‹ Leçons cliniques sur les principaux phénomènes de l'hypnotismeChapitre 18 sur 59 · SOLLICITATION DES RÉGIONS ÉMOTIVES · texte numérisé non relu

SOLLICITATION DES RÉGIONS ÉMOTIVES

De même que dans l’état léthargique nous avons constaté l’abolition de certaines activités nerveuses neutralisées par l’exaltation d’autres activités , de même dans l’état cataleptique nous allons constater des phénomènes similaires. — Nous allons voir, par exemple, que si dans les régions centrales il y en a certaines qui deviennent torpides, il y en a d’autres qui par compensation s’élèvent soudainement à un degré d’éréthisme extrême.

Ainsi, vous allez voir, ici la sensibilité cutanée rester éteinte, l'absence de réactions de la Personnalité consciente demeurer complète, annihilée, et en même temps, vous constaterez que les régions émotives (ces régions émotives, dont je vous ai dcgà parlé dans mes conférences précédentes et qui ont dans le cerveau une localisation dont je vous entretiendrai plus tard) (1), vous constaterez, dis-je, que ces mêmes régions émotives, sous des incitations variées, entrent silencieusement en action

(1) Luys, Des Hémiplégies émotives.

Journal l'Encéphale , 1881.

et révèlent leur vitalité par des réactions expressives d’une extrême intensité.

G est ainsi que dans cet état cataleptique si le sujet se laisse manipuler comme une cire molle, si ses muscles sont ductiles à merci et se prêtent à toutes les attitudes qu’on leur donne ; — au point de vue de ces manifes-

tations émotives, l’hypnotisé présente les mêmes phénomènes; — il réagit et dégage de l’émotivité d’une façon passive comme un appareil électrique auquel on fait appel et qui dégage l’électricité dont il était chargé. Toutes les expériences agréables ou désagréables que I on pratique à ses dépens il les subit sans la moindre mauvaise humeur et avec une possivité complète. — Et alors on voit apparaître les émotions les plus variées, provoquées soit par les voies physiologiques naturelles de la vue,

de 1 audition, soit par des attitudes, soit par différentes substances chimiques ou médicamenteuses ayant des affinités spéciales pour produire chez tel ou tel sujet des émotions d’une nature donnée.

Emotions produites par la vue. — Le sujet étant en catalepsie et silencieux, on peut aisément provoquer chez lui des émotions gaies ou tristes; — vient-on par exemple (sans prononcer aucune parole), à faire passer devant ses yeux des dessins, représentant par exemple des personnages avec une physionomie triste, vous voyez ses yeux parcourir silencieusement ces images, et peu à peu

l’impression visuelle sollicite une réaction concomitante de tristesse; et bien plus, — chez certains sujets l’expression de la tristesse est tellement sincère, qu’elle

entraîne la participation sympathique des glandes lacrymales et vous voyez le sujet pleurer, sa respiration devenir anxieuse et des sanglots s’exhaler de sa poitrine.

Sa physionomie présentant une expression attristée très profonde .

Vient-on maintenant à changer les dessins et à prendre des personnages gais; — le tableau change du tout au tout.

Le sujet prend connaissance du nouveau dessin, il s’en impreigne en quelque sorte, ses traits se dilatent, un sourire se dessine, et peu à peu l’action hilariante allant crescendo, on l’entend rire avec éclat.

Si en présence du sujet quia les yeux fixés sur moi, je simule avec la main le vol d’un oiseau en décrivant une série de cercles devant ses yeux, — si j’ai l’air de capter cet oiseau imaginaire et de le déposer sur ses doigts, vous voyez le sujet prendre une physionomie gaie, attendrie et caresser avec plaisir cet oiseau. — Inversement le sujet étant toujours présent devant moi, si je viens à simuler une série de mouvements de reptation partant de la terre et remontant vers lui, comme s’il s’agissait d’un reptile, — immédiatement l’idée d’un reptile s’éveille dans son esprit, et le voilà pris d’une émotion de frayeur, vous le voyez terrifié et cherchant à fuir; et alors, si j’arrête ces mouvements, si je cesse de solliciter son émotion, vous le voyez rester pétrifié sur place dans l’attitude dernière qu’il vient d’avoir et conservant l’expression soit d’une joie, soit d’une terreur silencieuse.

Emotions produites par les rayons colorés. — L’action des rayons colorés est encore susceptible, comme vous allez le voir, de déterminer chez le cataleptique des émotions différentes .

Au début de mes recherches, je plaçais le sujet dans un cabinet noir, et à l’aide d’une lanterne sourde, munie de verres diversement colorés, je dardais sur lui succès-

sivement les différents rayons du spectre ; — j’obtenais ainsi des réactions émotives variant suivant la réceptivité spéciale de chacun d’eux.

