EXPÉRIENCES
Présentation de différents types de sujets fascinés des deux sexes. — Groupe de sujets fascinés en commun.
Messieurs,
En dehors de ces états variés du grand hypnotisme dont je vous ai présenté les différentes phases si nettement isolées les unes des autres, il existe une autre série de phénomènes similaires, que l’on rencontre très fréquemment, et qui est en quelque sorte un mélange des différents états hypnotiques qui se trouvent reproduits en réduction chez le même sujet. Ce sont les formes avortées de grand hypnotisme.
C’est cet état mixte, combinaison des symptômes propres de la catalepsie et du somnambulisme, qui a été tout particulièrement étudié par nos éminents confrères
de l’École de Nancy, qui faute d’avoir cherché à isoler
les différents étals les uns des autres, se sont tout parti-
culièrement attachés à étudier les points qui touchent à la suggestion. — Ce sont ces formes incomplètes et réduites du grand hypnotisme que l’on peut considérer à part comme constituant l’état spécial du petit hypnotisme.
C’est, encore ce meme état mixte, étudié chez les sujets sains, qui a fait l’objet d'une étude particulière de la part du Dr Bremaud, médecin de la marine, qui l’a décrit sous le nom de « Fascination (1). »
Je vous le répète, ces formes spéciales de l’hypnotisme n’ont rien de nouveau en elles. — Elles ne représentent que des ébauches imparfaites du développement du grand hypnotisme; et, cela est si vrai, que nous voyons tous les jours des sujets seulement fascinés au début, et restant en suspens entre le somnambulisme lucide et la catalepsie pendant plusieurs semaines. Ils arrivent peu à peu, par l’entrainement progressif, à s’abaisser dans la série, et à descendre finalement dans la phase de léthargie franche, qui est, comme vous le savez, l’état le plus complet du grand hypnotisme (Schéma, pl. I). — Ce n’est donc qu’une question de degrés, et je dirai meme de maturité du sujet.
L’état de Fascination (somnambulo-cataleptique) se présente avec une série de symptômes qui appartiennent, les uns à la catalepsie, les autres à l’état somnambulique.
Les symptômes propres à l’état cataleptique sont : la fixité et l’étrangeté du regard.— C’est cette apparence spéciale de l’œil, fixe, immobile et grandement ouvert, qui
(1) Brérnaud. — De V état de fascination chez les sujets non malades. Bulletin de la Soc. de biologie, 1883.
se dirige soit sur un objet brillant, soit sur l’œil de celui qui le fascine, qui constitue la note caractéristique do l’état de fascination. — Les pupilles sont immobiles, comme cataleptisées et moyennement dilatées (pl. I, tig. 3). Les traits de la face sont aussi immobilisés sur place, dans l’expression muette de l’étonnement profond, et en même temps une certaine anxiété se manifeste; les sujets présentent de l’accélération des mouvements respiratoires, surtout dans les premiers temps. Les bras, quand on les soulève, gardent les attitudes qu’on leur donne, et il en est de même pour tous les muscles du tronc.
L’anesthésie de la peau est complète, ainsi que celle des muqueuses. On peut piquer la peau, à l’aide d’une épingle, d’une pince à griffes, la brûler au thermo-cautère; les fascinés ne sentent rien de ce qu’on leur fait, et ils restent impassibles, dans l’attitude qu’on leur a donnée, comme s’ils étaient en pleine léthargie.
