‹ Leçons cliniques sur l’hystérie et l’hypnotismeChapitre 158 sur 208 · IV. Des anesthésies hystéro-traumatiques localisées · texte numérisé non relu

IV. Des anesthésies hystéro-traumatiques localisées

Messieurs,

On désigne sous le nom de monoplégies hystéro-traumatiques les paralysies de nature hystérique, portant sur un seul membre et survenues à la suite de traumatismes.

Elles étaient fort peu connues avant que M. Charcot ne les eût décrites avec une admirable précision. Elles sont cependant assez fréquentes pour que, dans le courant d’une seule année, nous en ayons vu cinq ou six exemples, et assez nettement différenciées pour que leur diagnostic soit relativement très facile.

Les caractères cliniques des monoplégies hystéro-traumatiques peuvent être résumés dans un petit nombre de propositions fondamentales :

a) Elles surviennent indifféremment chez l’homme ou chez la femme; elles sont même plus fréquentes dans l’hystérie masculine que dans l’hystérie féminine, car sur 21 observations réunies par M. Berbez dans sa thèse de doctorat1, li se rapportent à des

1 Berbez, Traumatisme et hystérie. Th. doct., Paris, 1887.

DES MONOPLÉGIES HYSTÉRO-TRAUMATIQUES.

hommes et 7 à des femmes. Les cinq cas que nous avons eu a traiter cette année ont été observés sur des hommes.

b) Les personnes qui en sont atteintes sont presque toujours de jeunes adultes de 20 à 50 ans. Nos cinq malades avaient, au moment où s’est montrée la paralysie, 24, 31, 3G, 39 et 46 ans. Les sujets étudiés par M. Berbez étaient âgés de 18 à 56 ans.

c) Les monoplégies hystéro-traumatiques se développent habituellement sur des personnes prédisposées à l’hystérie par leurs antécédents héréditaires et ayant eu antérieurement des accidents névropathiques non douteux. Mais il n’en est pas toujours ainsi; elles peuvent survenir chez des sujets dont l’hérédité paraît excellente et constituer le premier symptôme net de l’hystérie restée jusque alors latente et ignorée.

cl) Elles succèdent à des traumatismes forts ou faibles, locaux ou généraux, avec ou sans ébranlement physique des centres nerveux, avec ou sans émotion concomitante. On les a observées : à la suite d’une chute S d’un tamponnement par un wagon de chemin de fer2, d’un coup sur la tête3, d’un coup de maillet sur la main *; une femme a eu une paralysie de la main pour avoir donné une giffle à son enfant3. Chez nos cinq malades la monoplégie a succédé : à un traumatisme local de l’avant-bras, à l’écrasement de l’extrémité du pouce dans un engrenage de machine, à une chute en état d’ivresse, à un coup de fouet sur le front, à une chute de cheval. Il est à noter que la gravité des paralysies n’est pas en rapport avec la violence du traumatisme initial. Un accident léger peut être suivi d’une paralysie qui persistera des années, tandis qu’une paralysie succédant à un traumatisme violent peut se dissiper après quelques jours.

e) Les monoplégies hystéro-traumatiques se développent quelquefois immédiatement après le traumatisme provocateur; mais dans la majorité des cas elles n’apparaissent que quelques heures ou quelques jours après lui. Exemple : le nommé Porccnska, cocher de liacrc, tombe de son siège sur le pavé le 24 décembre 1884. Il ne perd pas connaissance, remonte sur sa voiture, conduit ses chevaux pendant cinq heures, ne remarque aucune faiblesse de ses membres les jours suivants, et c’est seulement le 30 décembre

1 Leçons sur les maladies du système nerveux, t. HT, p. 299.

2 Progrès médical, 1887, p. 109.

3 Berbez, loc. cil., p. 29.

1 Policlinique du mardi. Leçon du 17 avril 1888.

5 Policlinique du mardi. Leçon du 17 janvier 1888.

0 1 ’.S EllVA TH) N S CLIN 1 Q UES.

