PARTIE EXPÉRIMENTALE
Passons maintenant à la vérification expérimentale des propositions que je vous ai précédemment exposées.
Je vous présente tout d’abord une jeune femme hystéro-épileptique : Théo..., sujet très sensible, qui a été déjà dans différents services des hôpitaux traitée d’accidents convulsifs, éclatant d’une façon soudaine et très intense. L’hypnotisme méthodiquement employé a calmé les attaques, et actuellement elle est en amélioration.
Vous la voyez, elle est alerte, vivante, elle s’exprime avec netteté, elle est, en un mot, en pleine possession d’elle-même. — La force musculaire des fléchisseurs des avant-bras, examinés à l’état de veille à l’aide de ce dv-
nanomètre, s’élève, vous le voyez, à 13 lui. 500 gr. Je la fais asseoir sur le fauteuil, elle s’y installe commodément, et, à ce moment, je lui presse le lobule de l’oreille, et vous voyez qu’instantanément cette vie, cet entrain s’arrêtent brusquement. — Théo, est tombée dans une sorte de coma profond ; c’est la léthargie qui s’établit.
En effet, nous constatons d’une part l’anesthésie bilatérale de la peau des muqueuses, et, de plus , l’hyperexcitabilité musculaire aux avant-bras, et cette hyperexcitabilité s’élève mesurée au dynamomètre actuellement à 23 kilos! — Vous voyez d’une façon significative que cet état nouveau est caractérisé par une augmentation toute spéciale de la puissance dynamique des muscles qui, actuellement, ne sont pas détléchis même
DE L’ÉTAT LÉTHARGIQUE par un eifort de 23 kilos. — Ici encore, la sensibilité cutanée disparaît, et c’est la force motrice qui augmente. — Je demanderai encore à ce propos à certains sceptiques qui se croiraient la dupe des sujets en expérience : Sont-ce là des phénomènes de simulation ?
Bien plus, la sensibilité de la rétine aux couleurs a acquis du même coup une hyperesthésie extrême ; si bien que, comme vous allez le voir, en présentant devant les yeux fermés du sujet une série de boules de verre diversement colorées, Théo, va sentir les vibrations lumineuses, comme 1 oreille sent les vibrations sonores, à travers un écran, et réagit en conséquence.
Voici une petite boule bleue. — L’impression ressentie par elle est excessivement désagréable à en juger par l’expression de sa physionomie qui est répulsive. — Voici une boule rouge, l’effet est à peu près indifférent;— voici maintenant une petite boule jaune, c’est une réaction d'un tout autre ordre qui se passe. — Elle se précipite comme vous voyez sur la boule, elle la prend, la caresse avec ses mains, et c’est une fascination complète devant les rayons jaunes, réfléchis par cette boule, qui se révèle. — Bien plus, voyez encore cet étrange effet psychologique de l’objet brillant. — La réaction dejubilation ressentie est en quelque sorte, en raison directe de la surface de l’objet lœtifiant : voici une boule cinq ou six fois plus volumineuse environ que la précédente, l’expression du sujet suit une gamme proportionnelle. Ce n’est plus de la joie modérée qu’elle exhale, c’est de la jubilation continue, des extases prolongées, en un mot, toute une série d'impressions d’une extrême intensité qui se dégage alors de ses régions émotives surexcitées.
Ges phénomènes d’émotions provoquées expérimentalement, Messieurs, ne sont pas propres à un seul et même sujet, vous allez les voir se reproduire avec les mêmes caractères chez deux autres sujets qui vont passer sous vos yeux.
Je vais maintenant vous présenter Esther ; vous avez sans doute entendu parler des aptitudes exceptionnelles de cette jeune femme. — Je l’ai eue dans mon service à la Salpétrière, il y a sept ou huit ans ; elle était atteinte de troubles hystéro-épileptiques très intenses ; elle a été traitée par l’hypnotisation d’une façon plus ou moins régulière et, actuellement, elle est presque débarrassée de ses attaques. Elle a conservé néanmoins son système nerveux congénitalement excitable, impressionnable à l’excès, et c’est grâce à cette disposition spéciale que j’ai pu avec elle entreprendre mes études sur l’action à distance des substances médicamenteuses, dont vous avez entendu parler lors de la discussion qui a eu lieu récemment à l’Académie de médecine.
Elle est actuellement libre et dans un état de bonne santé relative, ainsi que vous pouvez le constater. Je vais, pour vous montrer l’efficacité du procédé, lendormir devant vous par suggestion. — Je lui dis : « Tu vas compter jusqu’à huit, et à quatre tu t’endormiras. » Au chilfre indiqué, elle tombe comme vous le voyez en léthargie complète. L’avant-bras frôlé se contracture avec une énergie caractéristique, et le dynamomètre donne
une pression de 26 kilos ; à l’état normal, la force dynamométrique des mêmes muscles est de 12 à 13 kilos.
