. Cependant l'affirmation de l'hérédité, à l'endroit du sujet qui

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nous occupe, est une conquête moderne, toute récente. Au commencement du siècle, les plus grands esprits, Louis, Lordat, la niaient absolument : même en 1837, Heinroth écrivait ces mots qui semblent exhumés d'un ouvrage du quinzième siècle et qui exhalent le spiritualisme le plus incompréhensible :

(( La folie ne dépend jamais d'une cause physique; elle n'est pas une maladie du corps, mais une maladie de l'esprit, un péché. Elle n'est pas, elle ne peut pas être héréditaire, parce que le mot pensant n'est pas héréditaire. L'homme qui a pendant toute sa vie, devant les yeux et devant le cœur, l'image de Dieu, n'a pas à craindre de perdre jamais la raison. Les tourments des malheureux désignés sous le nom d'ensorcelés et de possédés sont la conséquence de l'exaltation de leurs remords de conscience. L'homme a une certaine puissance morale qui ne peut être vaincue par aucune puissance physique et qui ne succombe jamais que sous le poids de ses propres fautes, etc., etc. »

Pour le dire en passant, en dehors de la question d'hérédité, il y a dans les assertions trop orthodoxes d'Heinroth, violation patente de la vérité : les faits les plus authentiques et en grand nombre, protestent contre cette prétention d'assimiler les fous à des damnés commençant dès ici-bas leur enfer, et d'introduire sur toute la ligne le péché dans l'étiologie de la folie.

Il y a une statistique de Guislain, à propos de la maison religieuse de Gand, qui démontre qu'il n'y a pas uniquement que ceux qui vivent loin de Dieu qui puissent être frappés d'aliénation.

Il faut bien le dire, la théorie d'Heinroth a toujours eu et a encore le don de sourire très agréablement à certains théologiens ou certains croyants renforcés.

Il n'y a pas longtemps j'assistais à un sermon au bénéfice d'une société de secours pour les aliénés; quelle ne fut pas ma surprise d'entendre le prédicateur, animé sans doute des meilleures intentions, développer sur tous les tons ce thème de la folie considérée comme un châtiment céleste et implorer la charité, non pour des aliénés, mais pour des pécheurs ! '

Mais laissons là ces doctrines obscures et revenons à la discussion ■ de ce rôle de l'hérédité si bien étudiée par MM. Lucas, Mesnet, Moreau (de Tours).

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Sans doute, il ne faut pas exagérer et affirmer que la folie du 3ère ou de la mère doive se retrouver trait pour trait dans l'enfant; 3as plus à ce point de vue qu'à tous les autres, l'enfant n'est le iioulc absolument exact de son père, de sa mère, qui ne leur transnettent souvent que la prédisposition à la folie.

Il est vrai que quelquefois les phénomènes morbides présentés 3ar l'enfant offrent la plus grande sim.ilitude avec les troubles que les 3arents avaient manifestés. Ainsi il n'est pas rare de voir un individu tenter de se suicider ou se suicider par les mêmes moyens employés par l'un des parents. Je vous ai déjà cité l'histoire d'un jeune liomme qui alla se pendre au même arbre où son père et son grandpère s'étaient pendus longtemps avant.

Les faits analogues ne manquent pas, mais le plus souvent la transmission se fait par voie de types dissemblables ainsi que l'a justement montré Morel. Souvent mênie la prédisposition ne va pas jusqu'à créer de tous points le délire émotif et ne se traduit que par une aptitude plus ou moins grande à l'excitation cérébrale, aux troubles nerveux vagues, irréguliers. Là apparaît avec toutes ses singularités, le protéisme indiscutable des affections nerveuses.

En général, les enfants nés d'aliénés, présentent un ensemble de caractères qui, considérés chacun en particulier, n'ont pas une signification absolue, mais qui, réunis, groupés, représentent un cachet, une marque spéciale.

