‹ Leçons cliniques sur les principaux phénomènes de l'hypnotismeChapitre 29 sur 59 · CARACTÈRES GENERAUX DES SUGGESTIONS PHYSIOLOGIQUES · texte numérisé non relu

CARACTÈRES GENERAUX DES SUGGESTIONS PHYSIOLOGIQUES

La suggestion hypnotique, malgré ce qu'elle peut avoir d’étrange pour celui qui l’étudie pour la première fois, n’est pourtant pas un phénomène nouveau pour l’organisme, et, ainsi que vous allez le voir, elle constitue en réalité un phénomène psychique normal, amplifié, il est vrai, par l’état hypnotique, et ayant ses racines mêmes dans l’évolution naturelle de l’activité mentale.

En hypnotisme comme en bien d’autres choses, on peut répéter : Niliil novi sub sole. — Vous allez voir en effet combien les phénomènes suggestifs sont fréquents dans la vie courante, combien dans le cours d’une journée nous subissons et nous pratiquons alternativement une série de suggestions inconscientes.

DES SUGGESTIONS

Est-ce que le professeur qui vous parle, l’orateur qui suscite chez sou auditoire des émotions sympathisant avec les siennes, — est-ce que l’ami qui vous écoute et vous donne des conseils n’opèrent pas sur vous de véritables suggestions? — Ne sont-ce pas là en réalité, dans le sens strict du mot, de véritables incitations irradiées du cerveau d’autrui qui s’implantent dans notre esprit et s’imposent à notre Personnalité?

N’est-ce pas encore par suggestion que procède le journaliste qui dirige, comme il s’en vante, l’esprit public ? — Son rôle 11e consiste-t-il pas à servir tous les matins en pâture à ses abonnés une série d’idées à lui , toutes faites, toutes préparées, des clichés à effet, qui deviennent ainsi l’aliment nécessaire à tous ceux qui se nourrisssent de sa prose, qui suivent ses idées et qui au moment du vote sont orientés dans un sens voulu par lui ? — Ges affiches multicolores qui s’étalent sur les murs, cesprospectus de toutes espèces qui nous annoncent sous les formes les plus cauteleuses les produits merveilleux de telle ou telle industrie, les panacées qui guérissent tous les maux, ces programmes mirifiques de candidats adressés à leurs électeurs, ne sont-ce pas autant de suggestions répétées qui s’adressent d’abord à la vue et finissent fatalement par pénétrer jusqu’à l’esprit?

Partout vous retrouverez la trace de suggestions données et reçues, soit qu’il s’agisse de choses scientifiques, littéraires et artistiques; — il y a toujours, dans chaque domaine de l’activité humaine, des individualités plus fortes, un maître, comme on dit, qui a ses idées à lui et qui suggestionne ceux qui n’en n'ont pas. — L'activité du cerveau de ce maître, pourvue d’un rayonnement plus puissant, illumine l’obscurité du cerveau de

DES SUGGESTIONS

ceux qu’il captive et lui communique ses propres vibrations. — Ils disent à ceux qui les écoutent ce qu’il faut de confiance accepter ou refuser. Ils donnent le ton dans le domaine qu’ils se sont créé et où ils fascinent leurs créatures. Et c’est ainsi qu’ils font et défont les réputations et dirigent les foules aveugles et inconscientes, incapables de réflexion. — Vous connaissez tous plus ou moins ces fameux critiques d’art, qui tous les ans au moment des Expositions de peinture suggèrent au public idolâtre les objets d’art (de leurs amis) qu’il convient particulièrement d’admirer ou de dénigrer. — Vous savez tous plus ou moins combien l’estampille officielle, la récompense académique est une puissante suggestion auprès des foules ineptes qui s’inclinent devant la valeur qu’elle donne à une œuvre ? — N’y a-t-il pas certains salons select qui donnent ordinairement la note du bel esprit, et dont les arrêts en matière de littérature, d’arts et de belles manières, sont généralement écoutés? — Enfin vous parlerai- je des caprices de la mode, ce confluent général de toutes les suggestions? — On les retrouve partout, dans les costumes civils et militaires, dans les ameublements ; les fleurs même n’en sont pas exceptées; — la Flore de nos jardins n’est plus à la mode de celle d’il y a trente ans — et il en est de même de tous ces mille riens de la vie civilisée qui nous entourent, qui sont en faveur et qui se démodent sans qu’on sache pourquoi. Partout, en ces matières, vous trouverez toujours les mêmes incitations latentes aveuglément suivies, parties d’une volonté autorisée qui dicte souverainement ses arrêts et se trouve écoutée de tous ceux qui se sentent nés pour être ses serviteurs.

