ACTIONS DES CORPS MEDICAMENTEUX SUR LES HYPNOTIQUES
J’ai fait allusion précédemment, Messieurs, à l’action de substances quelconques, placées dans des tubes de verre bouchés et présentés à des hypnotiques.
L’état hypnotique, et c’est là encore un des points les plus curieux que j’ai étudiés dans ces derniers temps, développe chez les sujets un état d’hyperexcitabilité spéciale du système nerveux qui les rend aptes à être impressionnés par des influences auxquelles, à l’état physiologique, ils sont complètement insensibles. — Certains départements de leur plexus nerveux sont ainsi artificiellement placés au-dessus de la portée naturelle de la sensibilité, de sorte que les ébranlements, les incitations infinitésimales qui émanent des vibrations moléculaires des corps ambiants deviennent perceptibles pour ces mêmes plexus nerveux périphériques, et déterminent dans le sensorium des états tout nouveaux doués d’expressions insolites (1).
Au point de vue médico-légal, la révélation de ces faits nouveaux me paraît acquérir une importance con-
(I) Voir clans cet ordre de recherches les très intéressants travaux de llrown-Sequard.
Influences exercées sur l’encéphale par les nerfs sensitifs et sur les nerfs moteurs par les centres nerveux. — Communication à l’Académie des Sciences, 1886.
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sidérable, en ce sens qu’avec des substances actives, soit diluées, soit en petite quantité, même avec des gaz, on peut produire des actions profondes sur le système nerveux des hypnotiques ; et, ces actions retentissant sur les appareils de la vie organique, peuvent troubler les phénomènes respiratoires, les suspendre même passagèrement, et amener du côté de la circulation des engorgements, des turgescences de la face avec état cyanique des plus caractéristiques. Cet ordre de phénomènes
tout nouveaux que j’ai exposés déjà avec détails dans mon
livre sur les « Emotions chez les hypnotiques », a une importance telle, que je n'hésite pas à vous présenter quelques expériences intéressantes sur ce point.
Pour simplifier l’étude des phénomènes qui vont passer sous vos yeux, je vais successivement vous faire voir l’action de l’eau, puis celle de quelques grammes de cognac et celle du sulfate de spartéine. — Je vais faire agir ces substances sur deux sujets différents, pour vous montrer qu’il n’y a pas là, comme on l’a prétendu, des variations individuelles. Vous verrez les mêmes substances produire des effets identiques chez les deux sujets.
Voici d’abord Gabrielle, que vous connaissez déjà : je l’endors avec la rapidité que vous savez en lui pinçant légèrement le lobule de l’oreille, et vous la voyez instantanément tomber en léthargie. — En cet état, je prends le tube que vous voyez, contenant dix grammes de cognac, je le place à gauche, en contact avec la peau, dans la région du sterno-mastoïdien. Je ne prononce aucune parole ; voyez ce qui va se passer.
L’action du spiritueux n’est pas lente à se révéler, vous voyez en effet quelques mouvements s’opérer du côté des lèvres, suivis d’autres mouvements de déglutition, les
MÉDECINE LÉGALE yeux s’ouvrent, ei le sujet passe de lui-même en somnambulisme. — Elle parle alors, et comme d’habitude elle me tutoie : qu’est-ce que tu m’as fait boire, je suis étourdie, donne-moi à boire ? — Je fais le simulacre de lui servir un verre plein. — C’est bon, c’est à boire, à boire qu’il nous faut, et elle entonne un refrain bachique. — J’enlève instantanément le tube, le chant cesse, la parole s’éteint et le sujet, comme vous le voyez, retombe en léthargie spontanément. J'ai interrompu la communication entre les effluves irradiées du tube contenant le cognac, et le sujet, privé de son incitation, cesse de réagir, avec l’instantanéité d’une flamme de gaz que l’on éteint en fermant le robinet.
J’attends quelques instants que l’effet produit par le cognac sur le système nerveux du sujet soit dissipé, et je m’assure, comme je l’ai indiqué dans mes précédentes recherches, que le sujet est à vide, lorsque l’hyperexcitabilité neuro-musculaire a reparu aux avant-bras. — Ce phénomène s’étant produit, nous allons expérimenter un autre tube.