Ces enfants se font remarquer de bonne heure par la faiblesse et la mobilité de leur intelligence, par une grande irritabilité de caractère; ils sont coléreux, désobéissants, méchants, taquins pour les autres enfants, cruels pour les animaux domestiques qui sont à leur portée. La tète est généralement petite, les oreilles, selon l'oxccllentc observation de Morel, trop grandes, aplaties, évidées, asymétriques ; l'ouïe est plus ou moins dure; la parole est facile chez eux; l'instinct est très développé, prédomine, peut ac(iuérir une puissance singulière, produire des résultats étonnants. Ils peuvent avoir, selon l'expression de mon grand- père, un r/énie partiel, ou pour me servir d'une expression vulgaire, mais saisissante. Us ont des bosses. C'est ainsi qu'ils peuvent faire de grands el rapides progrès en musique, exceller aux ouvrages manuels, posséder une bonne mémoire.

VOISIN. — L'>i;ous clinir|iii^s. 13

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Ce qui leur manque, et en toute circonstance, c'est un jugement sain et solide, c'est l'esprit de suite, c'est la faculté de comparaison, de causalité ; aussi dès que les conditions de la vie, les devoirs sociaux deviennent, avec l'âge surtout, plus étendus, plus complexes, ils montrent une déplorable insuffisance et laissent apercevoir dans leur intelligence des lacunes qui avaient passé inaperçues dans l'enfance, ou bien ils éparpillent en tous sens une activité démesurée ou bien n'opposent aux obstacles qu'une apathie profonde, toujours en deçà ou au delà du but à atteindre. Aussi, comme je vous l'ai déjà dit, ils n'ont pas trop à remercier la société de la facilité avec laquelle elle les accepte ; leur vie, presque toujours, est condamnée à l'insuccès, aux déboires, aux peines de toutes sortes, d'autant que leur intelligence n'est pas toujours seulement faible, mais souvent aussi pervertie.

Ces êtres déchus sont en effet particulièrement enclins au vice. Chez eux le côté moral n'est pas le moins ébranlé, le moins imparfait, et souvent leur infirmité morale peut revêtir les formes les plus dangereuses. C'est ainsi qu'on les voit dipsomanes, voleurs, incendiaires ou homicides.

Ils sont alors d'autant plus à craindre que presque touss'elïorcent de cacher leurs mauvais instincts, apportent dans cette dissimula^ tion le plus grand soin, la plus grande habileté et parviennent pendant un temps plus ou moins long à endormir toute surveillance, à déjouer toute supposition, jusqu'au jour où leur travers éclate en délit, en faute impossible à céler et dont la justice ou le monde leur demande compte.

Il est fâcheux de constater que le plus souvent ils sont alors mariés.— Une statistique de Trélat apprend que sur 77, 51 avaient pu se marier.

Il y a deux périodes dans le développement de la folie native.

Il y a une période préparatoire, et une période d'état.

Dans la période préparatoire, l'ensemble de signes dont je vous parlais il y a un instant n'est pas aussi complet, aussi signilicatif ; comme vous le comprenez, le tableau ne s'achève que par des traits que chaque année, pour ainsi dire, ajoute aux traits antérieurs. Cependant, même au début, dès les premiers pas de cette dégénérescence qui va lentement, on trouve encore des indices qui per-

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nctlent au médecin exercé d'achever dans son esprit ce qui n'est incore chez le malade qu'à l'état de linéaments.

Déjà il remarque le faible développement du squelette en général, surtout de la tète, les caractères de l'oreille indiqués par Morel, es défaillances de l'intellit^ence et du moral , les tendances au micide relativement si fréquentes chez les enfants issus d'aliénés et \u[ ne s'observent guère que chez des enfants de cette catégorie.

Le médecin reste ainsi dans l'expectative, s'astreint à la réserve la pins prudente, conseille de grandes précautions, une surveillance active ; plus tard des troubles intellectuels caractéristiques se manifestent sous l'influence de causes efficientes.