Partout donc où vous porterez vos regards, à tous les degrés de l’échelle sociale, vous trouverez, dans

DES SUGGESTIONS

tous les temps, dans tous les pays, les mêmes enchaînements d’actes suggestionnés , les mêmes effets de la captation de l'homme par l’homme. — Qu’il s’agisse de l'homme considéré comme unité ou comme collectivité, ce sont les mêmes lois fatales qui sont appliquées, et vous verrez que partout c’est toujours le plus fort qui actionne la conduite du plus faible.

Et, dans ce domaine spécial d’études psychologiques, n'êtes-vous pas, Messieurs, surpris de retrouver la confirmation de cette féconde loi de la sélection naturelle si bien formulée par Darwin? — C’est celui qui est le mieux doué, celui dont les aptitudes à la combativité sont le plus énergiques, qui se trouve amené à devenir un de ces maîtres dont nous avons parlé, et à suggestionner et à diriger ses semblables dans tel ou tel département où il exerce son influence locale. — Véritable hypnotiseur social, l'homme supérieur devient fatalement un chef de groupe qui donne son mot d’ordre à ses fidèles, le leader des assemblées qu’il fascine par son éloquence. Et tous ses fascinés inconscients, proni in servitutem , l’acclament, vivent de sa parole, et se sentent satisfaits d’être ainsi dirigés.

Voilà, Messieurs, le premier terme du problème de la suggestion sociale, voilà comment se crée, en raison de sa meilleure constitution organique et de ses plus grandes richesses d’énergies natives, le type de ces manieurs d'honnnes qui, de tout temps, ont fait et font encore, sans le savoir, de l’hypnotisme social.

Le second terme, la partie complémentaire, le théâtre où l'acteur joue son rôle, je vous en ai déjà parlé à propos du somnambulisme, — c’est la crédivité.

Sans elle, le rôle de l’hypnotiseur ne saurait rien,

DES SUGGESTIONS

c’est elle qui lui sert de tremplin et de champ d’exploitation où vont se développer les facultés multiples de son activité. C’est là qu’il va trouver — l’acquiescement spontané, — la soumission convaincue, l’enthousiasme à un moment donné et l’assimilation de ses idées. C’est là, dans cette matière malléable, propice à la fascination, qu’il va pouvoir à son gré jeter ses impulsions bonnes ou mauvaises, et créer en sa faveur ce qu’on appelle si complaisamment les courants naturels de l’opinion publique.

L’hypnotiseur etleshypnotisés s’attirent doncet se complètent l’un l’autre, comme le moissonneur et le champ qu’il ensemence, — comme le chasseur et le gibier qu’il poursuit, — et la trame de notre vie quotidienne ainsi comprise dans son mécanisme intime, à nous tous en particulier aussi bien que celle des peuples, ne se résumet-elle pas à n’être qu’un enchaînement de suggestions alternativement données et reçues.