qu'en sc réveillant, après avoir dormi paisiblement toute la nuit, il constate que son membre supérieur droit est flasque, inerte, insensible et incapable de tout mouvement volontaire L Cette particularité très curieuse est notée dans un bon nombre d’observations.

f) Les monoplégies hystéro-traumatiques sont habituellement indolentes. Les membres sur lesquels elles siègent sont flasques. Les réactions électriques des muscles sont habituellement normales. Le sens musculaire est aboli. Les réflexes tendineux sont conservés, quelquefois un peu exagérés. Un amaigrissement rapide sc produit souvent dans les muscles privés de motilité.

g) La peau qui recouvre le membre paralysé est ordinairement anesthésique ou analgésique. L’anesthésie est tantôt limitée a ce membre, tantôt étendue à toute la moitié correspondante du corps ou à toute la surface des téguments.

/?) Les sujets atteints de monoplégies hystéro-traumatiques présentent souvent, mais non pas toujours, des stigmates permanents de la névrose, tels que : rétrécissement concentrique des champs visuels, abolition du réflexe pharyngien, etc. Ils ont quelquefois des attaques convulsives et des zones spasmogènes. Ils sont rarement hypnotisables.

i) La durée des paralysies hystéro-traumatiques est très variable; rien ne permet de la fixer a priori. La guérison est certaine, mais dans un temps indéterminé. Elle survient quelquefois sous l’influence de causes morales. Un des malades de M. Charcot, qui avait depuis treize mois une paralysie hystéro-traumatique du membre supérieur droit, se prit un jour de querelle avec son partenaire en jouant aux dominos, et pendant la dispute les mouvements du membre paralysé revinrent subitement.

Maintenant que vous connaissez les caractères cliniques des paralysies hystéro-traumatiques, permettez-moi de vous rappeler les détails des faits que nous avons observés ensemble dans le service1 2 :

Observation I. — Monoplégie hystéro-traumatique du membre supérieur droit. Guérison par la faradisation. — Log..., trente- neuf ans,

1 Charcot, Leçons sur les maladies du système nerveux, t. III, p. 299.

2 Toutes ces observations sont rapportées in extenso dans la thèse de M. Emile Bitot : L'hystérie mâle dans le service de M. le prof. Pitres à l’hôpital Saint- André de Bordeaux. Th. doct., Bordeaux, 1890.

DES MONOPLÉGIES HYSTÉRO-TRAUMATIQUES.

maître d’hôtel à bord des paquebots de la Compagnie Transatlantique, est un homme vigoureux, puissamment musclé et ne présentant pas du tout les tonnes délicates et les allures efféminées qu’un considérait autrefois

Tic. 49. — Anesthésie cutanée en manche de veste chez Log...

Fie. :;o. — Rétrécissement concentrique des champs visuels de Log...

comme des symptômes révélateurs de l’hystéricisme chez l'homme. Sa physionomie est mobile, intelligente; son caractère très emporté.

Son père était très violent; il est. mort à soixante-seize ans, après être reste trois ans hémiplégique. Sa mère, un de ses oncles maternels et doux île ses cousins germains sont asthmatiques.

Il a joui durant son enfance et sa jeunesse d’une très bonne santé. Pendant son service militaire il a fait, en Afrique, de grands excès de temmes et de boissons alcooliques, mais depuis 1872 il mène une vie très régulière.

Le 3 septembre 1888, une caisse en fonte contenant de la glace Loin ha sur l’extrémité inférieure de son avant-bras droit. Le médecin du bord constata une fracture simple de l’extrémité inférieure du radius et plaça le membre dans un appareil à attelles qui détermina de vives douleurs. Six jours après on remplaça les attelles par une gouttière en gutta- percha. Les douleurs se calmèrent et la cicatrisation osseuse se lit sans autre accident.

Il n’est pas inutile de noter que le malade n’était pas préoccupé de sa blessure; il était bien convaincu qu’il guérirait complètement; il n’avait aucune crainte de rester infirme.

