IV. Résumé de leurs caractères cliniques
Messieurs,
Je vous ai indiqué, chemin faisant, à propos des cas cliniques que nous avons étudiés ensemble, les principales particularités sur lesquelles repose le diagnostic des formes les plus communes des spasmes respiratoires hystériques. Il me paraît inutile d’y revenir. Mais je dois vous dire quelques mots des rapports des spasmes respiratoires compliqués avec deux affections qui pourraient quelquefois les simuler : la maladie des tics convulsifs et le délire des aboyeurs.
ha maladie des tics convulsifs est une affection généralement héréditaire et toujours très tenace, caractérisée par l’association de tics avec des troubles divers du système nerveux, tels que : coprolalie (c’est-à-dire émission brusque et involontaire de paroles ordurières), écholalie (c’est-à-dire répétition automatique des sons et des bruits), échocinésie (c’est-à-dire imitation des mouvements), obsessions pathologiques, délire du doute, etc.
Cette affection a été étudiée et décrite, seulement dans ces der*
nières années, par MM. Charcot S Gilles de la Tourette * et Guinon 1 2 3. Il serait tout à fait illogique de chercher à l’identifier avec les spasmes hystériques dont elle est essentiellement différente. Mais vous savez que l’hystérie est, selon les expressions de Sydenham, « un protée qui prend une infinité de formes diverses, un caméléon qui varie sans fin ses couleurs ». Elle peut revêtir les apparences les plus étranges, simuler les maladies les plus dissemblables; elle peut, en particulier, donner quelquefois lieu à des symptômes semblables à ceux de la maladie des tics convulsifs. MAI. Charcot 4 et Guinon s en ont rapporté quelques exemples et ont insisté avec juste raison sur l’intérêt pratique qu’il y a, dans les cas de ce genre, à faire un diagnostic complet et rigoureux.
La vraie maladie des tics convulsifs, en effet, est une affection incurable, tandis que son sosie d’origine hystérique est susceptible de guérison rapide. On comprend dès lors à quelles regrettables erreurs de pronostic entraînerait fatalement une appréciation inexacte de la nature des accidents observés. Au reste, il suffira en général, pour établir ce diagnostic, d’étudier avec soin les antécédents des malades, les conditions sous l’influence desquelles se sont développés les tics, les symptômes permanents qui coexistent avec eux, etc. L’important est d’être prévenu de la possibilité de l’erreur; il est ensuite facile de l’éviter.
Le délire des aboyeurs n’est pas une affection spéciale, autonome. On a décrit autrefois sous ce nom toutes les formes possibles de convulsions des muscles respiratoires accompagnées de l’émission soudaine et involontaire de cris, d’exclamations ou de paroles. De ce groupe confus, formé d’éléments disparates, on a déjà tiré les cas de spasmes rythmiques hystériques compliqués de bruits anormaux, articulés ou non, et les cas de maladie des tics convulsifs. Mais il reste encore un certain nombre de faits qui ne se
1 Charcot, Intorno ad alcuni casi di tic convulsivo con coprolalia ad ccolulid ( Ri forma medica., 1885).
2 Cilles de La Tourette, Étude sur une affection nerveuse caractérisée par de l’incoordination motrice accompagnée d’écholalie et de coprolalie ( Archives de neurologie, 1885).
3 G. Guinon, Sur la maladie des tics convulsifs (Revue de médecine, 1886).
4 Charcot, Il astérie et tics convulsifs (Semaine médicale, 1886).
Guinon, I ics convulsif s cl hystérie ( Revue de médecine , juin 1887),
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rapportent ni aux spasmes hystériques ni à la maladie des tics convulsifs et qui appartiennent à des névroses mal connues dont l’histoire reste entièrement à faire.
Il est probable que ces faits sont rares, mais ils existent certainement, et connue ils pourraient, le cas échéant, vous conduire à des diagnostics erronés, je crois devoir vous les signaler. J’en ai observé naguère un exemple des plus remarquables, et ne voulant pas employer le nom de délire des aboyeurs qui pourrait donner lieu à des confusions, je l’ai transcrit dans mes notes sous le titre suivant, qui a tout au moins l’avantage de n’impliquer aucune hypothèse sur la nature de l’affection :
Observation I. — Logospasmes choréiformes survenant par accès prolongés de quatorze à dix-huit mois de durée, chez un homme adulte et jusqu’alors indemne d'accidents névropathiques, à la suite d’ennuis et de préoccupations financières. — M. X..., négociant, âgé do cinquanteneuf ans, est un homme robuste, vigoureux, marquant moins que son âge. Son père est mort accidentellement, sans avoir jamais eu de maladies nerveuses. Sa mère est morte à quatre-vingt-cinq ans, après avoir joui jusque dans son extrême vieillesse d’une parfaite santé. Il a deux enfants très bien portants: un fils qui est officier d’artillerie et une fille de dixneuf ans.
M. X... s’est très bien porté jusqu’en 1878. A cette époque, son ventre grossit. Les médecins consultés diagnostiquèrent un kyste de la rate. On pratiqua des ponctions qui donnèrent issue à plusieurs litres de liquides séreux, et finalement le kyste guérit.
En 1879, quelques mois après la guérison du kyste abdominal, M. X..., qui avait mené jusque-là une vie très agitée, se retira des affaires. L’inactivité lui fut pénible; il s’ennuya de n’avoir rien à faire et, après quelques mois, il éprouva les premiers symptômes d’un état nerveux des plus désagréables. 11 devint triste, morose, irritable; il eut des insomnies opiniâtres, des idées de suicide. Un jour, il se pendit dans ses appartements avec la corde d’un pain de sucre, et on arriva juste à temps pour le sauver.
Quelques semaines après l’apparition de ces symptômes, M. X... commença à pousser involontairement des aboiements inarticulés. Un mois plus tard, ces aboiements furent remplacés par des cris articulés, des exclamations distinctes, proférées à liante voix et accompagnées de secousses convulsives dans le tronc et les membres. Ges'exclamations involontaires et ■convulsives se répétaient assez régulièrement toutes les cinq ou six minutes. D’une voix très forte et très distincte, M. X... s’écriait toujours : Numal Hélène! Camille! Maria! puis, après quelques minutes de repos, il répétait bruyamment ces mêmes noms qui sont, il n’est peut-être pas inutile de le dire, ceux de son fils, de sa femme, de sa fille et de sa servante. Les exclamations cessaient pendant la nuit et recommençaient le matin au réveil. Les idées sombres avec tendance au suicide persistaient toujours.