Sans insister plus longtemps, Messieurs, sur les considérations de psychologie sociale qui dérivent si naturellement de l’étude physiologique de la suggestion hypnotique, permettez-moi de vous faire remarquer combien ces captivantes questions sont capables d’avoir un retentissement direct dans un autre milieu que notre milieu médical. — Elles vous initient incidemment aux secrets mobiles qui dirigent la conduite de 1 homme en particulier, et par extension à ceux qui président au gouverne ment de la collectivité humaine. — Et, au milieu de ces problèmes nouveaux qui surgissent à ce sujet, au milieu de ces mystérieuses affinités qui dirigent les actions des hommes, vous n’êtes pas sans reconnaître avec étonnement, comme moi, combien sont précaires les conditions

DES SUGGESTIONS

qui sont faites à la liberté humaine et à la spontanéité de l’esprit, sans cesse actionnées par l’intervention plus ou moins récente et plus ou moins directe de la parole d’autrui !

SYMPTOMATOLOGIE

C’est dans la période de somnambulisme que les phénomènes suggestifs se développent avec le plus d’intensité et dans cet état ils dérivent toujours d’une incitation verbale. C’est par la porte des impressions auditives que les suggestions sont transmises à l’entendement, et c’est par l’expression verbale qu’elles sont répercutées au dehors; — elles sont sonores et tout à fait différentes de tout ce groupe de suggestions silencieuses que nous avons vu se développer dans la période précédente de catalepsie par le concours exclusif des impressions visuelles sollicitant dans le sensorium des émotions gaies ou tristes, suivant qu’on présentait au sujet des images gaies ou tristes.

Les suggestions sont simples ou complexes.

Elles sont récentes, passagères ou à échéances fixées à l’avance (1).

1° Les suggestions simples que l’on donne au sujet

(1) Au point de vue de la dynamique du cerveau, les suggestions représentent sous une forme expérimentale et passagère, certains troubles que l’on renconlre dans le domaine de la pathologie mentale.

Elles se révèlent soit sous forme d’illusions ou d’hallucinations sensorielles et viscérales, soit sous forme de véritables délires passagers, soit sous encore forme d’actes impulsifs. Et il est curieux de constater, au

DES SUGGESTIONS

hypnotisé une fois qu’il est en période de somnambulisme lucide se révèlent avec les mêmes caractères propres aux illusions ou aux hallucinations. — Ainsi on dit à un sujet qu’il est dans un jardin, il prend une parole pour une réalité, il se croit dans ledit jardin et cherche à cueillir des fleurs imaginaires. O11 lui dit qu’il est près d’un cours d’eau, on éveille ainsi des idées associées ; il veut pêcher, se baigner, aller en canot, etc.

S’agit-il du sens de la vue ? — A la volonté de l’hypnotiseur -et sur sa simple parole chaque objet présenté peut devenir chez le sujet le point de départ d’une fausse appréciation.

Je lui présente un porte-plume par exemple, et je lui dis : Ceci est un sucre d’orge ; il met le porte-plume dans sa bouche. — Je lui dis encore : Regarde, j’ai le nez en argent, mes cheveux sont bleus; il examine, a l’air de douter et, à ma seconde affirmation, il voit les choses telles que je veux qu'il les voie. — Je fais devant lui avec ma main un mouvement simulant la reptation d’un reptile, et sans prononcer aucune parole, il croit voir un reptile qui s’avance vers lui, et recule effrayé : c’est encore une illusion provoquée. — Il croira voir telle personne placée à coté de lui saigner du nez. Si vous lui dites que cela est, il va chercher de l’eau fraîche et tamponnera le nez. — Vous pourrez à volonté faire la transposition de telle ou telle couleur. Présentez-lui un papier jaune en lui disant que c’est un papier bleu, il dira comme vous. — Dites-lui en lui faisant lire une phrase qu’il ne verra pas telles lettres, il ne voit pas les lettres en ques-

pointde vue de la physiologie rationnelle des actes psychiques, comment, à l’aide de ces simples procédés expérimentaux, il est possible de développer dans le cerveau des hypnotisés de véritables représentations éphémères de la folie qui jettent un jour tout nouveau sur les conditions pathogéniques de ses manifestations.