Je fais actuellement l’expérience des boules colorées, vous voyez que les manifestations sont les mêmes que pour Théo. : — la boule bleue lui inspire de la répulsion,
il en est de même de la boule rouge, et cette répulsion, chose notable, existe à l’état normal. — Elle se révèle d’une façon inconsciente alors dans le choix des étoffes qu'elle emploie pour s’habiller, elle éloigne le rouge. — Vous voyez que la boule jaune donne aussi une expression de gaieté très caractéristique. C’est la confirmation sur un autre sujet des faits précédents.
État ultra-léthargique. — Passons maintenant à une expérience des plus curieuses et des plus délicates dont je ne puis vous faire qu'une exhibition très rapide à cause des dangers qu’elle pourrait faire subir au sujet, si elle se prolongeait au-delà de ses forces. C’est l’expérience du bouchon de carafe. — Voyez bien l’expression de la physionomie du sujet, avant le début de l’expérience (Pl. III, fig. 3).
Je la mets en léthargie. Elle a , comme vous le voyez, les yeux clos. Je présente alors simplement devant elle, sans prononcer une parole, ce bouchon de carafe taillé à facettes que je sors instantanément de ma poche, et, pour rendre l’effet plus complet, j’interpose entre elle et le bouchon cet écran en bois noir de 5mm d’épaisseur. — Eh bien! que va-t-il se passer?
A travers cet écran opaque le sujet va sentir les vibrations lumineuses ! — Esther est alors silencieusement ébranlée, et elle ouvre les yeux démesurément avec un regard étrange (Pl. III, fig. 4); sa physionomie prend alors un air anormal qui ne ressemble à rien, et qui exprime l’effroi le plus profond. — Et en même temps la face s’injecte, le cou se gonfle, la respiration se précipite et devient anxieuse avec strabisme et menaces de suffocation, et, si on prolonge l’expérience, le sujet s’affaisse, épuisé par cette disparition rapide et subite
DE L’ÉTAT LÉTHARGIQUE de son influx nerveux. — Et que constatez-vous alors?
Si vous recommencez, vous n’avez plus affaire à un sujet en léthargie avec hyperexcitalibilité neuro-musculaire : c’est un nouvel état qui s’est révélé, le sujet ne réagit plus sous l’influence des attouchements provoqués aux avant-bras, la réaction spécifique a disparu. — Il est atone, flasque, plongé dans un état d’adynamie profonde; et, comme la respiration diminue de fréquence, que les mouvements inspiratoires cessent de se révéler et que le pouls devient imperceptible, on a tout à craindre de voir le sujet s’éteindre épuisé devant soi. — C’est cet état de coma profond expérimental que je propose d’appeler période ultra-léthargique de l’hypnotisme (PL I, fig. 1) et dont vous voyez d’une façon si nette les caractères expressifs dans toute leur gravité. J’ai donc raison de vous répéter qu il ne faut faire ces expériences qu avec une extrême prudence, et ne jamais s’avancer au hasard sur ce terrain si fécond en surprises.
Pour faire cesser cet ensemble symptomatologique si intense et si effrayant à la fois, il n’y a qu’une chose à faire, éloigner le corps brillant du champ visuel et laisser les réactions naturelles del’organisme s’opérer d’ellesmêmes en silence. — Peu à peu en effet les courants nerveux se rétablissent et reprennent leur direction habituelle; — vous voyez en effet la contractilité neuro-musculaire réapparaître dans les muscles des avant-bras, la léthargie se dessine bientôt avec ses caractères classiques ; — une fois arrivé à cette étape, le chemin pour le réveil se trouve tout indiqué à suivre. — Vous voyez comment j’opère, je fais méthodiquement passer Estlier en catalepsie puis en somnambulisme, puis, par un souffle léger sur les yeux, je la réveille complètement.
DK L’ÉTAT LÉTHARGIQUE
Vous pouvez constater que le réveil est complet et qu’elle n’a aucun- souvenir des états divers par lesquels elle a passé. Interrogez-la, elle n'a nullement conscience des ébranlements qu’elle a subis pendant cette période d’obnubilation transitoire de ses facultés mentales qu’elle vient de traverser. — Elle n’a aucune idée de ce qu’elle a dit et fait; elle n’accuse seulement qu’un peu de fatigue dans la journée, lorsque les expériences ont été trop longtemps prolongées.
Pour compléter Messieurs, ce que je vous ai précédemment annoncé et donner une preuve de plus à mes assertions, je vous présente un troisième sujet, la nommée Clarisse, jeune fille hystérique actuellement tout à fait guérie de ses attaques hystero-épileptiques puisqu’elle est en place et qu’elle peut s’occuper régulièrement.
Vous voyez avec quelle facilité je l’endors, en lui en donnant verbalement l’injonction. — Elle tombe en léthargie, et, si je répète devant vous les expériences des boules colorées, vous voyez qu’elle réagit devant les couleurs d’une façon tout à fait analogue aux sujets précédents ; — voyez combien la boule bleue produit sur elle un effet répulsif intense (PL III, fig. 1) et combien les boules jaunes développent au contraire une force d’attraction et de jubilation profonde (PL III, fig. 2). — En la contemplant, sa physionomie devient gaie et souriante et exprime ainsi des allures diamétralement opposées.