‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et sur les maladies nerveuses professées à la Salpêtrière [electronic resource]Chapitre 80 sur 207 · POLIE AI/;OOI,IQUE · texte numérisé non relu

POLIE AI/;OOI,IQUE

une fois à la fin de celle année i863, et presque aussitôt se rend coupable d'escroqueries. Mêmes certificats que plus haut, siij,nés des docteurs Lorain, Lascgue, de Marcé : il retourne à Bicêtre. Comme toujours, son état, après quelque temps de séjour, s'amé-liora et il est rendu à la liberté.

Le 10 juillet 1805, il est arrêté de nouveau, et Lorain, pour la Iroisiéine fois, altesle qu'il est dément. On le renvoie à Bicêtre, 3Ù Léger porte le diagnostic : paralysie générale.

Nouvelle amélioration; nouveau renvoi. Le 19 octobre '1865, on le retrouve à la préfecliu'e pour de nouveaux méfaits, et il reprend le chemin de Bicêtre; mais le docteur Lucas déclare qu'il ne re- [;onna1t pas l'existence d'idées délirantes, et cette fois l'inculpé est réintégré à Mazas.

Les docteurs Blanche et Tardieu signent le certificat suivant: c( Dipsomanie. Devrait être maintenu en maison de santé un long temps ; ne devrait pas pouvoir en sortir sans jugement. y>

Nouveau séjour à Bicêtre, où le docteur Lucas ne trouve encore lucun signe d'aliénation. Il est rendu à la liberté.

Le 9 octobre 1800, nouveau délit, nouveau passage au dépôt, lOMveau séjour à Bicêtre, où M. Lucas constate un tremblement Ibrillaire de la face et d'autres signes d'alcoolisme.

Les mêmes phases se répètent en juin et août 1867. Les docteurs Manche, Girard de Gailleux, Dagonet, Lasègue attestent l'ah'ooisiue, et après quelque temps passé à Bicêtre, où la continence lidant et aussi les efforts de dissimulation, un mieux apparent s'est iroduit; il est rendu à sa vie vagabonde et débauchée.

Le 29 novembre i807, il s'habille en officier, place à sa boutonlièi'i^ le niban de la Légion d'honneur, prend un fiacre à l'heure dès c matin et se fait conduire en différents points de la banlieue.

A plusieurs reprises, il s'arrête dans les cabarets qui sont sur la oute, et fait avec le cocher de nombreuses libations. A Saint- )iMiis, il se présente chez une dame, lui dit qu'il est commandant ni :V zouaves, qu'il arrive de Cochinchine, qu'il doit [se rendre à jyon,, mais ses bagages, où il a laissé son argent, ne sont pas encore u'rivés, et il lui manque une certaine somme pour achever son 'oyage. 11 montre une traite de 40 000 francs sur la Banque, qu'il l'a pas le temps d'aller toucher. La dame lui remet quelque argent.

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Quelques jours après, il escroque de la même façon 120 francs à une autre personne.

Il est bientôt arrêté et conduit à Mazas, où je fus chargé de l'examiner.

Je me trouvai en présence d'un individu offrant bien l'extérieur des vieux alcooliques : teint jaune et blafard de la peau, joues bouffies, chairs molles et flasques, maigreur des membres, regard ahuri, léger tremblement des mains et des lèvres. Sauf un peu de presbytie, aucun trouble des sens. Sensibilité conservée. Aucune lésion cardiaque appréciable. Cet individu ne se plaint que d'être sujet à des vomissements muqueux, surtout le matin. Il reconnaît qu'il est malade, mais pas assez pour avoir commis et dit ce qu'on lui reproche; il n'a jamais déclaré qu'il était commandant ou neveu du général Fleury, mais qu'il a connu un commandant de zouaves du même nom que celui qu'il avait emprunté (ce capitaine existe en effet), et qu'il a connu en Afrique le neveu du général Fleury; il cite avec complaisance les noms de personnages distingués de sa

famille; il parle de propriétés qu'il aurait dans son pays Au

premier abord, on peut voir dans ses récits l'indice de la mégalomanie ; mais, contrairement à ce qu'on observe dans la paralysie générale, un but, celui de se disculper, une intention, celle de tromper et de dérouter, président à la confection de ses histoires, qui se relient et s'enchevêtrent avec ordre et méthode en vue du plan conçu.

Je lui rappelle qu'il a fait un faux au nom de Guernon de Ranville, ancien préfet; un autre au nom de Ferafiat ; que chez Millot, restaurateur àBelleville, il a prétendu contre toute évidence, et probablement pour se tirer d'affaire, un jour qu'il ne pouvait payer la note de ses consommations, que la bonne de Millot avait été sa mère nourrice; il nie ces faits en bloc, et, ne relevant que le dernier grief, il ajoute : « Quand on veut faire du mal à un individu, on cherche toutes les choses les plus insignifiantes. »

Cependant il m'écrit de la prison une lettre d'où j'extrais les quelques lignes suivantes : « J'ai servi mon pays ; je suis été blessé (or ce détail est absolument faux) sans récompense. J'ai perdu toute ma famille. Brave et honnête, si j'ai commis quelques fautes, ce n'est que le malheur et la maladie qui sont causes de cela; j'ai un

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repentir sincère. Mais ce n'est pas nne raison ponr ine perdre dans une maison de Tous.,, le bagne est préférable... PlntùLla mort !... Ils ne m'y conduiront pas vivant. . .

