‹ Leçons cliniques sur les principaux phénomènes de l'hypnotismeChapitre 41 sur 59 · PARTIE EXPÉRIMENTALE · texte numérisé non relu

PARTIE EXPÉRIMENTALE

Présentation d'un sujet fasciné

Je vais vous présenter maintenant, Messieurs, un jeune homme, D., licencié en droit, instruit, qui a été à plusieurs reprises dans mon service pour y être traité d’une hémi-anesthésie gauche dont il a été parfaitement guéri, ainsi que vous pouvez le constater. — Ce jeune homme avait été inutilement traité dans les services des différents hôpitaux de Paris; il était resté plusieurs mois dans ma salle d’hommes sans que j’aie pu voir améliorer sa situation en employant tous les remèdes et procédés thérapeutiques usuels. — En présence de cette nullité de résultats obtenus, M. le docteur de Grandchamps, mon collaborateur, eut l’idée d’employer les procédés hypnotiques. A l’aide d’un objet brillant, il rendormit au bout de quelques séances, et, remarquez bien, — il l’endormit sans susciter les symptômes du grand hypnotisme ; D... fut mis d’emblée en catalepsie et susceptible d’être suggestionné. — Au bout de quelques séances d’entraînement, on lui donna un jour la suggestion de ne plus être paralysé de la sensibilité au réveil. — Ce qui fut dit fut fait, et au grand étonnement des personnes qui nous assistaient, nous vîmes D..., au réveil, remuer son bras gauche avec énergie, et sentir la sensibilité de retour sur toutes les régions cutanées primitivement paralysées. — Après plusieurs moments de disparition passagère, la sensibilité cutanée est défini tivement

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revenue et fixée. — Actuellement, il y a près d’une année que le malade peut être considéré comme parfaitement guéri. lia repris sa profession d’avocat, il plaide, et même avec assez d’entrain. Lorsque ses travaux intellectuels ont été trop intenses, il se sent la tête fatiguée, et vient volontairement dans mon laboratoire se faire hypnotiser; on le met en sommeil hypnotique pendant dix à quinze minutes; il dort profondément et, au réveil, il se sent vif et dispos, et a perdu toute trace de sa céphalalgie primitive.

Je vous présente ce jeune homme aujourd’hui, Messieurs, pour vous faire voir cet état de fascination, qui est si caractéristique, au point de vue des phases de l’ hypnotisme.

D... n’est pas un grand hypnotique, c’est un fasciné catalepto -somnambulique , appartenant à cette phase intermédiaire que je vous ai représentée sur mon schéma, et qui présente des caractères communs à la phase de catalepsie et à la phase de somnambulisme. — La plasticité des membres se rencontre avec la faculté de parler et de répondre, et bien plus, — c’est là le point capital qui a, au point de vue thérapeutique, une importance de premier ordre, — il est essentiellement suggestionnable, et on peut lui commander les suggestions les plus diverses qu’il accomplit avec une fougue et une précision quasi mécaniques.

D... est donc un sujet parfaitement entraîné, il vit de la vie commune, il a une existence publique, il plaide, il a une dose d’importance sociale et de responsabilité ; — eh bien ! voyez combien les conditions de la vie sociale sont précaires chez ce jeune homme, voyez avec quelle netteté, quelle soudaineté il peut être jeté instantanément dans l’inconscience et être séparé du milieu qui l'entoure! — Il suffit, comme vous le voyez, que je présente devant

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scs yeux mes deux doigts, pour le voir tout d’un coup changer d’aspect. — Voyez comme ses yeux sont brillants, fixes, fixés au loin, il reste immobilisé sur place (pl. I, fig. 4) ; si je soulève ses bras, ils restent immobiles, en catalepsie ; je donne à ses membres toutes les attitudes qu’il me plaît de leur donner, il ne fait à ce sujet-là aucune réflexion, ses membres n’ont plus l’air de lui appartenir, et si j’explore avec cette épingle la peau du bras, de la figure, du cou, vous voyez que la sensibilité a complètement disparu et que l’anesthésie est complète. — En même temps, la parole est saccadée, sèche, mécanique, sans inflexion aucune, et, comme complément, — il me tutoie.

Voilà donc, Messieurs, un spectacle bien étrange! — et voyez une fois de plus combien ces phénomènes de l’hypnose sont curieux dans leurs manifestations expressives, au point de vue de la psychologie aussi bien qu’au point de vue de la responsabilité morale ! — Voilà donc un être humain, que vous voyez devant vous, qui s’est présenté alerte, dispos, vivant, et qui, sous l’influence d’un geste imperceptible, a devant vos yeux subi une transformation subite. — Il a disparu en tant qu’individualité sociale, pour devenir, quoi? — un instrument inerte, un simple automate, qui n’a plus de l’humanité que la forme extérieure, et qui, comme un appareil mécanique bien réglé, va subir toutes les suggestions quelconques que je vais lui donner, même celles qui vont constituer pour lui un moyen de suicide.

Ecoutez, en effet, je l’interpelle : « D..., tu es bien disposé à faire ce que je vais te dire de faire? — Oui, Monsieur — (remarquez le timbre de sa voix). — Si je te disais de monter sur les tours de Notre-Dame, le

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Dans un autre ordre d’idées : « Si je te disais d’aller jeter une bouteille de pétrole dans ta chambre et d’y mettre le feu, le ferais-tu? — Oui, Monsieur. — Si je te dis : Voici un homme que je te désigne, tu vas le suivre, et demain matin quand tu le verras sortir, tu tireras sur lui un coup de revolver, le ferais-tu? — Oui, Monsieur.

Eh bien! Messieurs, quoi qu’il n’entre pas dans ma pensée de faire exécuter à D... toutes les suggestions que je lui ai proposées, je suis convaincu qu’il les exécuterait scrupuleusemeet, et je m’appuie sur ce fait que, quand je lui donne des suggestionsde minime importance, comme d’aller à son réveil dérober un mouchoir dans la poche d’un assistant, — d’exécuter, sous mes yeux, cinq minutes après son réveil, un assassinat fictif sur une personne désignée, — lorsque je le vois, au bout de huit jours, se présenter devant moi en prononçant avec sangfroid, d’une façon automatique, brève et saccadée, une phrase absurde que huit jours auparavant j’ai déposé dans son esprit sous forme de suggestion, pour me la répéter, — je n’hésite pas à penser qu’un sujet hypnotisé, suggestionné comme est celui que je vous présente, pourrait, à un moment donné, tombant à la merci de mains criminelles, devenir l’instrument d’un crime ponctuellement accompli, dont il serait bien difficile de pouvoir dépister les véritables inci tuteurs.

Gomme moyen prophylactique, j’ai pour habitude, toutes les fois que D. . . vient se faire hypnotiser chez moi, de lui donner la suggestion de ne se laisser endormir par personne que par moi ou M. de Grandchamp. —

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C’est une mesure à laquelle je vous conseille toujours d’avoir recours en pareille circonstance, pour éviter que le sujet auquel vous vous intéressez devienne l’objet de l’exploitation de personnes intéressées.

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