DES SUGGESTIONS

tion et opère la lecture d’une façon incomplète. — Présentez-lui une colonne d’addition de chiffres en lui disant de ne pas voir tel ou tel chiffre, il posera le total, défalcation faite des chiffres qu'il ne doit pas voir. — On peut dire ainsi donc à un sujet suggestionné de ne pas voir, au réveil, de ne pas reconnaître telle ou telle personne de son entourage, et cette suggestion négative peut durer un temps indéterminé.

Voici un exemple.

Esther est arrivée hier dans mon service, dans un état d’abattement et de dépression profonds, avec la figure décomposée, les yeux renfoncés et une grande sensation de refroidissement; elle me raconte qu’à la suite d’une suggestion qui lui a été donnée par une personne dont elle ne peut pas se souvenir elle est tombée dans cet état là pour avoir avalé un gramme de chlorhydrate de morphine.

Une personne de son entourage prise, dit-elle, de jalousie envers elle, lui a suggéré que pour se guérir de sa funeste habitude de se faire des piqûres de morphine il fallait prendre tout d’un coup une forte dose du sel en question. Elle lui a donc donné un gramme de chlorhydrate de morphine qu’Esther suggestionnée, deux heures après son réveil, a bu incontinent dans une tasse de lait suivant la prescription. Il est à noter que ladite personne paraissait avoir une idée précise des phénomènes hypnotiques ; craignant d’avoir à subir de la part d’Esther une vengeance ou une revendication quelconque, elle lui aurait dit : « — Quand tu seras réveillée, si je suis à côté de toi ou dans ton entourage, tu ne me reconnaîtras pas, et tu ne garderas aucun souvenir de ce que je t’ai dit et fait. » Voilà ce qu’Esther raconte : toujours est-il qu’elle a avalé par suggestion post-hypnotique un gramme de chlorhy-

DES SUGGESTIONS

clrate de morphine, et, comme la dose étaitassez forte, elle l’a vomie en partie. Elle n’a conservé de cet incident qu’un état de dépression et d’abattement profond. — J’ai cherché à en savoir plus long en la mettant en état de somnambulisme, dans la période analogue à celle où elle avait été suggestionnée. Eh bien ! dans cette situation, elle m’a bien raconté la scène de la provocation à prendre de la morphine, le moment où elle a avalé cette morphine, et sur la question de savoir quelle était la personne qui lui avait donné cette suggestion, elle m’a itérativement répondu qu’elle ne savait qui c’était, et qu'elle était incapable de pouvoir la reconnaître, même si cette personne était présente devant elle (suggestion négative).

L’an dernier, la même Esther fut encore l’objet d’une suggestion désagréable. — Un jour un monsieur se présente chez elle, il lui parle et veut l’endormir, elle résiste, mais ce monsieur portait à la main un gros brillant sur lequel les yeux d’Esther se fixèrent malgré elle et elle tomba immédiatement en léthargie. — Elle ne sait ce qui se passa alors, seulement elle qui avait l’habitude de venir tous les matins à la Charité se faire hypnotiser à propos des crises hystéro-épileptiques dont elle était encore tourmentée, cessa de venir pendant trente jours. Etonné de son absence je ne savais à quelle cause l’attribuer, lorsqu’à un moment donné, je la vis arriver dans mon service toute joyeuse en me disant : Monsieur, le charme est rompu, on m’avait donné la suggestion de ne pas venir à la Charité pendant trente jours, et pendant tout ce temps il m’a été impossible de venir vous voir pour me faire hypnotiser. Je me suis présentée plusieurs jours à la porte de Chôpital, et toutes les fois que je voulais entrer, je me sentais comme attirée en arrière par ma jupe et il m’était

DES SUGGESTIONS

impossible de franchir le seuil. Maintenant c’est fini, et c’est pour cela que je reviens vous voir. — Jamais elle n’a pu me dire le nom de la personne qui 1 avait ainsi suggestionnée; à partir du moment où l’inconnu a fait étin-

celer devant elle l’éclat de son diamant elle a perdu connaissance sur ce point. L’inconnu est resté pour elle une des nombreuses énigmes dont la vie des sujets hypnotisables est plus ou moins remplie et qui constituent un des chapitres les plus saississants de la vie sociale de notre époque.