» J'ai de quoi vivre dans mon pays (il n'en est rien) et je puis travailler... Ne poussez pas à ma perte; j'ai encore de beaux jours, s'il plait à Dieu... M. le docteur, le plus ancien qui est avec vous, me paraît un digne homme ; il ne voudra pas me perdre, ni vous non plus, Monsieur. Faites votre possible pour me faire obtenir un passe-port... rien ne peut contre la science médicale. Prenez pitié du dernier d'une honorable famille. »

Dans une autre lettre, je trouve ces phrases : « Assez de persécutions comme cela; hâtez-vous, je vous prie, de me perdre et de me faire condamner à mort. Point d'hôpitaux; plutôt la moit... On veut ma perte... Je vais demander un passe-port... Vous ferez plaisir à mes bourreaux... Si j'ai eu du malheur, je n'en ai pas moins mon cœur blessé, car j'ai, quoique faible de tète, de l'amour-propre... Cependant, sauf la position actuelle, j'ai un bel avenir; si Dieu et les hommes me laissent tranquille, je n'ai que le désir de bien faire... Eniui, à la grâce de Dieu ; si je meurs dans ces prisons ou dans les maisons de fous, ce sera la faute de mes deux bourreaux ; mais si les esprits reviennent, je ne les laisserai pas tranquilles une minute de leur vie... i)

Vous pouvez prendre là sur le fait cette disparition complète du discernement moral et du sentiment de la réalité. Cette nuance mégalomaniaque, cette déférence outrée, ces allures hypocrites, cette tendance aux mensonges absolument incroyables, cette incohérence déguisée sous une apparence d'esprit de suite, qui constituent le fond de l'état mental dans l'alcoolisme chronique; il s'y ajoute ici des traces bien nettes du délire de persécution. Remarquez aussi que la mémoire est parfaitement conservée.

J'ai en ce moment dans mon service, vous disais-je, une femme qui est aussi, dans le même genre, un type achevé. C'est une fille publique de quarante ans environ, qui a fait depuis longtemps des excès alcooliques. Depuis quelques années, elle a eu de fréquents accès d'excitation alcoolique prolongée, avec hallucinations, à la suite desquelles elle a été envoyée à Ville-Évrard. L'empreinte chez elle a été des plus profondes, puisqu'il y a deux ans environ, elle a

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été frappée de paralysie, avec paralysie des sphincters, qui a duré plusieurs mois, et pour laquelle elle a été soignée à Saint-Lazare par le docteur Clerc; aujourd'hui cette complication médullaire a complètement disparu.

Elle est amaigrie; la peau est de teinte cireuse, les masses musculaires flasques. Le regard est à la fois ohlique et doucereux; le maintien plein de modestie, d'humilité. Cette femme répond avec la plus grande douceur aux questions qu'on lui pose et raconte d'une voix sûre, avec tous les détails, les tristes conditions qui l'ont rendue malade. Elle sait qu'il est nécessaire qu'elle soit enfermée dans un asile, et déclare qu'elle a demandé elle-même son admission; elle travaille avec assiduité, entoure ses compagnes de prévenances, aide à soigner les plus malades, ne commet aucune incon' venance de langage.

Mais voici que j'apprends par une lettre que lui écrit son beaufrère ce qu'il faut penser de tant de vertu apparente.

Elle a écrit aux chefs de son parent, pour lui faire perdre sa place, une lettre remplie de calomnies; son beau-frère en a été averti et lui adresse quelques lignes indignées, qui mettent à nu la profonde dépravation où cette femme est tombée. Vous allez en juger par ces extraits : « Vous ne souffrirez jamais autant que vous faites souffrir ceux que vous dites si faussement aimer. (Elle venait de lui écrire une lettre très affectueuse.)... Vous me recommandez Mathilde, ma femme, ma belle-sœur; mais vous n'en pensez pas un mot... Votre première victime a été votre père, car il s'est lait tuer de désespoir, vous le savez bien; votre mère la seconde; vous savez si vous l'avez fait souffrir. Vous venez me recommander aujourd'hui vos victimes; c'est trop d'audace; l'hypocrisie n'a jamais été poussée si loin... L'ivrognerie, la paresse, la débauche, ont tout tué chez vous... Que Dieu vous pardonne : vous n'existez plus pour nous. »

Après avoir lu cette lettre, je lui parle de son beau-frère : elle me dit que c'est le meilleur des hommes, qu'elle lui a voué la plus grande amitié, et que d'ailleurs elle est payée de retour.

Si j'ai insisté sur ce point, c'est qu'il importe beaucoup que vous soyez prévenus, afin que vous puissiez, écartant les apparences, loucher et faire toucher du doigt la réaHté du mal. Beaucoup d'al-

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cooliques, comprenant qu'il leur l'iiiit trouver un appui, une défense Jans les illusions qu'ils peuvent entretenir chez certaines personnes, împloient à cet effet toute leur habileté, tous les artifices; ils font parfois de véritables prodiges de diplomatie. ■

Ainsi, je connais en ce moment un jeune alcoolique qui, malgré ime conduite des plus insensées, parvient h la cacher à plusieurs membres de sa famille, dont il cultive avec les plus grands soins l'affection, et qui mettent sur le compte de la calomniece qu'on leur iipprend de leur parent: aussi est-il difficile d'oblenir une interdiction des plus indispensables,

La progression des malades admis dans les hôpitaux à la suite d'habitudes alcooliques est effrayante, et par les formes qnc l'alcoolisme revêt aujourd'hui présentent une réelle gravité.

Il y a dix-huit ans, alors que j'étais attaché comme interne aux services de MM. Delasiauve et Moreau (de Tours), la maladie était moins fréquente (de plus de la moitié) ;'et encore était-ce le dcUrimn tremcns qui prédominait dans ses formes aiguës et snbaiguës ; rares, au contraire, étaient les délires et les affections chroniques.

Il n'en est plus de môme aujourd'hui. Messieurs, et les observations que j'ai prises depuis 1859 témoignent d'un accroissement considérable dans la quantité des délires par intoxication alcoolique. On peut, du reste, en juger approximativement par ce fait que, en I85t), 99 alcoolisés étaient entrés à Bicétre, et que, en 1800, le nombre était de 207.

