‹ Leçons cliniques sur les principaux phénomènes de l'hypnotismeChapitre 27 sur 59 · PARTIE EXPÉRIMENTALE · texte numérisé non relu

PARTIE EXPÉRIMENTALE

Messieurs,

Sur les deux sujets que je vais mettre en expérience, vous allez voir deux spécimens très nets de l’état somnambulique.— Vous allez voir ainsi combien, dans les actes qu’ils vont accomplir, dans les paroles qu’ils vont prononcer, ils agissent avec une expression naturelle parfaite, et combien, quand on n’est pas prévenu, quand on n’a pas l’habitude de ces états psychiques insolites, il est facile de prendre le change, et de considérer comme un individu normal et parfaitement conscient un individu endormi inconscient, et parfaitement irresponsable de ce

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qu’il peut dire et faire. — Au point de vue médico-légal vous voyez quelle importance, quand il s’agit de taire un diagnostic précis et de savoir à propos, dépister chez un prévenu, une phase transitoire de somnambulisme lucide.

Voici Théo. Hier, dans une expérience, alors qu’elle était en période de somnambulisme, je lui donnai la suggestion qu’elle assistait à la perpétration dTm crime, d’un

vol suivi d’assassinat. Elle accepta volontiers la véracité de mes paroles, et la suggestion devint pour elle une réalité ainsi que vous allez le voir. — Vous voyez qu’actuellement elle est à l’état de veille, parfaitement consciente de ses actes, et n’éprouve aucune agitation intérieure. Eh bien ! — vous allez voir les émotions puissantes dont elle est animée à son insu, et la façon très énergique avec laquelle elle va les exprimer.

Après l’avoir fait asseoir, je l’endors immédiatement en lui pinçant le lobule de l’oreille gauche, comme vous voyez. — Elle tombe en léthargie avec hyperexcitabilité neuro-musculaire, puis, suivant la méthode que je vous ai indiquée, j’entr’ouvre les paupières et je développe l’état cataleptique dont vous pouvez reconnaître la sincérité à la plasticité des membres qui gardent les attitudes. Je touche ensuite légèrement la peau du front, vous voyez un changement subit s’opérer dans l’équilibre des actions nerveuses, elle soupire profondément, ouvre les yeux, répond à ma parole, et j’obtiens ainsi l’état de somnambulisme franc.

Je procède alors à l’interrogation : Comment vas-tu? — Je m’ennuie beaucoup, j’ai mal dormi, je me suis souvenue de ce que j’avais vu hier. — Qu’as-tu donc vu? —

DU SOMNAMBULISME « J’ai vu un assassinat, un guet-apens ; c’était à la « Banque ; un jeune employé a été tué par un grand a individu à barbe rousse ; l’employé comptait en ce « moment des pièces d’or et des pièces blanches. — Je « l’arrête : Témoignerais-tu de tout cela devant le juge « d’instruction, il est là, il t’écoute, fais ta déposition et « jure de dire la vérité, rien que la vérité ».

Vous le voyez, — Théo lève la main, etavecun accentde vérité, prononce la formule du serment: «Je jure, dit-elle, « de dire ce que j’ai vu, cet individu avait une cravate « bleue, une vareuse noire, une ceinture rouge, il était « de haute taille. — Il arrive dans la pièce, il appelle « l’employé, il croyait que ce serait le vieil employé qui « arriverait et qui avait les clefs du coffre-fort, mais « c’est le jeune qui vient, il compte de l’argent, et pen- « dant que l’employé comptait, il lui frappe sur le cou « avec une petite hachette qu’il avait cachée. La victime « tombe raide, se relève et se traîne jusqu’à la fenêtre « en appelant au secours, l’assassin l’achève et s’enfuit. « J’étais là et je ne pouvais pas porter secours, moi qui « ne suis qu’une femme. »

Vous voyez, Messieurs, par cette citation textuelle, combien le sujet suggestioné dans une direction peut, à un moment donné (par un phénomène qui, il faut bien le dire, se rencontre très souvent à l’état normal) (1), prendre un récit pour une réalité, s’en faire une conviction, une auto-suggestion, et certifier qu’il s’agit d’un fait qui s’est bien passé.

(1) Combien de gens, à force de répéter un fait imaginaire, finissent par croire que ce fait est arrivé ? C’est là l’origine de bien des légendes, et de bien des faits historiques à propos desquels des documents plus précis finissent par démontrer l’inanité.

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Voilà donc un exemple nettement tranché qui vous montre qu’à un moment donné un sujet hypnotisé peut venir comme témoin faire une fausse déposition avec les apparences de la sincérité, de la conviction la plus absolue, et charger ainsi un innocent.

