‹ Leçons cliniques sur les principaux phénomènes de l'hypnotismeChapitre 31 sur 59 · ÉTAT MENTAL DES SUJETS SUGGESTIONNES · texte numérisé non relu

ÉTAT MENTAL DES SUJETS SUGGESTIONNES

Ce que je viens de vous dire, Messieurs, s’adresse principalement aux sujets que l’on suggestionne et qui exécutent soit séance tenante, soit à bref délai, les incitations dont ils ont été chargés; mais cà côté de ces cas il est toute une autre série de faits des plus curieux qui constituent les suggestions à échéance.

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Le sujet, dans cos circonstances, au moment où il était en période de somnambulisme, a été suggestionné; certains groupes de cellules du cerveau ont subi l’intiuence suggestive et sont restées dans une orientation donnée. — Le réveil a eu lieu, le sujet a repris conscience du monde extérieur, il va, il vient, et cependant une partie de lui-même est restée en dehors du réveil général

et continue à conserver la trace de l’ébranlement occulte qui lui a été communiqué. On voit do.nc se passer ici ce phénomène étrange d’un sujet en apparence sain, régulier, et qui néanmoins est chargé d’une incitation emmagasinée qui, comme une pièce explosive, doit éclater à un moment fixé à l’avance.

Quel est donc l’état mental de ce sujet ainsi transformé dans sa constitution intime? — D’après mes expériences, je suis à même de vous dire que les sujets placés ainsi dans cet état extraphysiologique gardent au fond d’euxmêmes un certain degré de malaise sui çjeneris , et ce malaise transpire au dehors sous des apparences plus ou moins accentuées, suivant que leur sensibilité intime est plus ou moins enjeu. Lui donne-t-on, par exemple, à une échéance de huit jours, la suggestion d’aller porter un paquet à tel ou tel endroit, il en est peu ému et son humeur n’en est pas modifiée. Mais lui donne-t-on la suggestion de faire ou de ne pas faire quelque chose qui le touche à fond, alors on assiste à un changement d’humeur tout à fait caractéristique.

J’avais l’an dernier dans mon service une jeune femme hystéro-épileptique et hypnotisable, AL, qui désirait sortir un jour donné. Précisément, ce jour-là, je désirais répéter sur elle certaines expériences délicates; je lui donnai donc la suggestion de retarder son départ de un ou deux jours, elle accepta volontiers. Mais une fois

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réveillée, son humeur changea du tout au tout; elle qui d’habitude était gaie et remplie d’entrain, devint peu à peu triste et maussade ; on lui demandait ce qu’elle avait, elle était incapable de dire quoique ce soit, — d’où elle souffrait? — elle n’en savait rien ; elle disait seulement, comme disent souvent les sujets de cette espèce, qu’elle avait les nerfs agacés. Le soir, elle refusa de manger; la nuit se passa presque tout entière en sanglots, et le lendemain, à la visite, la trouvant dans cet état de tristesse profonde, je lui ai réitéré ma question : « Où souffrestu? — Nulle part, dit-elle. — Qu’as-tu? — Je n’en sais rien. — Pourquoi sanglotes-tu? — C’est plus fort que moi. » En présence de cet état d’exaltation émotive dont je connaissais les origines, je fis s’opérer un changement immédiat dans son état; je la mis en période de somnambulisme, dans cette phase d’orientation mentale où elle avait été placée la veille, et je lui dis : « Tu vas sortir aujourd’hui même. » — Au réveil, ce fut un changement soudain dans la physionomie : la joie, l’expansion se manifestèrent, l’obsession poignante avait disparu, et cette jeune femme put ainsi sortir sans garder la moindre trace des mystérieuses incitations qui avaient bouleversé son humeur pendant la nuit.

Dans un ordre d'idées inverse, le sujet accepte volontiers les suggestions gaies qu’on lui donne. J’ai vu une de nos hypnotiques à laquelle j’avais, la veille, donné pour suggestion de venir me trouver dans mon service avec une allure gaie et une physionomie souriante à dix heures du matin. Les personnes qui la virent arriver à neuf heures et demie constatèrent qu’à ce moment-là elle avait son allure et sa tenue normales, et à dix heures précises, on la vit se mettre à rire, presque à chanter, reprendre ses travaux d’aiguille et témoigner une grande satisfaction.