Le 10 novembre (G71' jour après l’accident), on enleva la gouttière. Log... fut tout surpris de pouvoir à peine remuer ses doigts et de ne plus sentir son avant-bras ni son liras. On crut tout d’abord que cela tenait à la compression prolongée du membre et que cela allait disparaître; mais pas du tout, la paralysie persista et le malade se décida à entrer à l’hôpital le 20 novembre 1888.

11 avait alors une parésie très marquée du membre supérieur droit. Les mouvements volontaires étaient possibles, mais faibles. La pression de la main droite sur le dynamomètre donnait 21 kilog., alors que celle de la main droite s’élevait à 43 kilog.

Les muscles de la main, de l’avant-bras et du bras, étaient très amaigris. Les réactions électriques étaient normales.

Le sens musculaire était aboli : les yeux fermés, le malade perdait le membre paralysé; il ne pouvait porter la main à son nez sans hésitation.

Il y avait en outre une anesthésie complète, en forme de manche de veste, s’étendant depuis la ligne métacarpo-phalangienne jusqu’à une ligne circulaire passant en avant par le milieu du grand pectoral, en arrière par le bord spinal de l’omoplate (fie/. 49).

Enfin, l’examen révélait quelques autres stigmates hystériques : le réflexe pharyngien était aboli et les deux champs visuels présentaient un rétrécissement concentrique notable (fiq. 50).

L’aimantation n’ayant donné aucun résultat, nous traitâmes ce malade par la faradisation, et en quelques semaines il fut tout à fait guéri.

Les particularités les plus saillantes de cette observation sont :

1° L’apparition tardive de la paralysie, qui semble ne s’être développée qu’après l’enlèvement de l’appareil de fracture, soixantesept jours après le traumatisme initial ;

DES MONOPLÉGIES

HYSTÉRO-TRAUMATIQUES.

2° La disposition en manche de veste de l’anesthésie cutanée du membre paralysé;

;}u La guérison rapide à la suite de quelques séances de faradisation.

Obs. II. — Monoplégie hystéro-traumatique du membre supérieur droit : Guérison par la suggestion. — Cuil..., trente-six ans, ouvrier de l’usine à gaz, est entré à l’hôpital le 20 février 1889.

Antécédents héréditaires : Grand’ mère très nerveuse. Père violent. Mère sujette à des attaques hystériques ou épileptiques? Tante franche-

ment hystérique.

Antécédents personnels : A dix-sept ans variole. Pas d’autres maladies. Guil... a fait son service militaire sans punition. Il est bon ouvrier, laborieux, honnête, courageux ; il a plusieurs fois exposé sa vie pour accomplir des sauvetages périlleux.

Début des accidents : Le 22 février 1888, il eut le pouce de la main droite pris entre une courroie de transmission et un arbre de couche. Il ne perdit pas connaissance. On le transporta chez le Dr Gautier qui constata un écrasement profond de l’extrémité du pouce avec dénudation de la phalangette et appliqua un premier pansement. Le malade était très ému, mais il jouissait de toutes ses facultés : son bras n’était pas paralysé.

Les jours suivants il souffrit beaucoup de la plaie. Il était très inquiet des suites possibles de sa blessure. Il craignait que la gangrène n’envahît son mal ; il avait peur de rester infirme. Son sommeil était troublé par des cauchemars; il ne rêvait cependant jamais à des accidents de machine. Un tremblement assez intense, qui apparut alors dans le membre supérieur gauche, vint encore augmenter ses inquiétudes. Ce tremblement dura quinze jours et se dissipa spontanément sans cause connue.

Cependant la plaie guérissait lentement. Après deux mois de traitement elle était à peu près cicatrisée, mais la cicatrice était toujours douloureuse. Guil... ne pouvait pas encore reprendre son travail habituel; il portait toujours sa main en écharpe et on l’employait à surveiller des travaux de l’usine.

