MARCHE. — DURÉE
Dans la sériation naturelle des processus hypnotiques, l’état somnambulique représente la dernière étape qui sépare l’hypnotisé du moment du réveil.
Dans les expériences le sujet peut être maintenu un temps plus ou moins prolongé en période de somnambulisme ; — il peut ainsi dépenser inconsciemment une certaine dose de son activité nerveuse, accomplir certains travaux, tricoter, faire de la tapisserie, chanter même de mémoire des airs qui l’ont frappé, exécuter certaines scènes de comédie, etc., mais, pour qu’il en soit ainsi, il faut qu’il soit de temps en temps ravivé au point de vue de son état nerveux ; et il faut que, de temps en temps, on lui présente un objet brillant devant les yeux pour le soutenir et l’empêcher de retomber instantanément à la renverse en pleine léthargie. — devons
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donnerai tout à l’heure, à propos d’une scène de chant exécutée par Esther, un exemple très net destiné à vous montrer la nécessité de maintenir le sujet sous 1 action d’un agent d 'incitation.
La durée de l’état somnambulique expérimental peut donc être prolongée un temps indéterminé en ayant soin de maintenir le sujet en présence d’un foyer d’incitation continue (1).
Si l’état somnambulique est spontané, comme celui qui se développe chez certains sujets prédisposés, par l’action d’un bruit soudain, d’un rayon lumineux, sa durée nous est tout à fait inconnue. — On comprend combien il serait précieux de pouvoir déterminer dans quelles limites se trouve circonscrit l'état somnambulique au point de vue médico-légal. Nous n’avons à ce sujet encore aucune donnée précise.
La terminaison de l’état somnambulique a lieu par le retour à l’état de veille.
Pour opérer cette transition, il suffit, comme nous l’avons indiqué déjà, de souffler isolément sur chacun des yeux du sujet, ou bien, ce qui est encore mieux, de le réveiller par suggestion, en lui disant, par exemple: « Au bout d’une minute tu te réveilleras (2) ».
(1) Chez un sujet atteint de paralysie générale au début, et qui présentait des symplômes'de somnambulisme ambulatoire, cet état dura environ quarante-cinq jours. — Le malade quitta sa famille à Paris, prit son billet pour Lyon, y séjourna quelques jours et disparut; il marcha isolément, traversa toute la Suisse, et après avoir franchi les Alpes, se trouva un beau matin à Milan où il récupéra connaissance subitement, après de nombreuses secousses de vomissements. —(Cette observation sera ultérieurement publiée.)
(2) A ce moment, tous les sujets répètent cette phrase stéréotypée, quand on leur dit : « Tu vas te réveiller ; » ils répondent généralement : u Mais je ne dors pas. » — Ils s’impreignent néanmoins de la suggestion qu’on leur donne et l’exécutent ponctuellement.
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Quand le sujet se réveille, il se frotte les jeux, regarde autour de lui, .prend connaissance du milieu ambiant ; et, quand il a su dire nettement l’endroit où il se trouve, et le nom de la personne qui l’a hypnotisé, on peut être certain que le réveil est complet, et qu’il n’y a aucun inconvénient à le laisser partir.
Ainsi donc, — au point de vue de l’évolution et de la sériation naturelle du processus hypnotique, le somnambulisme n’est ce qu’il est que par le fait seul de la mise en scène des facultés auditives. — C’est l’audition seule, c’est le réveil isolé des territoires de l’écorce voués à la réception des impressions auditives qui sollicite ces modalités nouvelles qui constituent l’état si nettement défini, sous la dénomination de somnambulisme lucide; mais, — remarquez encore ceci : s’il y a dans le cerveau des territoires de l’écorce qui se sont successivement réveillés, il en est d’autres qui restent encore endormis. — Ce sont ceux dans lesquels repose la Personnalité consciente qui restent silencieux, et complètement inconscients des ébranlements qui s’exécutent autour d’eux expérimentalement pendant toute cette période.
DIAGNOSTIC
D’après ce que nous venons de voir, on reconnaît l’état somnambulique franc aux caractères suivants.
1° L’anesthésie complète du tégument cutané ; les malades ne sentent ni les piqûres, ni le transpercement par une aiguille des téguments cutanés, ni même les pointes
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de feu ; — les muqueuses sont pareillement frappées d’anesthésie ainsi que d’analgésie;
2e La contracture par excitation superficielle de la peau, phénomène très net en vertu duquel une série de contractures peuvent être déterminées dans les muscles de la main par exemple, à l’insu du sujet qui constate que ses muscles se contractent sans pouvoir les décontracturer ;
3° Le timbre de la voix et la manière de parler du sujet sont encore un élément de diagnostic. — L’innervation psychique venant à faire défaut sur les cordes vocales, celles-ci ne se contractent plus que d’une façon automatique. La sonorité de la voix est étouffée, affaiblie ou saccadée, et le sujet tutoie celui qui l’hypnotise ;
4° L’examen ophtalmoscopique du fond de l’œil révèle un certain degré d’hyperhémie de la rétine.