Dans la plupart des cas j’ai constaté que, la lumière blanche tamisée à travers un verre dépoli les maintenait cataleptiques en état d’immobilité, — que les rayons bleus déterminaient la tristesse et la dépression, — que les jaunes et les rouges sollicitaient au contraire des mouvements expansifs de joie et de gaieté ; — et que les couleurs intermédiaires de vert et d’orangé déterminaient des réactions variables suivant leur réceptivité propre d’une part, et d’autre part, suivant la prédominance des couleurs composantes ; — c’est ainsi que pour le vert, par exemple, suivant que le bleu était prédominant c’étaient des émotions tristes qui dominaient; et pour l’orangé, c’est la prédominance soit du rouge, soit du jaune qui détermine la nature de la réaction.

Dans la pratique courante j’ai renoncé à ces expériences qui ne peuvent être faites que dans le laboratoire et, pour tâter la sensibilité des sujets je me contente d’avoir recours non plus à la lumière transmise, mais bien à la lumière réfléchie par un corps brillant. — C’est ainsi que j’emploie exclusivement ces petites boules de verre que vous connaissez tous, dont des échantillons variés, bleus, rouges, blancs, jaunes. .. vont être mis successivement en présence des sujets que je vais vous présenter. Rappelez-vous ce fait par avance, c’est que dans ces nouvelles expériences j’ai constaté des phénomènes identiques à ceux dont je viens de vous parler; — c’est-àdire que le jaune et le rouge déterminent des émotions expansives, tandis que le bleu et le vert déterminent des émotions répulsives.

Voici une jeune hystérique guérie, Cl... à laquelle je présente une boule bleue (PI. III, fig. 1).

Vous voyez comme son attitude exprime une terreur, une répulsion profondes. — Inversement je lui présente une boule jaune (fig. 2). Voyez combien son attitude est changée, et combien elle est attirée agréablement par l'objet brillant devant elle ! — Et notez encore que la joie et la tristesse se développent en raison directe de la surface des boules colorées : ainsi, avec ces petites boules du volume d'une mandarine, nous obtenons des réactions d’une moyenne intensité, et si je viens à substituer à ces petites boules des boules d’un diamètre deux fois, trois fois plus considérable, alors les émotions provoquées ■ subissent une ascension croissante, et acquièrent, à un moment donné, des intensités extrêmes ainsi que vous allez en voir des exemples.

Émotions produites par les impressions auditives. — Les émotions d’origine auditive dans l’état cataleptique ou bien sont nulles, ou bien sont modifiées de façon à présenter le phénomène de l’écho dont je vous ai parlé précédemment.

Néanmoins elles peuvent être sollicitées d’une certaine façon, et pour peu qu’elles soient continues sous forme de sons musicaux, elles pénètrent dans les régions du sensorium et deviennent aptes à solliciter des réactions appropriées à leur nature. — C’est ainsi que l’audition d’un mouvement rapide, bien cadencé, sollicite le sujet à se lever, à tourner sur lui-même d'une façon rythmée et avec une allure de gaieté. — Inversement, un morceau de musique dont les tonalités sont lentes, monotones, développe chez lui une expression d’abattement, de tristesse. La marche funèbre de Chopin, par exemple, a amené à

plusieurs reprises, chez certains sujets, une physionomie triste avec abattement profond et résolution des membres, et chez ceux qui pouvaient marcher, une allure abattue comme si réellement ils assistaient à une cérémonie funèbre.— J’ai vu, dans ces cas, l’audition delà Marseillaise succédait instantanément à l’air précédent produire une réaction de toute autre nature; le sujet se sentait tout autre, ses forces s’exaltaient, il faisait une mimique expressive qui manifestait le besoin de s’élancer en avant.

Émotions produites par un état spécial de la sensibilité musculaire . — Les régions émotives qui sont arrivées à un état d’impressionnabilité si caractéristique peuvent encore être sollicitées par le mécanisme suivant.

Ainsi, à l’état normal, les différents états de ces mêmes régions émotives se manifestent à l’extérieur d'une façon centrifuge, par des expressions appropriées, associées intimement à elles, et constituant leur caractère spécifique. — Ainsi un homme en colère montre le poing menaçant comme l’expression de l’irritabilité dont il est possédé. Entre ce poing menaçant et l’état de son for intérieur il y a donc un trait d’union indissoluble : l’un appelle l’autre dans la direction centrifuge. — Cet homme vient-il à éprouver une émotion tout à fait différente, une émotion de tendresse par exemple, il va appliquer légèrement une main sur ses lèvres, et envoyer avec cette main un baiser à la personne qu’il aime; dans ces deuxcas c’est l’émotion qui commande les mouvements expressifs. — L’action inverse se propage du centre à la périphérie. — Et bien — dans l’état cataleptique que nous étudions en ce moment vous allez voir les mêmes synergies renversées se révéler en sens inverse.

Ainsi, rien qu’en déterminant le symbole extérieur de

fi?

DE L’ÉTAT CATALEPTIQUE l’émotion, nous niions la voir apparaître, en agissant de la périphérie vers le centre. — Vient-on par exemple à étendre le bras d’un sujet cataleptique (PL IV, fig. 3 et 4), à lui fermer le poing et à lui donner périphériquement l’attitude d’un personnage en colère? — on voit immédiatement que Lémotion satellite associée au geste s’éveille silencieusement dans le sensorium , et que la physionomie du sujet se met à F unisson ; — alors ses traits se rembrunissent, son regard devient menaçant, son autre bras prend l’attitude de la défense et tout son être en un mot participe à l’émotion localement sollicitée par la fermeture du poing.