Un semblable résultat, Messieurs, me parait tout d'abord demander un remède, et, dans la pensée que les travaux médicaux puisés à la source de la clinique pourront un jour éveiller l'attention de faulorité, je vous entretiendrai aujourd'hui de cette question, en tous points si importante.

Je vous ai dit que le nombre des malades atteints d'alcoolisme aigu ou chronique a plus que doublé depuis quinze ans, l'ait qui se relie avec le nombre énorme des individus qui, dans Paris seul, abusent des boissons alcooliques ; il résulte, en effet, des documents quotidiens de la police municipale (\\ui j'ai entre les mains, que « luupie mois, en moyenne, on est obligé de renfermer pour leur sû-

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reté personnelle près de 300 individus, trouvés sur la voie publique et incapables de se soutenir ou^de se guider; et parmi eux 60 ou à peu près sont ivres-morts.

D'un autre côté, Messieurs, si la consommation de l'alcool dans Paris a pris depuis vingt ans un accroissement plus que triple, il est à remarquer que cetaccroissement coïncide avec un usage immodéré des boissons fermentées, et en particulier de l'absinthe.

Il est avéré aussi que les eaux-de-vie actuellement en usage parmi les classes ouvrières sont de mauvaise qualité, et fabriquées souvent môme avec de l'alcool de pomme de terre.

Toutes ces causes réunies vous paraîtront devoir être prises en considération dans l'explication de l'augmentation vraiment effrayante du nombre des aliénés, que chacun peut constater. Parallèlement aux projets en tous points si dignes d'éloges de construction d'asiles, on devrait chercher en même temps à saper le mal, en créant le plus de restrictions possible à l'usage abusif des eaux-devie et liqueurs fermentées, et en poursuivant la répression légale de l'ivrognerie, suivant la voie tracée par notre dislingue confrère, M. Théophih^ Roussel.

Je vais essayer de vous décrire l'étal psychique dans l'alcoolisme aigu, soit qu'il s'associe à une intoxication récente, soit qu'il survienne dans le cours de l'alcoolisme chronique.

Messieurs, il me semble tout d'abord utile d'établir parmi nos malades deux catégories principales.

Dans la première, nous rangerons les individus quelque peu sobres par habitude, n'ayant jamais eu antérieurement de delirimn tremens, mais qui, à la suite de grands excès commis en peu de jours, ou bien après une privation subite de boissons alcooliques nécessitée par une indisposition ou par la pénurie d'argent, sont atteints d'aliénation mentale consécutive ou non à un (lelirium tremens.

Dans la seconde, nous placerons les ivrognes de profession qui ont eu un ou plusieurs accès de delirmm iremois, et que l'on peut regarder comme atteints d'alcoolisme chronique. Il n'est pas, en effet, un seul de ces malades qui, avant d'être frappé d'aliénation et au moment de sa sortie de l'hôpital, après guérison de l'accès de délire aigu,n'aitprésentéet ne conserve des symptômes d'alcoolisme

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ironique : diminution de la mémoire, ;dïaiblisscmcnt de l'inîlligciicc cl de l'énergie morale, en même temps que moins d'aptiide aux travaux habituels et moins de force musculaire. Dans 3tte seconde catégorie elle-même, nous établirons deux subdivions : Finie comprenant les malades dont le délire des actes et des aroles (jui les a fait renfermer cesse après un laps de temps qui 'est pas moindre d'un mois, l'autre s'adressant à ceux qui restent icurables; les premiers et les seconds atteints d'alcoolisme chroique. Mais tandis que chez ceux-là l'état mental s'est tellement mélioré, qu'on a pu les laisser sortir de l'hôpital, malgré la persismce de la faiblesse de l'intelligence, de la mémoire et de la force lusculaire; chez ceux-ci, le délire des actes et des paroles persiste vec son caractère primitif et se complique de démence confirmée. Nous réservons pour une autre leçon l'étude de l'état menta 1 de es derniers.

Le nombre des individus pris de délire après mie inifixication iguc OH à la suite de privations, ou de délire alcoolique aigu, et conlituantla première catégorie, est restreint, comparativement aux utres. Pendant une période d'une année, en effet, nous n'en trouons que 4, tandis que le cliill're des autres est de 28.

La tristesse constitue le fond du délire dans le plus grand nombre les cas ; nous l'avons observée trois fois sur quatre.

Le faciès est sombre, une expression profonde de mélancolie est mpreinte sur le visage ; les yeux, complètement immobiles, sont ixés à terre, ou vers le ciel, ou sur un objet, un mur.

Ces aliénés ne rompent leur mutisme que pour demander pardon le leur conduite passée, et s'accuser de fautes ou de crimes imagilaires, mais quelquefois cependant réels.

C'est ainsi qu'un nommé Lab..., dont je vais vous présenter l'oblervation, racontait d'un air mystérieux qu'il avait volé son patron; )lus tard, revenu à la raison, il nous répétait que la chose était Taie et que c'était dans la cave ([u'il buvait les liqueurs soustraites.

)cs. lAVI. — Délire alcoolique aigu. — Conceptions lypémaniaques se rapportant à un fait vrai. — Gucrison.

Lab..,, vingl-quati'e ans, garçon épicier, entre à Bicètre (service du docteur Félix Voisin), le 7 avril I8G1, avec un certificat de la préfecture de police portant

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« qu'il est lonibi; malade à la suite d'excès alcooliques et qu'il a cliernhé à se pendre d. Père et mère bien portants ; il y a trois ans, fièvre typhoïde.