Voici en effet un second tube contenant dix grammes d'eau distillée. — Je place le tube au même endroit que le précédent, et vous allez voir la spécificité des phénomènes qui vont se révéler. — Dans ce cas le sujet ne s’élève pas jusqu’à la période de somnambulisme, il ne parle pas, les phénomènes rayonnent du côté des grands appareils de la respiration, ce sont les nerfs laryngés qui sont principalement en action. — Vous entendez des bruits d’inspiration sifflante, puis c’est un véritable cornage par spasme delà glotte qui se développe. En même temps la région thyroïdienne se gonfle, la face se congestionne et les muscles masséters sont pris de trismus; il est impos-
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sible d’ouvrir les mâchoires : c’est un véritable état d’hydrophobie artificielle qu’on suscite ainsi, par l’action de l’eau, et, en laissant les choses continuer, vous voyez que cet état tétanique des muscles des mâchoires gagne les muscles du cou, du dos et des membres, et nous assistons rapidement à un véritable tétanos généralisé. Pour faire tomber toute cette apparence de symptômes qui, s’ils étaient prolongés par des mains coupables, pourraient évidemment amener des complications graves du côté des viscères thoraciques, j’enlève rapidement le tube et vous voyez qu’ici, comme précédemment, s ablata causa , tollitur effectus. — Les mouvements respiratoires se régularisent, la détente s’opère insensiblement du côté des muscles, et Gabrielle rentre en période de léthargie normale.
Après avoir, au bout de quelques minutes, constaté que le sujet a expurgé (par le retour de la contractilité neuro-musculaire) les dernières traces d’ébranlement qui l’ont précédemment sollicité, je lui présente ce troisième tube contenant une solution au dixième de sulfate de spartéine.
Les réactions vont être ici aussi significatives que possible, et tout à fait différentes de celles que vous avez vues jusqu’ici. — Saisissez-les au passage parce que je ne puis faire ces expériences d’une façon prolongée, tant à mon avis on court de risques à déterminer des accidents imprévus du côté des viscères thoraciques.
Vous voyez que je place le tube au même endroit, je sollicite la réaction par conséquent des mêmes plexus nerveux sous-jacents. — Il est évident que les nerfs laryngés pneumogastriques et sympathiques sont vivement sollicités. — Voyez en effet ce qui se passe avec
MÉDECINE LEGALE une rapidité croissante. — Le sujet présente tout d’abord quelques contractures dans la face, puis instantanément, les mouvements respiratoires s’accélèrent et deviennentrépétés et anxieux, puis ils s’arrêtent et avec étonnement vous constatez qu’ils cessent complètement. — Simultanément notez comme le corps thyroïde se gonfle, comme la face devient turgescente et violacée, et comme les battements artériels se dessinent au cou avec une ampleur excessive !
— ettout cela fait songer, envoyant cette distension énorme du système capillaire de la face, à une rupture possible des parois artérielles, qui pour peu que celles-ci soient friables peuvent déterminer des hémorrhagies instantanées plus ou moins graves. — Je n’insiste pas, Messieurs, sur cette expérience, que je ne répète toujours qu’avec une certaine appréhension.
Vous voyez l’action puissante que les corps produisent à distance chez les sujets en état d’hypnotisme ; — ce sont là des conditions nouvelles de réceptivité pour l’organisme humain, qui sont ainsi créées, et je crois qu’il est de mon devoir, au point de vue médico-légal, de vous donner un spécimen de ces phénomènes si complexes et qui ouvrent des aperçus nouveaux dans le domaine de la culpabilité.
— Je vais devant vous réveiller Gabrielle suivant la méthode habituelle, et ce n’est pas sans surprise que vous constaterez, à son réveil, combien elle est inconsciente de tous les bouleversements qu’elle a subis dans son for intérieur, et en même temps, qu’elle ne garde aucun souvenir des expériences précédentes.
Je vous présente maintenant comme second sujet, Esther qui a déjà paru devant vous. — Je l’endors avec les procédés habituels, et une fois qu’elle est en léthargie, je place maintenant le long du cou ce même tube rempli de cognac.
MÉDECINE LÉGALE Attendez quelques secondes et observez ce qui va se passer.
D’abord quelques grimaces, suivies de mouvements de la langue et des lèvres comme lorsqu’on déguste un liquide, puis, passant pareillement comme Gabrielle en période de somnambulisme, elle prononce des mots entrecoupés : fai soif, je veux boire, donne moi à boire. La parole est celle d’une personne ivre, la voix est traînante, la langue épaisse. — « Je me grise sans boire, ditelle. » — Elle essaie de se lever du fauteuil, et retombe lourdement affaissée sur elle-même. J’enlève le tube, et
vous vovez alors se dérouler en sens inverse les mêmes */
symptômes que vous avez vu apparaître précédemment, les mouvements de dégustation et les grimaces du début. Esther finit par retomber en léthargie.
J’attends quelques minutes que le mouvement d’ébranlement précédent qui a traversé son système nerveux soit calmé, et après avoir reconnu (à l’aide du retour de l’ hyperexcitabilité neuro-musculaire aux avant-bras), que cette action est épuisée, je place au niveau du cou le tube employé précédemment et contenant de l’eau.