Vient-on, par une opération inverse, à lui appliquer sur les lèvres une de ses mains, dans l’attitude d’une personne qui envoie un baiser : immédiatement, comme si on pous sait le bouton d’une pièce mécanique, l’émotion satellite se développe, on voit l’individu dont les traits se dilatent silencieusement, dont la figure sourit, faire tout doucement le mouvement d’envoyer un baiser à distance, et, une fois en train, ce mouvement d’émission de baisers peut se répéter d’une façon indéfinie (PI. IV, fig. 2).

C’est ainsi, Messieurs, que, dans l’étude des différentes phases de l’hypnotisme, vous voyez quel champ nouveau se présente devant vous pour les recherches de la saine physiologie cérébrale. — Elle vous révèle toute une série de phénomènes nouveaux, — les phénomènes émotifs, dont les physiologistes contemporains ignorent presque l’existence, et vous voyez qu’ils peuvent être isolés, analysés à part, et évoqués d’une façon expérimentale au gré de votre volonté; — tous ces phénomènes nouveaux se développent à l’aide de ces nouvelles méthodes d’investigation dont je suis heureux de vous montrer les intéressants résultats.

Émotions produites par des substances variées présentées dans des tubes de verre fermés. — Je me suis occupé ailleurs (1) de l’étude de ces surprenants phénomènes en vertu desquels j’ai constaté, après MM. Burot et Bourrut, que les substances médicamenteuses ou chimiques, des gaz même, placées dans des tubes de verre, étaient aptes (par une sorte de rayonnement, analogue à celui du barreau aimanté) à produire non seulement des réactions d’ordre somatique — des contractures locales et généralisées, mais encore à pénétrer plus profondément dans l’organisme, jusque dans le for intérieur de l’individu vivant, et à déterminer des émotions variées de joie, de tristesse, de colère, de satisfaction (PL X, hg. 1, 2, 3, 4), etc., en mettant ainsi les différentes cordes de l’émotivité humaine en vibration, suivant leur nature spécifique. — Ce sont là des phénomènes complexes dont les physiologistes contemporains ne paraissent pas comprendre la portée et dont j’espère, en attendant leur adhésion, vous présenter quelques exemples instructifs destinés à asseoir vos idées sur ces intéressants sujets. — Je vous dis par avance qu’en plaçant des tubes de verre, contenant des substances variées, des liquides et même des gaz, soit sur la peau du cou du sujet, soit dans ses mains, soit près de la peau de ses pieds même, on déter-

rience; je vous renvoie pour plus de détails au dernier chapitre de ces leçons.

Dédoublement des émotions. — Il est encore un département très intéressant de ces études sur lequel je voudrais attirer votre attention au point de vue de la psycho-

(1) Luys, De la sollicitation expérimentale des émotions chez les sujets hi/pnotisés. — Paris 1888.

loge, c’est la question du dédoublement de l’imité humaine;

— c’est le développement de cet étrange phénomène en vertu duquel, chez le même sujet, on peut développer successivement, d’un côté la gaieté, et de l’autre la tristesse.

— On peut ainsi produire les apparences d’un sujet qui rit du côté gauche et pleure du côté droit. Vous pourrez voir sur les PL II, fig. 3 et 4 et PL VIII, fi g. 1 et 2 les vérifications de ce que je vous annonce.

Le sujet a été mis comme vous le voyez en catalepsie, il est silencieux (PL II, fig. 3 et 4). — A Laide d’un petit bâton je touche à distance les muscles de la face d’un côté, et je détermine la gaieté, de l’autre côté je détermine la morosité, la tristesse. — Sur la planche VIII, fig. 1 et 2, vous voyez qu’un tube contenant la même substance, présenté sur le côté gauche et droit du sujet, produit d’un côté à l’autre des états émotifs de nature dissemblable.

Chez un sujet actuellement encore dans mon service les mêmes phénomènes de dédoublement s’observent; seulement, la malade n’est pas silencieuse et exprime -très pertinemment ses émotions. — Vient-on à toucher la peau de tout un côté du corps avec un tube de verre contenant une substance donnée, cela lui est agréable, elle sourit, sa physionomie exprime la gaieté, et sa parole est à l’unisson de ses émotions ; elle dit: — oui — oui

— je veux bien. — Vient-on à faire la même opération sur l’autre côté, c’est tout le contraire; elle retire la main, elle se dérobe, sa figure se rembrunit et devient maussade ; elle s’écrie itérativement avec véhémence : — non — non, je ne veux pas.

Ce sont là des phénomènes du plus haut intérêt, au point de vue de la psychologie, que je ne fais que vous signaler ici. — Je vous renvoie pour plus de détails à l’ar-

ticle spécial sujet (1).

DE L’ÉTAT CATALEPTIQUE dans lequel j’ai réuni mes idées sur ce

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