Depuis plusieurs mois, excès alcooliques (eaux-de-vie et vins liquoreux). Jamais il ne s'est grisé complètement, mais il a été souvent dans un état d'excitation provoqué par les excès; il était entraîné à la débauche par des camarades et, suivant son expression, il est ainsi arrivé à l'état de brute ; il ne sait comment il a été amené ici.

État à son entrée. — Constitution 'forte, membres robustes, cheveux blonds, joues très colorées.

iMaintien d'un lypémaniaquo stupide ; yeux lixés à terre, immobilité presque complète. C'est à peine s'il peut se tenir debout; il est très difficile de lui arracher un mot; mais enfin il nous avoue tout bas qu'il a volé son patron.

Hallucinations de l'ouïe; sensation de vide dans la tête; aucune activité dans les traits; il répond difficilement à mes questions et d'un air ennuyé; mémoire absente; pas d'appétit; pas de cardialgie ni de phénomènes dyspeptiques; fonctions digeslives normales; légère toux (habituelle, suivant le malade); langue blanchâtre; tremblement léger des mains.

Ilien de particulier au cœur ni dans la poitrine; Si- pulsations; pouls de moyenne force, régulier; pupilles normales.

Traitement. — Ventouses scarifiées à la nuque (2 palettes) ; vésicatoire volant à la jambe droite.

13 avril. — Il nous raconte qu'il a voulu se pendre avant son entrée ici ; mais il ne se rappelle pas l'objet de ses pensées d'il y a trois à six jours. 11 parle plus facilement et semble reprendre confiance.

Sensation de vide dans la tête; tendance au refroidissement; insouciance; quand je lui demande de faire un effort, il semble être une victime.

Depuis qu'il est ici, il n'a pas écrit, par un sentiment de honte, à son père et à sa mère. Ses réponses sont nettes, sa parole non hésitante. Sa physionomie porte l'empreinte d'une expression profonde de tristesse. Il est assez facile de le faire travailler; 68 pulsations.

15. — Il nous avoue qu'il a bu souvent dans la cave de son patron, épicier, du viu cl des liqueurs. La mémoire est revenue, i juillet. — Guérison; sortie.

Certains malades, loin de rester concentrés dans un mutisme a }3eu près ab.solu, racontent, sans qu'on le leur demande, l'objet de Icui's préoccupations.

Voici une observation relative à ce cas :

Gbs. \A\{\. — Délire alcoolique aigu. — Conceptions lypémaniaques. — Guérison.

Letill..., quarante ans, garçon marchand de vin, entre le 9 février 1861, 5<= division, 2'' section, service de M. Moreau (de Tours).

llabiludes alcooli([ues invétérées (tous les malins à jeun et dans la journée, vin pur). Pas de maladies antérieui'os.

Depuis trois semaines, il éprouvait de là courbature, de la toux. Il y a trois jours, il se mit à une diète presque absolue d'aliments et complète d'alcooliques. Depuis deux jours, délire.

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11 esl amené à Bicètre le 8 février.

État actuel. — Faciès sombre. Dans les cini[ premières miaules de mou interrogaire, il nie èlre malade, et ses ré|)onses sont très nettes et saines; mais après ce laps ! temps, il se penche à mon oreille et me parle d'individus qui lui ont cassé des )uteilles à la tête, l'ont fait saigner du nez, vont par les caves, parcourent les égouls, ivrent toutes les portes sans f|u'on leur dise rien, et le torturent. Sensation pénible, épigastrique, thoracique. Toux, un peu d'oiipression ; un point ! côté; Gi pulsations. Pouls régulier, de moyenne force. Douleur occipitale. Ti'uildvieiit. — Potions opiacées.

16 février. — Mieux. Les idées de persécution persistent. 1'^^'' mai. — Sortie. Guérison complète.

Cxhez d'autres, les idées de persécution m'ont paru avoir leur oint de départ dans des soucis et des ennuis antérieurs dont les )uvenirs se pressaient à leur mémoire. Témoin [le cas de Lar....

Dus. LXVIII. — AlcoollsDH' aigu. — Idées de persécution. — Idées ambitieuses. Amélioration. — Tendance à la démence.

Lar..., vingt-liuit ans, limonadier, entre le 6 octobre 1860 à l'hôpital de Bicètre, ' division, 1"^ section, service du docteur Félix Voisin.

« Votre père est-il mort? — Il est ressuscité; il sera immortel si je veux. » — Son ire est moi't eu 1855, après une longue maladie, résultat d'abus alcooliques. Sa mère it morte en 1855 d'un abcès dans la région dorsale.

Il a toujours eu mauvaise tête. Pour insubordination envers l'autorité, il a passé, il a (luelques années, vingt-quatre heui'cs à Sainte-Pélagie.

Après une existence assez décousue, ne restant jamais d ins les maisons où il était iprenli droguiste, il acheta, à Paris, il y a trois ans, un fonds de limonadier, avec l'hétage de son père et de sa mère. Je sais de bonne source que là il fut exploité, volé; 1 bout de peu de temps il s'adonna à des excès alcooliques (vin blanc et cassis, tous s matins à jeun); il vendit enfin son fonds, et avec le produit acheta un terrain Saint-Germain.

Le t ou le 3 octobre 1861, il fil de copieuses libations ; et le soir, échauffé par la )isson, il cassa tout le mobilier du marchand de vin où il se trouvait. Il fut ari'été uis un élat d'exaltation extrême et amené ici le 6 octobre.

État actuel. — Agitation dans les traits. Le malade parle continuellement et d'une çon déraisonnable, en haussant la voix par moments : « La femme a été créée avant lonnne. Mettez un nominatif, si vous voulez. Il faut idulùt penser à la chair iju'à isju'il. »

« Dormez-vous la nuit ? — .Je dors trois heures. La chair a assez de cela de repos ; reste du tenq)s est pour l'esprit. »

11 a des idées de persécution : « Que mon mal de tète s'en aille et retombe sur eux. alhcnr ! Us se mettent au-dessus de tout. L'iionnue que j'avais mis roi, tout a été )ntre moi. Les diamants, ils les cachent. »

Au milieu de ce Ilux de paroles incohérentes, il répond nettement à certaines ijues- Dns, et r^jtombe aussitôt aju'ès dans le délire.