Les symptômes propres à l’état somnambulique sont ceux-ci : — les fascinés entendent, ils répondent aux interrogations, le timbre de leur voix est modifié, et l’articulation est sèche et saccadée comme dans les véritables états de somnambulisme. — Ils ne savent où ils sont; ils ignorent qui leur parle la plupart du temps ; ils ont la crédivité, et acceptent volontiers tout ce qu’on leur dit; — ils écoutent docilement et sont par conséquent facilement suggestibles. — Ils sont susceptibles d’exécuter avec une rare précision les suggestions soit immédiates, soit à échéance, et en cela ils se comportent d’une façon tout à fait semblable aux sujets appartenant au grand hypnotisme; c’est là un des points les plus intéressants de ce nouvel état. — Cette aptitude spéciale ouvre donc une voie nouvelle aux actions thérapeutiques
qui peuvent s’exercer sur les différents systèmes de la vie végétative, et devenir ainsi l’objet d’applications usuelles nombreuses, ainsi que nous aurons l’occasion de le dire plus loin.
Les auteurs qui se sont occupés de provoquer l’état de fascination, ou ces états mixtes somnambulo-catalep tiques seuls reconnus à l’Ecole de Nancy, ont employé principalement un objet brillant présenté devant les yeux du sujet. — Ce procédé est fatiguant et infidèle; l’emploi des miroirs rotatifs que j’ai introduits dans la thérapeutique hypnotique me permet d’aller beaucoup plus vite et avec une quasi-certitude. — En deux à quatre minutes, un sujet bien disposé, et entraîné par l’exemple de ses camarades, est complètement fasciné avec catalepsie et anesthésie cutanée. — Les sujets réfractaires aux premières séances sont peu à peu entraînés, et en général, au bout de dix à douze séances de chacune dix à vingt minutes de durée, ils arrivent comme les autres à subir l'influence des appareils.
Voici comment les choses se passent. — Au moment où le sujet prédisposé est mis en présence du miroir tournant, son œil est littéralement attiré, le regard est fixé; — il s’isole de l’extérieur, un sentiment de fatigue se développe, les paupières commencent à clignoter, peu à peu elles se ferment, il se renverse sur le dos du fauteuil et paraît dormir d’un sommeil profond. On constate alors de l’anesthésie cutanée et de la catalepsie des membres.
Il est à remarquer que, dans cet état spécial de fascination, l’isolement mental du milieu ambiant n’est, pas aussi complet et profond que dans les états somnambuliques du grand hypnotisme. — Le fasciné en un mot n est
pas aussi complètement séparé. Son sommeil est plus superficiel et il conserve encore quelques liens, quelques réactions de mémoire qui lui permettent de savoir ou il est et quelle est la personne qui lui adresse la parole. Néanmoins, il est parfaitement suggestible, et on peut lui donner, ainsi que je l’ai fait à différentes reprises, dans l’ordre thérapeutique, les suggestions variées.
S’il est épileptique ou hystéro-épileptique, — de ne pas avoir d’attaques pendant un certain laps de temps et d’avoir des attaques moins fortes.
S’il s’agit d'un sujet constipé, d’aller à la garde-robe au réveil (1).
S’il s’agit d’une femme ayant une suppression de règles, on lui donne la suggestion de les avoir. Cette suggestion a parfaitement réussi tout récemment encore chez une malade de mon service.
A un sujet tourmenté d’insomnies répétées, on donne la suggestion d’avoir un sommeil calme, complet, et même accompagné de rêves agréables. Le lendemain, le sujet raconte qu’il a bien dormi, qu’il a assisté à une représentation de l’ Hippodrome et qu’il a été émerveillé de ce qu’il a vu.
Bien plus, un sujet très entraîné et ayant besoin de faire des efforts intellectuels pour étudier une langue étrangère, m'ayant dit que la mémoire lui faisait défaut pour apprendre certains mots, que ses forces d’attention étaient rebelles, j’eus l’idée de le suggestionner en lui disant qu’il allait être pourvu d’une meilleure mémoire et d’aptitudes intellectuelles de surcroît destinées à lui
(1) Dans un cas de constipation opiniâtre chez un sujet de mon service datant de dix-sept jours, celte suggestion a parfaitement réussi. Ce fait a été vérifié par tous les assistants qui suivaient la visite.
permettre d’accomplir sa tâche ; la chose se passa comme je l’avais souhaité, et le sujet, tout étonné des facilités nouvelles qu’il prenait pour l’étude, vint à plusieurs reprises me remercier du service que je lui avais rendu < 1 ).