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J’ai pour habitude dans ma pratique, au moment ou chez mes sujets endormis j’opère le réveil, de leur donner la suggestion d’être gais, contents, et de s’en aller de bonne humeur. C’est un moyen bien simple, je vous le dis entre nous, de contenter vos clients, qui seront toujours ainsi satisfaits de vos soins.

Ceci dit, est-il possible sur un sujet quelconque de pouvoir reconnaître s’il porte en lui une suggestion latente à échéance déterminée?

On comprend l’importance médico-légale de la solution de ce problème, car il est tel ou tel individu qui, connaissant les pratiques de l’hypnotisme, peut donner des suggestions latentes à un sujet déterminé et s’esquiver au moment où la suggestion fera son explosion fatale et prévue par lui. Je crois que, dans certains cas, la chose est possible, et je me suis souvenu, pour arriver à la solution de ce problème, de ce que l’on connaît en pathologie mentale des habitudes d’esprit propres à certains épileptiques. Je vous rappelle en effet qu’il y a un certain nombre d’épileptiques qui, au moment où leurs crises les prennent, dérobent et cachent certains objets, ou commettent certaines actions bizarres ; lorsque la crise est finie, ils ont complètement oublié ce qu’ils ont fait, et lorsque la prochaine crise reparaît ils reprennent la série des actes accomplis dans la précédente ; si bien que s’ils ont cache un objet quelque part on peut, dans ce second état, leur demander où cet objet a été caché et retrouver sa cachette.

Eh bien! dans l’étude de la recherche des suggestions latentes, on peut répéter artificiellement les mêmes procédés, c’est-à-dire replacer le sujet suggestionné dans les conditions premières où il a reçu l’incitation sugges-

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tive qu’il porto en lui-même et dépister ainsi son secret. Ainsi voici un exemple; je donne par exemple à Maria, un samedi, la suggestion d’aller le samedi suivant à trois heures porter un paquet a telle rue et à telle personne. Pendant toute la semaine j’interroge Maria sur ce quelle doit faire au samedi désigné : elle me répond invariablement *. « Je n’en sais rien et je ne sais pas à quoi vous faites allusion. » Deux jours avant l’échéance, le jeudi, je l’hypnotise de nouveau et je la reconstitue dans la phase de somnambulisme où elle a été en quelque sorte inoculée de la suggestion qu’elle porte ; je l’interroge alors, c’est comme une boite dont j’ai ouvert le couvercle et qui laisse prendre son contenu. « Où vas-tu samedi, lui dis-je. — Je vais telle rue, telle adresse, porter un

paquet àM. X.

Je la réveille, la boîte se referme, et le samedi en question, interrogée encore par moi à deux heures, elle ne savait absolument rien de ce qu’elle allait faire. Le jour indiqué, j’étais présent au rendez-vous, et j’ai vu Maria arriver haletante, comme une personne ayant foi tement couru, à trois heures un quart, déposant dans les mains delà personne qui lui avait été signalée le paquet en question, sans rien dire, et quittant la maison pour retourner dans sa famille. — Elle avait ainsi opéré la sug-

gestion comme une machine qu’on tourne, silencieuse ment, automatiquement, sans avoir conscience de ce quelle faisait. J’ai su plus tard, par un renseignement ultérieur, que le samedi en question, aux environs de trois heures, Maria était avec sa mère et sa sœur dans un magasin de nouveautés, en train de faire quelques achats, et que tout d’un coup, subrepticement, elle quitta ses parents, se mit à courir sans proférer aucune parole, et sans indiquer où elle allait.

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Je ne sais quel parti on pourra tirer plus tard de celle façon de dépister les suggestions latentes ; néanmoins je vous engage en attendant à en tenir note et, le cas échéant, à utiliser le procédé révélateur dont je viens devant vous d’esquisser la mise en pratique.

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