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Il se rappelle son entrée ici, le mois et le jour de l'année. Il raconte sa vie passée; il est toujours facile de remettre la conversation sur un terrain raisonnable; mais aussitôt que l'on cesse de le questionner, il retombe dans la voie délirante.

Le sens moral est absolument aboli chez lui. Tremblement très léger des mains; mains très froides; sensibilité normale au tact et à la douleur; motiiité intacte. Pouls mou, régulier, 96 pulsations. Température sous l'aisselle, 34 degrés. Rien d'anormal au cœur et aux poumons.

« Toussez-vous quelquefois"? — Ils m'ont fait tousser cette nuit. »

Chez lui, il a éprouvé des pertes séminales involontaires la nuit. « Ils m'en ont fait faire. »

Trailemerd. — Ventouses scarifiées à la nuque, 300 grammes de sang.

Janvier. — Même état d'apathie. On l'envoie travailler aux champs.

26 avril. — Apathie; pas de fermeté de caractère; il n'a plus d'idées de persécution.

10 mai. — Il raisonne bien sur n'importe quel sujet, mais conserve une notable faiblesse de caractère, et n'en a pas conscience. Il a pris de l'embonpoint depuis quelque temps.

On lui accorde sa sortie.

Deux sur quatre de ces malades ont eu des hallucinations de la vue ; un seul en a éprouvé à l'ouïe en même temps que de la vue. Mur... seul voyait des animaux, des reptiles qui s'enroulaient autour de ses bras.

Les illusions et le délitée perceptif qui les accompagne ne sont pas rares chez ces malades, el nous ont paru tirer leur point de départ de quelque sensation morbide réelle, ayant donné lieu, au milieu du désordre du jugement, à de fausses interprétations. Nous avons trouvé ainsi dans plusieurs cas la confii"mation des idées toutes pratiques de M. Moreau (de Tours) sur ce point de pathogénie ; Mur.... pi^étendait ne pouvoir avaler, même de la tisane : « Je ne puis plus manger, disait-il, je m'y suis pris trop tard, il n'y a plus de santé. » Il existait, en effet, un état morbide que son esprit malade interprétait à faux, et qui servait de thème à des idées hypochondriaques. — Le pharynx, le voile du palais étaient rouges et luisants; la langue était jaunâtre, l'haleine fétide ; le malade accusait à la pression une douleur et, après les repas, un gonflement épigastrique. En un mot, il existait une angine compliquée d'embaiTas gastrique et peut-être une gastrite chronique des ivrognes, donnant lieu à des sensations morbides réelles, mais faussement interprétées, puisqu'il buvait sans difficulté de l'eau rougie et de la soupe que je lui présentais. Le même malade, atteint depuis longues années de blépharite ciliaire chronique, caractérisée par du gonflement, de l'écoulement

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nucoso-puruleni , une rougeur, un état œdémateux et des granulaions des ])aupières, avec intégrité de la vue, me disait que ses yeux laient l'ondus et qu'il ne lui restait plus que la prunelle. En voici observation :

Ors. I>\iX. — Alcoolisme a'nju. — Délire lypc^naniaque. — Gnèrison.

Mur..., soixante-deux ans, garçon reslaurateur, entre le l'I avril IN(j| à l'Iiôpilal de licètre, 5" division, 1" section, salle, n" 7, service de T'élix Voisin. Père et mère morts de vieillesse.

Excès alcooliques (vin); de plus, tous les matins, il boit un verre d'eau-de-vie pure.

Depuis quelque temps, faute de ressources, il s'abstenait de vin et d'eau-de-vie, |uand, il y a un mois à peu près, il s'est imaginé que l'on se mo([uait de lui, i|u'on le rouvait troj) bien mis.

11 y a deux jours, il s'est livré chez lui à des violences envers les siens et est anii^né . liicèlre le 12 avril.

Etat actuel. — Le 13, état de calme absolu; il se plaint de malaise, de constriction :pigastri(|ue ; est souvent pris de bâillements, et l'ait de profondes inspirations.

Hébétude empreinte sur le visage; les idées sont incertaines et mal coordonnées. 11 este les yeux lixés sur le mur, et quand je lui demande à ([uoi il pense, il lue répond : :Je suis un polisson, qui n'a jamais été poli, » puis il se met à pleurer et à me suplier de lui pardonner.

Il se plaint de constriction à la gorge et me dit qu'il ne peut avaler même de la isane; je lui en donne à boire, il l'avale très facilement. « Je ne puis pas manger, joule-t-il, parce que je m'y suis pris trop tard; mes yeux sont fondus; il ne me reste ue la prunelle.

» Ce qui me sendjle extraordinaire, dit-il, c'est que je reste insensible à la séparation 'avec les miens; je trouve en moi une grande différence; je cherche à m'analyser, je e puis pas. »

Hallucinations de la vue; il voit des serpents lui monter sur les bras et il sent leurs lOrsurcs.

liien de visible aux bras, l'as de tremblement des mains ni dos jambes. Langue jauàtre, haleine fétide. Gonflement, rougeur des deux amygdales; céphalalgie; pupilles )utractées considérablement; tuméfaction des deux pau|)ières; écoulement mucosouruleiU; conjonctives très rouges. Pouls à 88 pulsations, de moyenne force.

Traitement. — lîouteiile d'eau de Sedlitz et demain potion opiacée.