Le 8 juillet 1888, il eut une grande attaque convulsive, accompagnée de sanglots et de contracture des membres, qui dura quatre heures. Quand il revint à lui, il s’aperçut qu’il ne sentait plus son membre supérieur droit et qu’il ne pouvait s’en servir. Jusqu’au mois de novembre l’inertie de ce membre fut complète. A partir de cette époque, la motilité reparut petit à petit sans jamais se rétablir complètement. Le malade, convaincu que la cicatrice de son pouce était la cause de la paralysie, alla prier M. Gautier de lui amputer le doigt, et comme celui-ci refusait de faire une opération qui ne lui paraissait pas suffisamment indiquée, Guil... se prit à pleurer, à grincer des dents, et il eut une deuxième attaque convulsive. Quelques jours après il entrait cà l’hôpital, où nous constations les symptômes les plus nets d’une monoplégie hystéro-traumatique :

Parésie très marquée du membre supérieur droit : les mouvements de la main et de l’avant-bras de l’épaule sont presque impossibles. Pression

OBSERVATIONS CLINIQUES. m

dynamométrique : main droite, 0; main gauche, 46 kilog. Amaigrissement léger de tous les muscles du membre. Réflexes tendineux conservés.

Fus. ol. — Distribution de l’anesthésie chez Guil...

Fin. ,Y2. — Rétrécissement concentrique des champs visuels do Guil...

Anesthésie superficielle et profonde de tout le membre paralysé jusqu’à l’épaule et d’une partie du tronc et de la face (fig. 51), rétrécissement très marqué des champs visuels; surtout de celui du côté droit (fig. 52).

UES MONOPLÉGIES IlYSTÉRO - TRAUMATIQUES.

Nous reconnûmes également que le malade était hypnotisable et nous en profitâmes pour le traiter par suggestion, ce qui réussit à merveille : dès la première séance il serra le dynamomètre avec une force de 46 kilog., et après quelques jours il était complètement guéri. Il a reprisses tondions à l’usine à gaz depuis le mois d’avril et n’a pas eu de nouveaux accidents.

Ce qu’il y a de plus intéressant dans cette observation, c’est la guérison par suggestion. 11 existe déjà dans la science quelques laits analogues S mais ils sont peu nombreux et, dans la grande majorité des cas, les malades atteints de paralysies hystéro-traumatiques sont réfractaires à l’hypnotisation et à la suggestion.

Ors. III. — Monoplégie hystéro-traumatique du membre supérieur droit. Guérison par l’aimantation. — Le B1 — , journalier, trente et un ans, entré à l’hôpital le 19 mars 1888.

Antécédents héréditaires: Père alcoolique endurci. Mère, sujette à des attaques de nerfs, est morte dans un asile d’aliénés où elle était restée enfermée pendant dix-huit ans.

Antécédents personnels : A quatorze ans, Le RI... commence à se livrer à la masturbation et à commettre des excès alcooliques. A seize ans, il quitte son pays et entreprend une série interminable de voyages. Il va, presque toujours à pied, à Nantes, Saumur, Paris, Lyon, Quimper; il parcourt dans tous les sens la Savoie, les Ardennes, la Suisse et la Belgique. Interrogé sur la cause de ces incessantes pérégrinations, il prétend que lorsqu’il est depuis quelques semaines dans un pays, il s’ennuie à tel point qu’il préfère partir, pour n’importe où, que de rester en place. Ces voyages ne l’empêchent pas d’ailleurs de se livrer à la boissbn. Aussitôt qu’il a quelques sous, il s’installe au cabaret, où il s’enivre au moins deux fois par semaine.

Début des accidents : Le 8 mars 4888, Le B1 . . . , se trouvant à Bordeaux, alla visiter la foire en s’arrêtant à tous les débits qu’il rencontrait. Le soir il était ivre-mort. Il monta sur des chevaux de bois et se rappelle qu’en descendant il fit une chute sans gravité. Il ne sait pas comment il a passé le reste de la nuit. Le lendemain matin, quand il reprit conscience de son être, il était sur la route du Médoc. Il voulut alors rouler une cigarette, mais il s’aperçut que sa main droite était lourde, engourdie, inhabile, incapable d’obéir avec précision aux ordres de la volonté. Cet état persistant les jours suivants, le malade entre à l’hôpital le 43 mars.