Maintenant je vaislaréveiller subitementen lui soufflant sur les yeux. — Eh bien Théo ? — sais-tu ce que tu viens de raconter? — Moi, dit-elle, avec le calme le plus grand et les apparences d’une sincérité complète, moi, mais je n’ai rien dit, je viens d’arriver et je n'cii pas dormi.

Voici maintenant Esther, sur laquelle je vais faire devant vous deux expériences intéressantes ; vous la voyez arriver dans les conditions de lucidité complète ; elle est alerte et bien portante.

Je l’endors par la compression des globes oculaires. Vous voyez l’état léthargique qui se développe avec ses caractères habituels, l’anesthésie et la contracture, puis successivement je détermine la catalepsie et l’état de somnambulisme dont vous allez voir les principaux symptômes.

D’abord, la crédivité; — je lui dis que nous sommes dans un jardin, au bord de l’eau; — vous voyez qu’elle acquiesce à mes paroles et comme elle a la sensation qu’il fait chaud, elle dit : — voilà de l’eau, je vais me baigner.

Voyez encore ceci, je lui présente ce petit morceau de papier coupé en rondelle, je lui dis : — Esther, prends cela, c’est une pastille de menthe. Volontiers, dit-elle. Elle la met dans sa bouche, l’avale et dit : « C’est égal, elle est un peu forte. »

Je prends maintenant une de ses mains, je la fixe sur la table, je frôle légèrement la région des fléchisseurs de

DU SOMNAMBULISME l’avant-bras et vous voyez qu’immédiatement une contracture générale du membre se manifeste ; la main est littéralement collée sur la table par l’action propre de la libre musculaire contracturée, à l’insu du sujet, qui est tout étonné de se trouver ainsi rivé sur place (Contracture superficielle des muscles, page 112). Il suffit d’un souffle léger dirigé sur les antagonistes pour obtenir instantanément la décontracture des muscles. — On pourrait, par le même artifice, fixer la main du sujet somnambulique sur un barreau de chaise, sur le poignet d’une autre personne, et la maintenir ainsi immobilisée pendant un temps plus ou moins considérable.

Dans un autre ordre d’idées, vous allez voir jusqu’où la passivité des sujets somnambuliques peut aller, et à quelles conséquences sociales l’exploitation de ces malheureux peut conduire.

Ainsi, supposez qu’Estlier possède de la fortune, et vous allez voir avec quelle facilité elle peut s’en dessaisir vis-à-vis le premier venu, en faisant sous ma dictée unacte correct, parfaitement authentique. — Voici un papier, je lui dis d’écrire : Je donne à M. Joseph la somme de cent mille francs. — Je lui dis encore : signe et date, en écrivant au bas du papier, en chiffres : Bon pour 100,000 fr. Elle signe, mais le quantième du mois elle ne l’écrit pas spontanément. Notez, Messieurs, à ce point elle s’arrête. — Elle ne sait pas à quel jour elle se trouve parce que c’est un phénomène de mémoire et de conscience. Je lui dis le jour exact et elle le transcrit régulièrement. — Je fais passer sous vos yeux le manuscrit qu’elle vient de tracer, et vous voyez que l’écriture est correcte, que les lignes ne sont pas enchevêtrées et qu’en un mot on a sous les yeux un écrit qui est légalement valable.

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Voici encore une expérience qui prouve à quel degré d’hyperacuité la faculté visuelle peut être portée.

Voici une paire de lunettes entourée d’une armature latérale, et formée par deux coques rigides et opaques pouvant s’adapter sur les globes oculaires dont elles suivent le contour, — le tout étant tapissé de papier noir et complètement imperméable à lalumière. Pour donner plus de garanties, des tampons d’ouate appliqués sur les yeux et autour de la lunette sont destinés à combler les vides et à oblitérer les fissures ; l’appareil est tenu en place à l’aide d’un fil circulaire en caoutchouc qui presse légèrement sur l’occiput.

Dans ces conditions, je présente un journal du jour même à Esther, en ayant soin de bien l’éclairer comme dans les conditions normales de la lecture, et après ces précautions vous voyez, qu’à notre grand étonnement, le sujet perçoit la lumière et lit couramment deux ou trois alinéas du journal précité. — C’est là pour moi un des phénomènes les plus étranges d’hyperacuité de la faculté visuelle dont l’explication physiologique est encore à trouver. — Nous sommes ici dans le domaine de forces infinitésimales agissant sur un système nerveux porté à un degré d’hyperexcitabilité inconnu et, à moins de supposer que les vibrations lumineuses traversent les lunettes opaques, comme les vibrations sonores traversent des écrans interposés, je ne vois pas jusqu’à présent d’autre explication plausible à fournir de ce phénomène étrange d’hyperesthésie visuelle.