22 avril. — Plus d'hallucinations de la vue et du tact. Pouls mou, régulier, 8i pul ■ liions. Température des mains froide ; sensibilité obtuse; inappétence, malaise, fris- Jns, céphalalgie.

-o. — Erysipèle de la face.

4 mai. — Desquamation de l'érysipèle.

7. — L'élat mental n'a pas été modilié jiar l'érysi|ièle. 11 gennt sur sa |)Ositiou el Il ne peut le faire lever. 11 accuse toujours une sensation de vide dans la tète. C'est à l'ine s'il peut me serrer la main, el s'il peut se tenir sur ses jandjes. Pouls régulier, - pulsations.

"20. — Il parle avec all'ection de sa famille. Dains.

VOISIN. — lii'i;ons i;liiiiiiii('!>. I>>

FOLIE l'AR INTOXICÂTIOiN.

29. — Lu iiiolililé de ses membres est à peu près normale aujourd'hui. Quand je lui demande comment il se trouve, il me répond : «J'espère; quand je vois ma femme, j'ai peur de lui faire de la peine. » La sensation de vide a presque entièrement disparu.

Il me parle avec bonheur de sa femme et de sa fille, et du plaisir de les revoir. 8 juin. — 11 croit que sa figure se serre; je parviens facilement à le rassurer, et il me croit.

2 juillet. — Il consent à aller travailler à la terre.

10. — Le travail de la terre lui donne de l'énergie morale et physique.

Le 20 août, guérison complète; sortie.

En dehors de ces conceptions délirantes, ces malades n'ont pas ou ont très peu conscience de leur état; ils sont incapables de toute délerinination sérieuse et sont ordinairement amenés par leurs parents eux-mêmes à l'hôpiLal.

La plupart ne se rappellent que confusément les événements qui ont précédé leur entrée.

Les idées de tous sont confuses et sans suite ; chez ceux-ci, elles sont émises lentement; chez ceux-là, elles le sont avec une incroyable volubilité.

Le plus souvent tout raisonnement est aboli ; et ils ne sauraient suivie une conversation et encore moins y prendre part; pourtant Lar... racontait nettement ce qui s'était passé avant son entrée à l'hôpital, et causait avec moi de chose et d'auti^e, d'une façon suivie, mais le délire i^eprenait le dessus aussitôt que je cessais de provoquer ses réponses.

Tandis que chez le plus yrand nombre, le découragement, l'indécision, une circonspection exagérée constituent le caractère saillant de leurs paroles et de leurs actes, chez un (Lar...), j'ai observé un notable contentement de soi-même et une certaine hardiesse.

Aucune affection sociale et de famille ne vient occuper l'esprit de ces malades, et ce n'est que dans la convalescence que j'ai observé un retour vers cet ordre d'idées, caractèi^e psychique qui, du reste, est propre à toutes les aliénations, ainsi que mon grand-père Félix Voisin, me l'a souvent fait i^emai^quer.

Parmi les désordres de l'intelligence, le plus saillant peut-être est celui qui se produit dans l'exercice de la volonté. J'ai été, en effet, frappé du laissei^-aller, de l'apathie de plusieurs malades, d'un état d'enfance, pour ainsi dire, qu'ils présentaient : sans réac-

l'OI-IK AI.CUULIOUE.

on, .sans énergie, ils exécutaient aveuglément et comme machinaîmenttoutce qu'on leur commandait de faire; ils présentent à un egré avancé ce que nous savons être, dans la vie ordinaire, les gens donnés aux boissons alcooliques : des individus d'un caractère iible, de peu de portée dans l'esprit, et laciles à mener et à enrainer.

Quant au libre arbitre et à la liberté morale, ils l'ont complèteiieut défaut; aussi ces malades doivent-ils être considérés comme tant à peu près irresponsables devant la société. Le cas de Lar... lait à ce point de vue intéressant ; eu égard k la façon dont sa foruiie avait été exploitée; il aurait pu en imposera quelqu'un étranger à ces sortes d'études; en effet, il entretenait avec un interlocu- ,eur une conversation soutenue et toute raisonnable, mais aussi puuidson attention n'était plus tenue en éveil, le délire reprenait le lessus.

Il est enlin une variété de délire lypémaniaque caractérisé par la prédominance d'idées lubriques, de conceptions délirantes se rattachant le plus souvent à des excès antérieurs.

Le malade (obs. LXX) que j'ai eu l'occasion d'observer était plongé iaiis un état lypémaniaque stupide non j)récédé de delirium Iremois; es idées étaient confuses, et pourtant les réponses étaient saines. Il ivait conservé conscience de son état maladif, et raisonnait assez usle en dehors de ses idées lul)riques.

Le moral de cet individu était profondément affecté, il avait l'air lombre et m'avouait ((u'il ne commettait des excès d'onanisme, de inset de liqueurs, que pour s'etïbrcer d'oublier le chagrin qu'il a le lie pouvoir se marier. Il entendait des voix injurieuses lui raplelant ses débauches, et voyait des enneniis dans ses compagnons le travail. Chez lui la conscience, on peut le dire, semblait parler out haut sous la forme d'hallucinations.

lus. LXX. — Délire lypémaniaque, alcoolique, non prixédi' de (leliriinu Iremens. — Idées lubriques et de perséculion. — Guerisou.

(iuill..., liouliuiger, vingt-quatre ans, entre le 19 juin ISGI ;i riiùiiilal de Bicétre, '' ilivision, i"^ section, service de Féli.v Voisin. Habitudes alcooliques (vin rouge et eau-de-vie).

A été détenu en correclion jusqu'à l'âge de dix-imit ans. |iour vol coniinis on 18 i ciidaul une disellc existant dans son pays.

FOLIE PAR INTOXICATION

Mauvais iiistinctscongéiiitaux. A élé arrêté le 18 juia an état de vagabondage. Depuis huit jours, courbature, il cesse de boire; tremblement des mains.