Viennent, en effet, l'excitation physiologique delà menstruation, l'ébranlement nerveux si redoutable que causent les abus sexuels, l'onanisme qui à lui seul, comme je l'ai vu, peut déterminer des hallucinations; viennent des émotions morales trop fortes, comme celles qu'ont, pu produire les événements du siège ou de la Commune, et l'incendie qui couvait éclate.

Souvent la catastrophe survient après le mariage, très probablement sous l'influence des préoccupations trop lourdes, de la responsabilité trop fatigante, des chagrins par incompatibilité de caractère, que ces individus rencontrent d'autant plus aisément sur le seuil de la vie de famille qu'ils n'ont pas toutes les facultés qui rendent facile et agréable la vie en commun.

Je vous engage à lire le livre si remarquable du savant aliéniste Trélat, vous y verrez quel abîme de misères, de soufirances, de désordres se creuse bientôt au milieu des familles où ont pénétré ces intelligences frappées de naissance.

Nous avons justement reçu dans notre service deux malades que je vous montrerai à la fin de la leçon et qui offrent des types achevés de folie native.

Obs. LXII. — L'une est une jeune fille, âgée de vingt-trois ans. Sa mère était hystérique au dernier chef, et son père, après avoir été malade pendant plusieurs années de ramollissement cérébral, s'éteignit dans la démence,

A l'âge de trois ans, notre malade fut prise de convulsions répétées, puis de chorée qui dura plusieurs mois.

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Dès qu'elle commença à parler, on s'aperçut qu'elle s'exprimait avec beaucoup plus de difficulté que les enfants de son âge et que son intelligence se développait d'une façon lente, incertaine. Elle n'était pas mieux partagée au physique; la tête était petite, la taille bien inférieure à la moyenne; tout l'ensemble était arriéré. A quatorze ans on lui en eût donné huit à peine.

Sa physionomie, bien que les traits en soient assez réguliers, a toujours eu une expression de niaiserie profonde; on ne put lui apprendre à lire ni l'exercer à aucun travail manuel. Cependant elle s'occupait volontiers des choses du ménage et se montrait obéissante et affectueuse pour ceux qui l'entouraient.

A seize ans, elle fut réglée et la menstruation semble avoir exercé une fâcheuse influence; elle devint moins attentive, moins active, parlant sans cesse de son désir de se marier. Pendant tout le temps que durait l'écoulement cataménial, sa face, ses oreilles étaient congestionnées ; elle se plaignait de céphalalgie, de murmtires qui se faisaient dans sa tète, elle était excitée et parlait davantage encore de mariage.

Le 18 mars 1871, son beau-frère, chez qui elle était élevée par sa sœur, fut arrêté par les insurgés et, pendant les derniers jours de la Commune, la maison où elle habitait fut incendiée par les ordres de Lisbonne. Ce furent les derniers coups pour son intelligence maladive. A partir de ce moment elle commença, surtout aux époques menstruelles, à déraisonner, à commettre des actes inconscients, à manifester les craintes les plus imaginaires sur le sort de son beau-frère.

Ces troubles intellectuels allèrent s'aggravant et, au mois de février dernier, elle alla tout en désordre demander du secours dans un poste de gardiens de la paix. A son langage incohérent, on re-* connut qu'elle était folle et, après les formalités d'usage, elle fut conduite dans notre service.

Nous l'avons trouvée, comme nous l'avons déjà dit, avec la taille d'un enfant de douze ans, le cranc petit, les oreilles plates, asymétriques, la physionomie niaise, d'ailleurs en proie à une agitation maniaque assez considérable ; pendant ses accès, ou bien elle rit d'un rire prolongé, ou bien elle prononce des phrases sans suite d'un ton déclamatoire, ou sur un rhythme monotone avec des rimes

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plus OU moins heureuses ; les idées lubriques prédominent, ainsi que les propos les plus éhontés.

Je vous dirai incidemment que cette jeune fdle a été élevée avec les plus grandes précautions par une famille très honorable; on a souvent à faire des remarques analogues à propos de femmes aliénées proférant dans leur délire les grossièretés les plus inouïes.