Dans les états intermédiaires somnambulo-cataleptiques qui constituent l’ensemble des phénomènes du petit hypnotisme (fascination de Brémaud), on constate la simultanéité des phénomènes propres au somnambulisme franc et à l’état cataleptique ; — ainsi les sujets sont en même temps anesthésiques ; ils entendent et ils parlent, ils ont les yeux ouverts, ils sont susceptibles de recevoir des suggestions immédiates ou à échéance, et en même temps, si on prend leurs membres, ceux-ci gardent les attitudes qu’on leur communique ; ils sont aussi cataleptiques, mais cataleptiques d’une façon incomplète. — C’est donc un état mixte, participant dans des proportions plus ou moins atténuées à diverses phases successives de l’hypnotisme.
Somnambulisme les yeux fermés.
Un certain nombre
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de sujets soumis aux expériences de l’hypnose n’arri vent pas à la troisième période avec les yeux ouverts. — Leurs paupières sont contractées, quelquefois tout à fait fermées, et d’autres fois entr’ouvertes à peine par une légère fente qui laisse passer la lumière. — Leur physionomie est très nettement modifiée par cela meme, d’autant plus que les paupières sont animées d'une sorte de clignotement persistant. — Néanmoins, le sujet entend et parle comme s’il avait les yeux ouverts, mais l’expression de sa parole est assoupie et traînante; ils paraissent avoir moins d’activité et moins de tendance à se mouvoir. Il suffît de pousser un souffle léger sur les voiles palpébraux pour obtenir leur relèvement , et alors, le sujet ouvrant les yeux, se trouve ébloui et se comporte ultérieurement comme ceux qui ont été en somnambulisme d’emblée, avec les yeux ouverts.
Du somnambulisme spontané.
Je vous ai parlé, Messieurs, avec détails du somnambulisme expérimental, je vous ai exposé les différents caractères avec lesquels il se manifestait, et montré ainsi la ressemblance étrange que cet état anormal de l’être humain présentait avec les états normaux de la vie courante ; — vous avez vu ainsi que l’homme en état de somnambulisme lucide pouvait agir, parler inconsciemment, et avec toutes les apparences de la parfaite connaissance de ses actes et de ses paroles. Eh bien! — il faut que vous sachiez que, chez des sujets névropathiques et prédisposés, dans les phases crépusculaires de la paralysie générale même (comme je vous en citerai plusieurs
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exemples ultérieurement), cet état spécial du cerveau peut se développer spontanément, — sans l’action d’une intervention expérimentale, et par le fait même du mouvement de la vie cérébrale et de la constitution originelle du sujet. — Vous comprenez aisément quelles conséquences médico-légales intéressantes peuvent découler de l’appréciation nette de ces faits, et combien d’actes délictueux, de crimes peut-être, peuvent être attribués à tort à des individus qui les auraient accomplis en période d’inconscience complète, de somnambulisme spontané.
Ges accès peuvent se révéler chez les sujets prédisposés, soit pendant la nuit, soit pendant le jour.
Legrand du Saulle cite à ce propos l’observation suivante : « Un religieux, une nuit, dans un accès de somnambulisme, se lève, prend un couteau, et se dirige dans la chambre de son supérieur pour l’assassiner. Il s’approche de son lit, ne voit pas que celui qu’il cherche est absent et se tient à l’écart, qu’il y a dans la cellule une lampe allumée (cécité mentale), et néanmoins il va droit au lit, et, à plusieurs reprises, plonge son couteau à travers la couverture, croyant ainsi transpercer le corps de son supérieur. Cet acte consommé, il s’en retourne, et le lendemain, il n’en conserve aucun souvenir ; il croit seulement avoir fait un mauvais rêve (1). »
Un jeune cordier, cité par Maury, âgé de vingt-deux ans, était sujet à des attaques de somnambulisme à toute heure du jour, soit qu'il fût à son travail, ou qu’il marchât, ou se mît debout, son sommeil était subit. — Tombait-il dans cet état enfilant une corde, il continuait son travail comme s’il était éveillé ; marchait-il, il continuait
(1) Legrand du Saulle. Le somnambulisme naturel. Annales médico-psychol., 1863, t. I, p. 89.
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son chemin, et toujours sans dévier. Un jour, étant à cheval, il fut pris de son accès et continua sa route. Arrivé à destination, après avoir dételé son cheval, il fut saisi d’étonnement et d’effroi lorsqu’il se réveilla tout à coup (1);
Dans le meme ordre d’idées, Mesnet rapporte une observation remplie du plus vif intérêt. — Il s’agit d’une dame somnambule, qui, à chaque accès, faisait des tentatives de suicide ; à ce moment, elle trouvait toutes sortes de ressources propres pour arriver à son but. — Elle lit une série de tentatives de précipitation, d’empoisonnement, de pendaison, sans s’apercevoir qu’on l’observait. — Elle obéissait passivement aux impulsions autogéniques qui la suscitaient, fermée qu’elle était aux impressions du dehors, et tout à fait inconsciente de ce qui se passait autour d’elle (cécité mentale). — Lorsqu’elle se réveillait, elle témoignait son étonnement aux assistants de les voir, et demandait le motif de leur présence (2).