Ce qui est particulièrement remarquable dans cet état si spécial du petit hypnotisme que nous venons de décrire, c’est qu’il n’est pas incompatible avec les nécessités de la vie sociale. — La plupart des sujets sur lesquels j’ai fait ces recherches ne sont pas des malades d’hôpital, ce sont la plupart du temps des hommes occupés; des employés de commerce, des femmes travaillant dans des magasins, qui vont, qui viennent, et que vous pouvez coudoyer à chaque pas dans la rue. — Ils sont entraînés plus ou moins par des amis ou des connaissances qui ont été en rapport avec des magnétiseurs, — ils sont instinctivement attirés vers les exhibitions publiques de séances hypnotiques par une sorte de fascination secrète, et ils viennent à propos d’un trouble quelconque, d’une fatigue cérébrale, d’un étourdissement, d’un simple vertige, d’un affaiblissement de la mémoire, se mettre entre nos mains. On les endort à l’aide du miroir tournant, et ils se trouvent soulagés; au bout de huit jours, la dose de l’action sédative est épuisée et ils reviennent, en général, de temps en temps, renouveler leur provision de forces nerveuses. — Ce sont des types sociaux d’une allure toute spéciale, et qui n’ont pas encore trouvé d’historiographe pour les mettre en valeur.
Il est donc difficile de pouvoir avoir une statistique exacte de la proportion des sujets aptes à subir l’action
(1) On comprend la série de ressources nouvelles que ces nouveaux procédés d’action sur les phénomènes de la vie Psychique peuvent fournir à la Pédagogie rationnel lemeut bien dirigée.
fascinatrice des miroirs tournants ; nous savons seulement qu’un grand nombre de prédiposés existent dans les divers milieux sociaux et que ceux-là vivent normalement, comme tout le monde, en conservant leurs aptitudes hypnotiques à l’état latent, — Il faut qu’un incident quelconque se développe en eux-mêmes, ou bien qu’une incitation partie de leur entourage les sollicite à se faire hypnotiser. Il n’y a donc que ceux-là qui constitueraient des éléments de statistique. — Il y a lieu de supposer donc que ce nombre, quoique déjà notable, ira en croissant, à mesure que la vulgarisation de ces mêmes phénomènes se répandra dans les différents milieux, à mesure que l’efficacité de ces actions curatives se propagera; on aura ainsi un chiffre véritablement étonnant de sujets aptes à subir ces curieuses influences. — Pour le moment, et pour fixer les idées d’une façon tout à fait approximative, je puis vous citer ce fait : dans mon service d’hommes qui renferme actuellement trente-deux lits, occupés par des sujets de différents âges et atteints de maladies chroniques du système nerveux et même de maladies aiguës, il y en a actuellement onze qui sont fascinables, et parmi ces fascinables, il y a des hommes de vingt, vingt-sept, trente, quarante-cinq et cinquante ans. Par conséquent, à peu près le tiers de la population mâle.
Vous voyez, Messieurs, que ces intéressantes études ne sont pas seulement des questions purement scientifiques et spéculatives, qui touchent aux grands problèmes de la psychologie normale et pathologique. Elles ont un retentissement profond, non seulement dans les choses de la vie sociale, mais encore dans ce domaine si spécial de la thérapeutique appliquée au traitement méthodique des maladies du système nerveux. Elles ouvrent, comme
vous voyez, des horizons nouveaux, et, de plus, elles mettent en œuvre des procédés tout particuliers, puisque ceux-ci n’agissent qu’en tant qu'agents physiques, et sans pénétrer sous forme matérielle dans l’organisme qu’ils modifient cependant d’une façon heureuse et efficace, et cela — sans danger, lorsqu’ils sont maniés avec prudence et discrétion.