Ors. LXIIL' — La seconde malade, âgée de quarante-six ans, est née d'un père alcoolique, mort àBicôtre ; sa sœur est morte aliénée à la Salpélrièrc. L'intelligence de cette femme a toujours été rudimentaire; c'est à peine si elle a pu apprendre à lire; le développement général du corps a été évidemment arrêté : la tête très petite, les oreilles plates et asymétriques. Il y a vingt-cinq ans environ, elle resta veuve après trois ans de mariage, elle eut alors de vives contrariétés par discussion d'intérêt et fut prise bientôt d'hallucinations de l'ouïe, de la vue, de la sensibilité générale qui déterminèrent de fréquents accès d'excitation maniaque, avec prédominance du délire de persécution. On n'a pu la guérir et depuis sa vie s'est écoulée dans les asiles.

Dans ces deux observations vous retrouverez donc les divers éléments qui composent la folie native: l'hérédité, les anomalies de développement des oreilles et du squelette ; l'arrêt de l'intelligence, l'explosion de la folie dans la jeunesse, la forme maniaque et générale des troubles intellectuels.

Il y a une variété de folie native qu'il faut spécifier, c'est celle qui est déterminée par l'alcoolisme des ascendants; il y en a d'assez nombreux exemjtles. J'en ai observé quelques-uns qui sont frappants ; les voici en résumé.

Une idiote du service est fdle d'un buveur émérite qui a eu deux enfants; chaque enfant a été conçu dans l'ivresse, le frère de notre idiote est imbécile.

Un individu a eu 9 enfants ; tous ont été conçus pendant l'ivresse ; 8 sont morts de convulsions, la neuvième est idiote et placée dans cet hospice.

Une femme, mère de plusieurs entants légitimes, bien portants, a un enfant adullérin avec un buveur de profession. Cet enfant est voleur et incendiaire.

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Voici encore une observation de Morel. Un homme sobre a d'abord six enfants bien portants ; puis il fait de grands excès d'absinthe et a deux enfants, un garçon qui est imbécile, une fiUe qui est hystérique.

Quelquefois on retrouve au complet l'ensemble des traits qui représentent la folie native sans qu'il soit possible de la rattacher i\ une prédisposition transmise par des parents malades ; ici lafdiation manque, reste inconnue. Ce cas s'est déjà présenté plusieurs fois h mon observation.

Le pronostic de la folie native est très grave ; d'une façon générale, elle est incurable. Sans doute une éducation très attentive, des mieux dirigées, longtemps appliquée, peut en aplanir quelque côté saillant, en rendre l'apparence plus acceptable; c'est ce résultat qu'obtiennent souvent des instituteurs spéciaux très habiles. Malheureusement le fond s'amende peu; il y reste toujours, quoi qu'on fasse, ces racines trop vivaces, trop étendues de la déchéance originelle.

Aussi bien, si sérieuses que paraissentles modifications obtenues, il faut continuer une surveillance attentive : toute rechute, tout nouvel éclat dangereux ou scandaleux est possible. N'oubliez pas surtout qu'en se mariant ces malades transmettront à leurs enfants la terrible influence à laquelle ils ont été soumis eux-mêmes.

Et ici il n'y a aucune différence à établir à propos du sexe, il est vrai que M. Baillarger a dit que l'influence héréditaire exercée par la mère est plus active que celle qu'exerce le père; l'observation m'a montré que cette influence peut être égale dans l'un et l'autre cas.

Le traitement préventif a donc ici la plus haute, presque l'unique importance; il est d'une utilité capitale pour la société de reconnaître que le médecin doit être avant tout consulté, au moment du mariage, quand il s'agit d'individus prédisposés à la folie. L'utiHté est certes aussi grande que lorsqu'il s'agit de l'hérédité de la tuberculose pulmonaire. Aussi faut-il que le médecin ait médité sur une question aussi grave, et n'aille pas, comme on le voit trop souvent, admettre le mariage d'individus qui ont déjà présenté les signes dont je vous ai parlé.

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