État le 20 juin. — Regard sombre. Le malade répond aux questions d'une façon nette, mais sèche et les yeux baissés. Les idées paraissent confuses. Le maintien et l'habitus extérieur paraissent ceux d'un imbécile. Oreilles petites; crâne petit.

A la première question que je lui pose, il me répond : « Ils m'ont rendu la tête perdue. — Qui? — Les boulangers; ils me blaguaient en me disant des choses qui ne m'appartiennent pas; ils me reprochaient des orgies; mais dans notre travail, tout nus, on fait toutes sortes de saletés. Puisque tout le monde en fait, ce n'était pas à eux à me prendre pour un bouffon et à m'accuser de choses sales, etc., etc. »

En dehors de ce cercle d'idées, il raisonne juste, et sait bien qu'il est malade. La mémoire est saine. 11 me dit qu'il se livre aux excès de toute sorte pour arriver à se consoler de ne pouvoir se marier.

Il entend des voix qui l'injurient et qui font appel à ses sentiments lubriques. Son moral est affecté, il se trouve malheureux.

Il croit avoir des ennemis dans ses compagnons de travail.

Habitudes invétérées d'onanisme tous les jours, plusieurs fois. Fréquents rappro' chements sexuels. Verge très volumineuse. Pupilles contractiles; diamètre normal. .Absence de fièvre. Force musculaire normale. Pas de tremblement des mains ni des jambes.

Traitement. — Bains. Potions opiacées.

"21 juin. — N'a plus l'air sombre des premiers jours; regarde son inlei'iocuteur en face et avoue se porter bien mieux.

11 regrette d'être venu à Paris, au lieu d'être resté dans son pays, mais il se propose , d'y retourner. On l'envoie travailler aux champs.

30 juillet. — Sort guéri.

Pour me résumer. Messieurs, je vous ferai remarquer que ce qui cavRClénse essentiellement cetle première catégorie, c'est la fugacité des phéuomènes, c'est la constance des idées dépressives. Contrairement aux idées adtiiises, les hallucinations ont fait défaut dans la moitié des cas, mais les conceptions délirantes ont été de nature triste, ainsi, du reste, qu'on l'enseigne,

La deuxième catégorie comprend les ivrognes de profession pris de délire aigu.

Je vous ferai remarquer. Messieurs, que le nombre des malades lypémaniaques et stupides est plus considérable quecelui des autres; et du reste, en cela, mes observations personiielles sont complète" ment d'accord avec l'opinion des classiques. C'est ainsi que sur dix aliénés appartenant à cette subdivision, sept sont atteints de délire partiel ou dépi^essif.

Examinés au point de vue purement psychique, ils nous ont présenté les particularités suivantes :

FOLIE ALCOOLIQUE

La plupart (cinq) n'avaient point ou avaient peu conscience de leur état et de la signification de leur séjour dans l'asile. Le sentiment de leur position ne renaissait ordinairement que trois semaines ou un mois après leur entrée, et leurs demandes de sortie prenaient alors un caractère déraison; de môme aussi les affections de lamille, les idées sociales, jusqu'alors absentes, surgissaient progressivement.

La mémoire était le plus souvent lésée, jamais entièrement altolie ; elle était presque toujours obscure et diminuée ; elle était rarement restée intacte, et son intégrité permettait alors d'obtenir des malades les renseignements les plus circonstanciés sur leur état morbide.

Le raisonnement était le plus souvent troublé ; c'est ainsi que la plupart interprétaient d'une façon erronée des sensations réelles et étnient ainsi le jouet d'illusions : Stib..., dont je vais vous relater l'observation (obs. LXXI), persuadé que l'on s'exerçait sur lui au moyen de la physique, lui attribuait des douleurs du poignet droit, dont la cause était l'application de menottes au dépôt de la préfecture de police.

Ohs. l;X\L — Alcoolisitii^ chraiiiqui'. — Délire (ligti, liiiteinaiiitKnie , lu/anl pris sa source (lana des sensations morbides réelles l'piijtisl riqnes.

Slil)..., viiigl-liuil ans, iiiMiiire, entre à l'hospice Je liii'èlre le octobre 18G0, 5° division, 3' section, 3" salie, u" 16, service de Félix Voisin.

Son père s'est pendu à la suite d'excès de boissons. Sa mère est bien portante, elie est d'un caractère morose.

De temps en temps il se grise; tous les matins, depuis l'âge de vingt ans, il a l'iiabilude de boire à jeun du vin pur. Il a remarqué que depuis trois ans sa mémoire est moins sûre. En 1860, malaise, douleurs épigaslriques. Il boit moins.

Le, 21 octobre 1860, sans avoir eu de dcliriuvi tremens, il se rend chez un commissaire de police, se plaint qu'un de ses voisins, géomètre, s'exerce sur lui par !;i physique; il demande à parler au préfet.

Il est conduit à la prélecture et de là à Uicétre, où il enln; le "l'I octobre.

Elat actuel. — (^ràne petit; face volumineuse; les deux tiers de la tète sont occupés par les os de la face; oreilles écartées, minces.

Le malade paraît concentré dans des idées tristes qui l'occupent beaucoup; regai-d 'iMupreint de mélancolie, ([uelquefois menaçant et parfois hagard, i'asd'halkicinations ni jour ni nuit. Il se croit [lerséculé par ce géomètre, son voisin; il pense qu'il «s'exerce sur lui par la physique ;> ; que c'est par vengeance. Il a mal au poignet droit (on lui a mis les menottes à la préfecture) ; il croit que son voisin s'exerce sur lui en cet l'iiilroit.