2° La sensibilité, dans ses différents modes, éteinte par le fait même de l’état somnambulique, peut néanmoins être modifiée par suggestion au moment du réveil ; ainsi, on peut dire à un sujet : » Quand tu te réveilleras, tu seras complètement paralysé de la sensibilité du côté gauche ou du côté droit, soit dans telle ou telle zone cutanée, et tu ne sentiras ni les brûlures ni les piqûres qu’on te fera sur ce point. » — On peut encore donner aux sujets en pleine période de somnambulisme la suggestion qu’ils ont la peau chaude ou froide. Dans le premier cas, par association d'idées, ils se découvrent, veulent se déshabiller et aller se baigner; dans le second, ils grelottent, accusent des sensations de froid et réclament des vêtements chauds.

Le sens de l’ouïe peut être aussi suggestionné d’une certaine manière; on peut créer ainsi chez les sujets de véritables hallucinations auditives ; — ainsi, je vous présente un sujet, Jeanne, que j’endors ; je lui donne la sug-

gestion d’entendre dans dix minutes le son de cloches imaginaires qui viendront frapper ses oreilles, et vous verrez que dans dix minutes elle se réveillera toute seule, sous l’influence de cette hallucination auditive que j’ai provoquée.

144 DES SUGGESTIONS

3° Pour le sens de l’odorat, on peut provoquer des illusions sensorielles aussi variées que précises. — Ainsi, chez un sujet, je fais passer sous les narines un flacon d’ammoniaque, et je lui dis que c’est del’eau de Cologne. L’illusion est complète , et il acquiesce à ce que je lui dis : de même pour toutes autres substances à l’aide desquelles on peut modifier à son gré les facultés olfactives.

Même perturbation pour le sens du goût : vous avez vu, dans une série d’expériences précédentes qui ont passé sous vos yeux, que j’ai donné à Esther un petit morceau de papier découpé en forme de pastille; je lui ai dit que c’était une pastille de menthe, elle l’a avalée comme telle, et même a ajouté qu’elle avait un goût un peu fort.— C’est ainsi que, par cette voie delà suggestion, on peut faire faire au sujet des repas copieux et lui servir idéalement tous les plats dont sa fantaisie s’inspire et qu’il trouve délicieux.

4° Les manifestations de la motricité n’échappent pas à cette situation nouvelle dans laquelle ont été placées celles de la sensibilité. Ce que l’on fait d’un côté, on peut le répéter de l’autre, et si, dans le domaine des phénomènes sensitifs, on peut artificiellement éteindre la fonction, dans le domaine de la motricité, on peut déterminer des phénomènes similaires, des paralysies.

Le sujet étant en somnambulisme, on lui dit par exemple : tu vas avoir le bras paralysé, ou bien la jambe, ou bien la langue, et suivant telle ou telle injonction, vous voyez le sujet être frappé immédiatement d une paralysie motrice du bras. 11 ne peut plus en faire aucun usage, et ce bras retombe inerte ; — de même pour la jambe, il ne peut se porter et demande à être assis, et enfin, si vous indiquez la langue, vous le voyez instantanément ii appé de

DES SUGGESTIONS

l’impossibilité d’articuler aucun son, demeurer la bouche béante, proférant des bruits gutturaux et témoignant avec son regard irrité, avec ses mains qui se portent à ses lèvres, l’angoisse profonde et l’état pénible dans lesquels il a été expérimentalement placé.

5° L’action des suggestions sur les phénomènes de la vie végétative, par l’action des nerfs vaso-moteurs, est une des surprises les plus extraordinaires que ce genre d’études ait révélé aux expérimentateurs. — N’est-ce pas là, en effet, un des phénomènes les plus étranges que de voir un sujet suggestionné répercuter sur tel ou tel département de sa vie viscérale les incitations suggestives communiquées à son insu par quelqu’un qui n’est pas lui?