Il avait alors une paralysie complète de la main et de l’avant-bras droit. Les mouvements de l’épaule étaient possibles mais affaiblis. Pas d’amaigrissement appréciable des muscles paralysés. Pas de perte du sens musculaire.

1 M. Journée, médecin major au 101e de ligne, a observé le cas suivant: un homme de vingt ans, ayant une paralysie hystéro-traumatique incomplète du membre supérieur droit survenue à la suite d’un coup de bouton de fleuret qui avait atteint pendant une leçon d’escrime le pli du coude, se présente à la consultation. M. Journée l’hypnotise par la fixation du regard et lui suggère qu'il est guéri. Au réveil la paralysie avait disparu. (Progrès médical , 2i novembre 1888.)

La station debout cl la marche sont normales. Forces : main droite G kilo»-.; main gauche, 35 kilog. En outre, il y avait une hémi-analgésie de presque

Fig. 53. — Distribution de l’analgrsic cutanée « liez Le DI...

tout le côté droit du corps (peau et. muqueuses) (fig. 53), une abolition complète du réflexe pharyngien, un rétrécissement concentrique notable des deux champs visuels (fig. 54).

Fie. 5i. — Rétrécissement concentrique des champs visuels de Le Bl...

DES MONOPLÉGIES IIYSTÉRO-TRAUMATIQUES.

Le malade resta près d’un mois dans la salle sans être traité activement. La parésie ne se modifiait pas ou ne se modifiait qu’avec une extrême lenteur, puisque le 13 avril la main droite ne fournissait qu’une pression de 10 kilog. On appliqua alors un très fort aimant sur l’avant-bras droit. Avant la séance, la force mesurée par le dynamomètre était de 10 kilog. pour la main droite, et de 32 kilog. pour la main gauche. Après la séance elle s’était élevée à 23 kilog. pour la main droite et. 40 kilog. pour la main gauche. Le 17, après une seconde application de l’aimant, la force de la main droite s’était élevée à 31 kilog. et celle de la gauche à 42 kilog.

Le malade quitte l’hôpital le lendemain, se considérant comme tout à fait guéri.

Chez les trois malades dont je viens de vous rappeler les observations, la guérison a été relativement rapide. Il n’en est malheureusement pas toujours ainsi. Dans certains cas les paralysies hystéro-traumatiques persistent immuables pendant des mois et des années malgré tous les traitements qu’on leur oppose. En voici un exemple :

Obs. IV. — Monoplégie hystéro-traumatique du membre supérieur droit persistant depuis cinq ans1. — Sylv... est un gros garçon illettré d’une intelligence très peu développée, qui est entré en 1882 au 6e hussards.

Les antécédents héréditaires sont insignifiants : sa mère est morte jeune, d’une maladie inconnue; son père est mort à soixante-quatorze ans d’une affection cérébrale.

On ne trouve dans ses antécédents personnels aucune trace de nervosisme. Dans son enfance il a eu la rougeole, la variole, la fièvre typhoïde, la cholérine. Mais depuis l’àge de treize ans jusqu’à son arrivée sous les drapeaux, il a joui d’une excellente santé. Pas d’excès alcooliques, pas de syphilis.

Le 8 mai 1884, Sylv..., alors âgé de vingt-quatre ans, fit. une chute de cheval dans laquelle il se cassa le radius droit. Il avait perdu connaissance au moment de l’accident, mais il reprit bientôt ses sens. On le transporta à l’hôpital militaire où on lui appliqua un appareil de fracture qui resta en place jusqu’à la fin de juin. Lorsqu’on l’enleva, la fracture était consolidée, les mouvements de la main et de l’avant-bras étaient un peu gênés, mais il n’y avait pas de paralysie. Sylv... demanda et obtint un congé de convalescence. Il quitta l’hôpital militaire le 2 juillet., cinquante-cinq jours par conséquent après l’accident. En se rendant à la gare il fut surpris de ne pouvoir prendre son mouchoir dans sa poche, de la main droite. Au guichet de délivrance des billets, il ne put se servir de sa main pour exhiber ses papiers et pour payer sa place. Le membre supérieur droit était complètement paralysé et anesthésié (jïg. 55).