Comme dernier exemple de ce que je viens de vous exposer, je vais vous faire assister à une expérience des plus remarquables et dont Esther donne un très intéressant spécimen.

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Après l’avoir replacée en période de léthargie , je prends un tube de verre chargé d’une solution de haschisch comme vous le voyez, el je le place sur le cou. Au bout de quelques secondes la réaction s’opère, quelques tressautements dans la face indiquent un état nouveau du système nerveux, l’action de la substance active se révèle, Esther ouvre les yeux, elle est en somnambulisme, elle est gaie et souriante.

Vous allez assister ici à une série d’idées associées qui, chaque fois qu’on fait appel à la tête de la série, se développent automatiquement à la file. — Ainsi la première fois qu’Esther a été mise en contact avec le tube contenant du haschisch, elle avait assisté à une représentation de la Mascotte. — Il y eut entre ce tube et ce

souvenir un lien sympathique qui s’est établi. — Si bien que chaque fois qu’elle est en présence de ce tube, les airs de l’opera surgissent automatiquement en elle, et elle les chante par une évocation expérimentalement

provoquée.

Après avoir passé par quelques scènes préparatoires, toujours les mêmes, je lui dis : 1 u vas chanter quelques airs de la Mascotte. — Et effectivement, Messieurs, vous voyez qu elle se met a chanter un et deux couplets consécutifs avec une grande justesse, avec mesure, et une certaine accentuation sentimentale ; le tube étant toujours en place. Je vous le répète encore, le tube est l’incitateur qui dirige toute cette scène, et c’est lui seul qui suscite les incitations phonomotrices que vous entendez. — La preuve est celle-ci : je prends ce tube, je l’éloigne du sujet, et alors l’incitation diminuant en raison de la distance, que remarquez-vous? — La force d’intonation s’alfaiblit ; plus j’éloigne le tube, plus la voix diminue d’intensité, et à un certain moment, Esther ne chante plus

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qu’à voix basse. Et si maintenant je rapproche progressivement le tube, remarquez ce phénomène inverse qui suit pas à pas : la voix, par un rinforzando progressif, arrive à reprendre son timbre du début, et vous entendez Esther chanter la fin de son air avec netteté et vigueur.

Bien plus, vous allez voir encore un phénomène bien remarquable et qui va vous démontrer les influences infinitésimales qui entrent en jeu dans cette série d’opérations complexes.

Vous avez vu tout à l’heure qu’en éloignant le tube, la force de la voix du sujet allait en s’affaiblissant par suite de l’éloignement de la cause incitatrice. Eh bien, — on peut éloigner encore le tube et maintenir le chant en faisant la chaîne avec deux personnes. Deux personnes se tenant par la main, l’une ayant le tube de haschisch dans la main gauche par exemple, et la main de l'hypnotiseur de la main droite ; l’hypnotiseur maintient son contact avec le sujet de sa main droite (ceci représente à peu près une distance de deux mètres), le sujet continue à chanter avec la même intensité, si bien, comme vous le voyez, qu’il ressent l’incitation phonomotrice irradiée du tube à une distance de deux mètres, et cette incitation traverse deux corps humains interposés! — Vous pouvez supposer ainsi à quelles ondulations infinitésimales de la matière vous avez affaire pour produire des résultats si extraordinaires !

Enfin, Messieurs, pour vous donner une idée de l’action incitatrice de ce tube chargé de haschisch sur la mise en action du sujet, et pour vous montrer que c’est lui, et lui seul qui est la cause unique de tout ce qui se passe, je vais éloigner instantanément le tube et vous allez voir l’effet produit. — Esther, n’étant plus soutenue par

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cette excitation, tombe immédiatement, comme vous le voyez, foudroyée, en pleine léthargie, et pour bien vous garantir la sincérité de tout ce qui vient de se passer, vous voyez que l’état léthargique est parfaitement légitime,— que la résolution est complète, que l’anesthésie cutanée existe partout , — de même que l’hyperexcitabilité musculaire.

Get état étant bien reconnu sincère, je vais devant vous la réveiller en la faisant passer par les phases successives de l’hypnose jusqu’au réveil, et vous allez constater comme moi qu’une fois réveillée, elle ne conservera aucun souvenir de tous les ébranlements qui ont passé à travers son système nerveux, et qu’elle est tout à fait inconsciente de ce qu’elle a dit et fait.

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