Tous les auteurs qui se sont occupés de ces questions là ont tour à tour signalé des observations qui ont sollicité, de la part des lecteurs, un scepticisme des plus complets, et cependant — force est bien d’admettre certains faits entourés de garanties sérieuses et dont les témoignages réitérés se vérifient journellement; je sais bien que tous les sujets ne sont pas sensitifs au même degré, qu’ils ont besoin de subir un certain entrainement, mais cette période d’entraînement étant acquise, on peut arriver à constater très nettement l’influence d’une suggestion dans le domaine des phénomènes de la vie végétative.

Ainsi, je vais vous présenter un sujet, actuellement en traitement dans mon service pour des convulsions épileptiques que nous arrivons à amender peu à peu ; — eh bien ! — ce garçon était habituellement constipé, et hier matin, en venant se faire hypnotiser, il nous dit que la veille il avait pris inutilement un purgatif qu’on lui avait administré contre une constipation datant de dix-sep t jours,

DES SUGGESTIONS

avec ballonnement du ventre. — Nous l’endormons comme d’habitude par le miroir tournant, et avant de le réveiller, nous lui donnons la suggestion aussitôt après son réveil d’aller à la garde-robe; l’effet ne se fit pas longtemps attendre; au moment du réveil, au lieu d’être comme à l’ordinaire calme et la figure épanouie, il ouvre démesurément les yeux, la figure contractée, se sent pris, dit-il, de violentes coliques, et se précipite aux cabinets ; l’action suggestive, comme vous le voyez, a été aussi immédiate qu’effective.

Je puis vous faire voir encore une autre jeune fille, Marguerite, atteinte d’accidents hystéro-épileptiques et actuellement en traitement : cette jeune fille nous dit ces jours-ci qu’elle a une suppression de règles depuis deux mois, et qu’on a fait inutilement différentes tentatives pour les rappeler. — Nous l’endormons un matin de la semaine dernière, et en période de somnambulisme, nous

lui donnons la suggestion d’avoir ses règles ; le lendemain

matin, cette jeune fille descend dans mon laboratoire pour me dire qu’elle se trouve fatiguée, et que ses règles ont apparu la veille au soir sans la moindre douleur.

Enfin, je vous citerai encore comme un fait d’observa-

tions personnelles celui-ci, qui dénote l’influence prépondérante que l’action suggestive peut avoir sur certains tissus par l’intermédiaire des voies circulatoires.

Chez une jeune femme de vingt-deux ans, n’ayant pas eu d’enfant, très entraînée, très sensible aux réactions hypnotiques, voulant me rendre un compte exact des limites possibles de cette action, j’eus l’idée de lui donner la suggestion d’avoir un gonflement des glandes

mammaires, et d’arriver à produire expérimentalement la lactation; pendant plusieurs jours de suite, j’endor mis cette jeune femme, et je la soumis à cette suggcs

DES SUGGESTIONS

tion répétée. Si je n’arrivai pas à la conclusion terminale que j'avais en vue, la lactation expérimentale, j’obtins néanmoins des résultats excessivement significatifs ; — je constatai, en effet, l’augmentation en volume progressif des glandes mammaires, puis la coloration brunâtre de l'aréole, avec turgescence du mamelon, et enfin, au bout de quelques jours, l’écoulement par le mamelon d’un liquide séreux qui tachait les linges en contact, comme l’empoix. — Je n’ai pas pu pousser l’expérience plus loin à cause de l’état de malaise ressenti par la malade, à cause de la tristesse profonde dans laquelle elle était plongée; et j’ai dû interrompre à moitié chemin, par commisération pour son état de souffrance morale.