Il me i-aconte ([u'élanl chez lui, il ressentait, la nuit, des élancement^ dans la tète.

l'Oi.ll' l'Ai; INTOXICATION.

des évanouissements qu'il ne savait ;i quoi attribuer; mais que, dès qu'il s'est aperçu que cela provenait do son voisin, il est allé chez le commissaire.

Il raconte assez nettement ses impressions, et ne divague que lorsque je l'abandonne à ses pensées ou que je conduis la conversation sur l'objet de son délire ; en dehors de là, les réponses sont nettes.

Insomnie la nuit; agitation dans son lit. Pouls moyen, 64 pulsations; température sous l'aisselle, 37 degrés. Toux sèche le matin; quelques crachats niuqueux; en arrière, à gauche et au milieu, quelques râles sibilants et sous-crépitants. Mains fraîches; le malade dit y ressentir parfois une chaleur hrùlante.

Depuis longtemps, abolition des désirs vénériens; de Bicêtre, le malade est envoyé à l'asile de Fains, oîi il était encore en avril 1863, présentant tous les symptômes de rnlcoolisme chronique avancé.

Un seul inalndc jugeait saineinent sa position et cherchait, pour échapper h un inteiTogatoire compi^omettant, à me cacher \a véiité; tous les autres, ayant perdu toute saine appréciation de leur état, restaient coiuplètement indilïérents à leur séjour à Bicêtre.

Aucun ne pouvait s'expliquer lai^nson d'être des hallucinations, et la plupart s'y abandonnaient sans résistance et sans discussion ; un seul pourtant cherchait à en saisir la cause, mais en vain.

Tous, ou à peu près, répondaient sans hésiter à mes questions ; il m'était facile de les arracher à leurs préoccupa/ions Iristes et même à leur stupeur; ils relevaient la tète, répondaient plus ou moins nettement; mais bientôt, si je ne me hâtais de continuer, [le délire reprenait le dessus et ne cédait qu'à de nouvelles instances.

La volonté était elle-même considérablement affaiblie, à en juger par l'indécision qui régnait dans les actes les plus simples de la vie et le peu d'énei^gie de ces malades. Et cependant, chez le malade (pii lait l'objet de l'observation LXXÏI, cette faculté semble se réveiller sous l'influence d'une forte impression ; pendant son iiumersion volontaire dans la Seine, l'instinct de la conservation repi^it le dessus, et il recouvra assez de volonté pour regagner la rive à la nage et appeler au s^coiu^s. Il me paraîtrait dilTicile de dire que Cette série d'actes dépend entièrement de l'instinct; l'instinct s'est i^évélé au moment de la sensation du froid et de l'enti^ée d'une certaitie quantité d'eau dans les voies aériennes et digestives ; mais le fait de nager, de se diriger vers la rive, de demander du secours, lue semble constituer un acte de la velouté.

KOIJE ALCOOLfOUE.

)iis. LXXIJ, — Alcoolisme chronique. — Délire ninu. — Conceplions If/pémaniaqucs. Tentative de micide par snhinersion.

Mas..., marcliand de plumes, quarante-deux ans, entre le !2 avril iSfil, ,")'■ division, section, 3* salle, n" 12, hospice de Bicètre, service de Félix Voisin.

Depuis 1851, nombreux excès de boissons, consistant principalement en eau-de-vie près d'un litre par jour).

Depuis plusieurs mois, hallucinations de l'ouïe, et plus raremi'nl de la vue, diminuion des facultés morales.

Le 28 mars, il est pris de malaise, d'embarras gastrique. 11 se joint à l'état morhide les craintes imaginaires. Il croit qu'on l'espionne, qu'on lui veut du mal, qu'on l'élecriso; il est dégoûté de la vie. Cet état dure jusqu'au I'' avril, et lians la nuit du 1" au I avril, il tente en vain de se précipiter par la fenêtre de sa chambre; mais le matin, I va se jeter dans la Seine, au-dessous du pont Napol(''on. Tout en s'y rendant, il voit es passants lui faire des mines moqueuses. I,a chute dans l'eau lui est douloureuse; et ussitôt revenu à la surface, il nage maciiinaleinent, et tout en se cramponnant à un lateau, il appelle du secours.

lie même jour, il est amené à Bicètre.

État actuel. — .\gilation. On est obligé de le maintenir dans son lit avec une camiole, sans quoi il s'échapperait au dehors. De lui-même, du reste, il demande qu'on 'attache, la nuil, de crainte de se nuire.

H iMconle les accidents de sa vie et de sa maladie avec la plus grandi' lucidih'; la ini'ole est rapide et nette. Hallucinations de l'ouïe el de la vue, principalement la nuil, iules ayant trait à des obscénités. Conceptions délirantes obscènes relatives aux autres lalades.

Pouls modérément fort (tl't pulsations par minute), régulier. Le 5 mai, guérison omplèle et sortie de l'hôpital.

(,)tiaii( ail libi'e ai'biti'e, il fait entièi'oment détaiit, et, ces malades, uoiqiie paraissanl bien i-aisoiiner quelquefois el répondant aux uestions, sont incapables deprendreauciine détermination sérieuse, 0 suivre nue ligne de conduite nette etprécise, ballottés qu'ils sont, luir ainsi dire, entre leurs diverses conceptions délirantes, et agités lar leurs hallucinations souvent contradictoires.

Le délire dépressif triste on lypémaniaque se présente avec une iitensité variable, tantôt revêtant le caraclèrc de la tristesse prol'ement dite, tantôt de la douleur, tantôt de la honte, tantôt du opentir ou de l'indifférence. Quelques-uns sont plongés dans une tupeur d'où mes (juestions, pourtant, les faisaient sortir assez faci- Muent. L'un s'était laissé aller envers sa fonunc à des sentiments de liuusie non motivés; un antre, prisdu dégoùtde lavie, avaitcherché

se suicider; celui-ci poussai! de profonds soupirs qui paraissaient

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