Hémi-léthargie ; Hémi somnambulisme ; Hé mi- veille ; Hém i-léthargie .
Nous avons indiqué précédemment par quel mécanisme physiologique on pourrait diviser en deux l’unité de l’individu hypnotisé, et le placer d’un côté, dans un état névropathique donné, et de l’autre côté dans un état différent. Nous avons donc déjà parlé de l’hémi-léthargie et de l’hémi-catalepsie. — Pour compléter ce chapitre du dédoublement mental, il me reste à vous parler de ces phénomènes étranges de l’hémi-léthargie combinée avec
(1) Legrand du SaulJe. Mémoire cité, p. 92.
(2) Mesnet. Du somnambulisme au point de vue pathologique. Archiv. gén. de médecine, 5° série, t. XV.
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l’hémi-somnambulisme, el do avec l’hémi-état de veille.
l’hémi-léthargie combinée
l°Dans le premier cas, on procède suivant la technique habituelle: — l’individu étant en léthargie par exemple, les yeux fermés, on ouvre d’abord l’œil droit. Il passe en catalepsie suivant le mécanisme indiqué, puis on lui frôle légèrement la région correspondante de la tête du même côté. Suivant les enchaînements physiologiques l’état somnambulique se développe unilatéralement. — Le sujet parle, répond, sans se rendre bien compte des personnes qui l’entourent, il peut même lire un journal mais il ne peut se lever de son siège, maintenu qu’il est en place, parce qu’une partie de lui-même est frappée d’asthénie léthargique.
Ces phénomènes de dédoublement peuvent être transférés d’un côté à l’autre, par le procédé suivant .
On ferme l’oeil du sujet, et il retombe en léthargie, puis on ouvre l’œil du côté qui précédemment était en léthargie, et la même série de phénomènes se reproduit : - la lucidité apparente, la parole, la lecture, l’écriture, linconscience de sa situation, et la déviation de la langue. — Bien plus, j’ai pu constater une augmentation instantanée de la puissance musculaire de 5 à 6 kilog. du côté de la main qui était en état somnambulique, et successivement cette augmentation s’est rencontrée du côté droit, puis du côté gauche. — Ce transfert de ces états hypnotiques différents a été toujours accompagné de vives douleurs céphalalgiques.
2° Dans le second cas, on peut expérimentalement, chez un sujet très sensible, scinder son individualité, de telle sorte que, d’un côté il est placé en léthargie et que
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do l’autre il reste à l’état de veille, et de plus ou peut pareillement opérer le transfert alternatif de ces deux états.
C’est une expérience très délicate et qui ne peut être menée à bonne fin que chez des sujets très entraînés.
Chez Théo l’expérience suivante, faite en présence de plusieurs médecins qui suivaient ma visite, a toujours donné de très bons résultats.
Il suffit de lui faire une légère pression sur un seul globe oculaire, ou de lui pincer légèrement le bout de l’index, et l’état léthargique se produisant exclusivement d'un seul côté, l’autre restait parfaitement indemme.
Dans ces conditions, elle avait parfaitement conscience qu’elle était scindée en deux, elle disait : a — on m’a coupée en deux et remplacé la partie absente par du plomb. — Elle était en léthargie à gauche et lucide à droite, la main droite était libre, elle pouvait donc écrire son nom, ce qu elle fit avec adresse et sans hésiter ; son écriture était nette, et sa parole précise. — Je changeai les opérations de côté. — Je la mis en léthargie à droite par oblitération de l’œil droit, et je développai l’état de veille à gauche en ouvrant l’œil correspondant, et alors je lui mis en main un crayon. Elle écrivit son nom comme précédemment, mais avec moins de prestesse et d’agilité, et elle continua à parler avec netteté et précision, et cela, avec son lobe droit, mis seul en activité, son congénère étant en inhibition !
Cette expérience a une portée très notable au point de vue des théories de la faculté du langage. — Ne voyons-nous pas ici que cette faculté, loin d’être localisée dans un lobe, le lobe gauche comme on le dit gé-
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néralement, est au contraire bi-latérale et qu’on peut aussi, par une sorte de vivisection méthodique, neutraliser alternativement l’action du lobe gauche et du lobe droit. — Le sujet continue à parler couramment et, bien plus, à écrire correctement alors que son lobe gauche est torpide : le lobe droit est donc aussi apte à présider à la parole et à l’écriture?
Ceci nous porterait donc à admettre que les centres d’émission du langage et de l’écriture sont répartis dans chaque lobe cérébral, que chacun d’eux semble être partie prenante dans ces fonctions si complexes, et qu’en somme, il y a sur ce domaine bien des choses que nous
ignorons.