Ges faits, Messieurs, que je vous rapporte, dont j’ai été témoin et auteur en même temps, nous portent à admettre, ainsi que tous ceux qui sont répétés par les auteurs, que l’innervation vaso-motrice n’est pas en dehors des incitations suggestives, et qu’en dirigeant méthodiquement telle ou telle suggestion dans telle ou telle circonscription, on peut amener artificiellement des hyperhémies passagères, et peut-être des ischémies transitoires ; c’est ainsi, par ce mécanisme, qu’on peut se rendre compte de différentes rougeurs diffuses apparaissant sur les téguments ou sur les extrémités, et de ces stigmates qui pendant si longtemps ont été considérés comme des phénomènes appartenant à un ordre de choses surnaturelles (1).

(1 ) Des hémorrhagies cutanées par autosuggestion clans le so/nnambulisme provoqué , par le U1' Mabille. Progrès médical, 27 août

Modification du système des battements du cœur par la suggestion chez un sujet hynoptisè (Soc. Diolog ., août 1884).

DES SUGGESTIONS

6° Suggestions négatives. — Dans ce domaine des suggestions, si fécond en surprises, je dois encore vous entretenir d’une série de faits qui présentent un certain intérêt, qu’on désigne sous la dénomination de suggestions négatives.

Dans l’ordre des opérations de l’esprit, on peut artificiellement déterminer de véritables anesthésies expérimentales, en vertu desquelles le sujet suggestionné ne voit pas telle ou telle personne ; — ainsi, de même qu’à un moment donné, dans la sphère des phénomènes moteurs, on peut lui dire qu’il va être frappé d’impotence motrice, qu’il ne pourra plus remuer sa main, par exemple, — de même dans le domaine des phénomènes intellectuels, on peut partiellement sur tel ou tel point, le frapper d’impotence fonctionnelle ; on peut lui dire : « Nous sommes ici douze messieurs, et quatre dames; eh bien! à ton réveil, tu ne verras pas les dames, tu ne les connaîtras pas ; » et, pour vérifier l’expérience, vous découpez douze petits carrés de papier, en disant au sujet de donner un carré de papier à toutes les personnes présentes, et vous verrez, que le sujet, sans se tromper, dis-

Rougeurs érythémateuses produites sur la peau d'un sujet hypnotique par le contant de l'or (Gazette des hôpitaux, mars 1888).

Voir les troubles de la circulation centrale et périphérique, ainsi que les troubles respiratoires produits à l’aide de tubes contenant différentes substances, dans mon travail sur la sollicitation expérimentale des émotions.

Bernheim. Ralentissement et accélération du pouls. Influences de la circulation vaso-motrice, rougeurs, vésicatoires, hémorrhagies par suggestion. — De la suggestion , page 174, 1886, Paris.

Dumont-Pallier. « La suggestion peut produire une action vaso-motrice, caractérisée par une élévation de température de plusieurs degrés centigrades, et cela pour des régions limitées à volonté. Peut-être n’existe-t-il entre l’élévation locale de la température et la production

des phlyctènes, d’ecchymoses, d’hémorrhagies, que des degrés d’action de la suggestion. » — Conclusions d’une note présentée à l’Académie des Sciences, 20 juillet 1884.

üi:S SUGGESTIONS

tribuera les carrés de papier aux messieurs seuls, et que pas u u seul ue sera donné aux dames.

Vous pouvez lui dire pareillement que dans cet amphithéâtre loutle monde a disparu, qu’il n’y a plus personne, et, à son réveil, il vous parlera comme s’il était seul avec

vous. — Vous pouvez encore lui faire additionner des colonnes de chiffres dans lesqu’elles on lui dira de 11e pas voir tel ou tel chiffre qu’on aura placé intentionnellement, et il fera les totaux en conséquence; — vous lui direz de copier telle ou telle ligne d’un livre, dans lesquelles vous lui suggérez de 11e pas voir telle ou telle lettre, et il écrira sans voir la lettre.