Presque instantanément vous voyez apparaître des phénomènes étranges qui se développent dans la période de catalepsie, sans somnambulisme. — Instantanément la physionomie d’Estlier prend l’expression de la terreur, ses yeux sont largement ouverts, hagards et fixes, les traits de la face immobilisés, les masséters rigides avec impossibilité d’ouvrir les mâchoires ; — dans quelques cas même j’ai vu sortir delà salive de la bouche, comme une bave; en même temps, les muscles du tronc se raidissent et un tétanos généralisé se développe ; — et, si vous examinez cet ensemble de symptômes, n’ êtes-vous pas amené
MÉDECINE LÉGALE à voir, dans cette expression générale du sujet, la symptomatologie expérimentale de l’hydrophobie ! — et le tube provocateur de toutes ces perturbations ne contient que dix grammes d’eau. — Je n’insiste pas, et je me contente pour le moment d’appeler votre attention sur ce fait que la réaction qui vient de se produire devantvous sur Esther, est entièrement différente de celle produite par le tube précédent contenant du cognac.
J’enlève le tube, et vous voyez que la marche ascendante des phénomènes observés s’arrête, et que peu à peu le sujet privé d’incitations produites par l’agent extérieur retombe de lui-même dans la période de léthargie d’où il avait été soutiré par lui.
J’attends encore avant de présenter le troisième tube quelques minutes pour que l’incitabili té musculaire ait reparu ; ceci est je le répète de la plus haute importance, pour éviter que les réactions successives du système nerveux ne soient influencées ou même totalement modifiées Tune par l’autre.
Je place maintenant le troisième tube contenant la solution de spartéine au niveau du cou : — à peine est-il placé que la réaction commence, comme vous voyez, les nerfs du cou, hyperexcitables, transmettent instantanément aux centres les incitations nouvelles qui viennent les assaillir. — Les mouvements respiratoires s’accélèrent comme vous le constatez, la respiration s’embarrasse, vous entendez même par moment du cornage ; et en même temps une rougeur de la face avec étal cyanique, une turgescence caractéristique des yeux vous annoncent un trouble profond survenu dans les appareils circulatoires, — les veines du cou sont gonflées, le regard devient terrifié, les mouvements de la respiration s’arrêtent et si je main-
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tenais le tube plus longtemps vous la verriez se suspendre tout à fait.
En présence de ces phénomènes si caractéristiques, de ces troubles si profonds retentissant sur les grands rouages de la machine humaine, est-il possible de croire, je vous le demande, Messieurs, que ce sont là des actes de simulation, comme un certain nombre de gens qui n’ont jamais fait la moindre petite expérience personnelle se plaisent si volontiers à le répéter? — et, quel que soit le désir des sujets hystériques de se rendre intéressants (désir auquel je n’ajoute quant à moi qu’une croyance très limitée), il est incontestable que ce désir ne peut en aucune façon les porter à compromettre ainsi follement leur propre existence.
L’intérêt de la science veut que ces expériences délicates soient étudiées et suivies; je ne les pratique jamais qu’avec la plus grande circonspection, en m’attachant à n’employer que des doses minimes de médicaments actifs, et à ne produire chez les sujets que des effets fugitifs et sans danger pour eux. — Et cependant, au point de vue médico-légal, pénétrez-vous bien des conséquences qui peuvent découler de tout ce que vous venez de voir. — Quinousdit en effet que ces symptômes d’asphyxie menaçante, d’obstructions des voies circulatoires, provoqués par des mains criminelles, ne pourraientpas déterminer des congestions pulmonaires avec hémoptysie, des ruptures de vaisseaux, d’un anévrisme, peut-être un arrêt du cœur, et alors, dans ces conditions, un assassinat étant commis, comment reconnaître la cause de la mort, comment reconnaître le coupable ?
Je viens d’enlever le tube de spartéine et vous voyez qu’une détente générale s’opère : Esther commence à
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respirer régulièrement et les phénomènes circulatoires reprennent leur équilibre, le calme se rétablit insensiblement, et nous arrivons comme vous voyez à la période do
léthargie.
Je procède au réveil naturel suivant les procédés habituels. — Esther, passant successivement par les périodes de catalepsie et de somnambulisme, arrive à la période de réveil et ouvre les yeux naturellement. — Elle n’a, comme vous le voyez, aucun souvenir de ce qui s'est passe, et si sa mémoire est muette, néanmoins une notion vague de fatigue, de sensibilité musculaire persiste, et elle se sent, à la suite de ces expériences perturbatrices, ordinairement mal à son aise pendant une partie de la journée, et légèrement déprimée.
VIe LEÇON
SOMMAIRE
Définition. — Situation de l’état de fascination dans la sériation des phases de l’hypnotisme.
SYMPTOMATOLOGIE
Le sujet anesthésié, cataleptique, est suggestionable. — Le sujet jouit de la vie commune en dehors de la phase hypnotique. — Importance sociale et thérapeutique de la fascination.