7° Les sentiments affectifs n’échappent pas non plus à ces influences fatales qui gouvernent la vie des éléments nerveux; ils peuvent aussi à leur tour être envahis par des suggestions et être artificiellement orientés clans une direction nouvelle. Ainsi, j’ai vu une de mes anciennes malades de la Salpétrière subir les influences d’une suggestion qui lui avait été donnée d’aimer par exemple le garçon d’amphithéâtre ; — cette malheureuse jeune fille était toute contristée du rôle involontaire qu’elle jouait ; elle se sentait attirée dans cette direction, elle sortait à des heures spéciales pourvoir le garçon sans lui parler, et pendant plusieurs jours nous assistâmes à ses allées et venues réitérées qui trahissaient malgré elle les impulsions aveugles qui la mettaient en action (1). Chez d’autres sujets on peut artificiellement provoquer des attractions qui développent des sympathies passagères. — J’ai pu ainsi chez deux jeunes femmes, profondément jalouses l’une de l’autre, après les avoir hypnotisées simultanément, leur donner la suggestion d’être sympa-

(1) C’est la répétition de l’ancienne légende des philtres amoureux.

DES SUGGESTIONS

thiques. La scène se passa suivant mon désir, et ces deux personnes, qui au début de la séance se lançaient des regards courroucés, furent peu à peu rapprochées et toutes deux étant en période de somnambulisme épanchèrent leurs sentiments et firent vœu de vivre en com-

plète communion d’idées et de sentiments. Au sortir de la séance elles étaient très sympathiquement unies.

Je dois ajouter que ce n’est là qu’une simple tentative éphémère, et comme il laut compter toujours avec le varium et mutabile du cœur humain, j ai appris bientôt qu’au bout d’une semaine le charme était rompu et que les instincts antipathiques naturels avaient réapparu.

Suggestion mentale. — Dans les exemples que je viens de vous citer, vous venez de voir que l’inflexion de l’esprit de l’hypnotisé dans une direction donnée s’effectue principalement par l’intermédiaire de la parole d’autrui. — C’est la parole humaine, c’est l’accent phonétique qui actionne la mise en mouvement de 1 hypnotisé. C’est là un phénomène normal de la vie cérébrale qui s’opère d’une façon identique soit à l’état normal, soit à l’état pathologique.

Mais à côté de ces phénomènes qui s’exercent ainsi à l’aide de procédés usuels, il en est une série d autres d’une nature toute spéciale sur lesquels je désire m’expliquer devant vous, pour bien vous exposer ma pensée au sujet de ce mot suggestion , lequel, interprété en divers sens par plusieurs auteurs, ne fait que jeter la confusion dans les esprits : je veux parler de la suggestion mentale.

Vous rencontrerez en effet certaines personnes plus ou moins amies du merveilleux qui vous raconteront qu elles ont été témoins de véritables transmissions mentales si-

' J «VT /Mb

IA

DES SUGGESTIONS loi

lencieuses de l’hypnotiseur à l’hypnotisé sans avoir recours à la parole. — Elles admettent donc qu’entre l’hypnotiseur et l’hypnotisé il s’établit un courant sympathique en vertu duquel le premier impressionne le second et lui communique silencieusement soit une pensée, soit une émotion, soit une injonction. Le phénomène suggestif s’opérerait ainsi, comme vous le voyez, par un procédé tout à fait extraphysiologique et en dehors des moyens habituels de la communication de l’homme à l’homme.

J’avoue, quant à moi, avoir été fortement surpris quand on m’a fait le récit de pareilles expériences et, quelle que soit la sincérité des personnes qui me les ont racontées, je ne puis les accepter que sous toutes réserves. J’ajouterai encore, comme conclusion sur ce point spécial, qu’à plusieurs reprises, sur des sujets dissemblables, j’ai tenté de provoquer ces curieux phénomènes de transmission mentale de ma pensée, et, même chez les sujets les mieux entraînés et les plus sensibles, je n’ai jamais pu réussir à obtenir un résultat quelconque. Mes sujets interrogés par moi pourquoi ils ne répondaient pas âmes pensées secrètes me répondaient toujours sans broncher : » Gomment voulez-vous donc que je réponde à une pensée que vous ne me communiquez pas? »

Page 1