1 L’observation do ce malade est rapportée dans le mémoire de M. Duponchel T Hystérie dans l’armée ( Revue de médecine, 1880).

sur

Quand son congé de convalescence fut expiré, on le soumit à divers traitements : électrisation, douches sulfureuses, cure thermale de Barèges, etc., mais la paralysie ne subit aucune modification.

Fie. 5o. — Anesthésie cutanée en manche de veste chez Sylv...

Au moi s de décembre 1885, M. Duponchel constata les phénomènes suivants : Paralysie flaccide complète de tout le membre supérieur droit, sans

DES MONOPLÉGIES HYSTÉRO-TRAUMATIQUES.

atrophie des muscles ni troubles trophiques cutanés. Anesthésie absolue à la douleur, à la température, au contact, de tout le membre paralysé, depuis l’extrémité des doigts jusqu’à l’épaule (fig. 55). Les yeux fermés, le malade ne se rend aucun compte des déplacements qu’on imprime à ce membre.

Rétrécissement concentrique très marqué du champ visuel droit (fig. 50). Réflexe pharyngien aboli.

Quelques mois plus tard (mai 1886), Sylv... fut présenté à la commission de réforme. Une discussion s’étant engagée au sujet de la solution à adopter, il y prit part avec une certaine vivacité et une profonde émotion. Tout a coup, il pâlit, perdit connaissance et tomba dans un sommeil léthargique qui dura trois heures, fréquemment interrompu par des crises de sanglots avec spasmes pharyngiens et contractures diverses.

Depuis lors son état n’a pas vai'ié. 11 est venu à diverses reprises à notre consultation externe en 1887 et 1888. Nous l’avons soumis à l’aimantation, à l’électrisation statique et faradique, à la flagellation céphalique; nous lui avons fait suivre un traitement hydrothérapique régulier pendant plusieurs mois : tout a été inutile; l’anesthésie et la paralysie absolues du membre supérieur droit n’ont subi aucune modification appréciable. Nous avons tenté de l’hypnotiser sans pouvoir y réussir.

Sylv... a quitté Bordeaux depuis quelques mois; j’ignore ce qu’il est devenu .

La longue durée de la paralysie ne doit pas faire repousser le diagnostic que des caractères très précis nous ont conduit à poser. Cette stabilité des phénomènes pathologiques est même un élément du diagnostic. Il n’v a pas une affection organique du système nerveux qui soit susceptible de rester ainsi fixe, immuable, pendant plusieurs années consécutives. Toute lésion aurait eu une évolution. Un accident hystérique seul peut s’immobiliser ainsi.

Dans certains cas, les paralysies hystéro-traumatiques guérissent incomplètement et les malades conservent fort longtemps une faiblesse plus ou moins accentuée des parties qui ont été le siège de la paralysie. C’est ainsi que les choses se sont passées dans le cas suivant :

Obs. V. — Monoplégie hystérique du membre supérieur gauche consécutive à un coup de fouet sur le front. Guérison incomplète avec persistance de quelques stigmates hystériques. — Bertrand Agr..., quarante-neuf ans, commissionnaire.

Antécédents héréditaires : Son père et sa mère étaient tous les deux d’une extrême violence de caractère. Ils sont morts de maladies aiguës, l’un à soixante-six, l’autre à quarante-cinq ans.

Antécédents personnels : Convulsions fréquentes durant la première

en lance. A huit ans, tumeur blanche suppurée du pied. Depuis lors aucune maladie grave. Pas d’excès alcooliques habituels; pas de syphilis.

Début de la monoplégie : Le 17 avril 1886, Agr... reçut sur la partie antérieure du front un fort coup de fouet qui cingla transversalement la peau au-dessus des sourcils. Il y eut même à ce niveau une petite plaie coulure qui laissa écouler quelques gouttes de sang, mais qui guérit très rapidement. Dès le lendemain de l’accident, Agr... se plaignit de maux de tète, de vertiges et de fatigue rapide de la vue. Deux jours après, en se levant le matin, il constata que son membre supérieur gauche était presque complètement paralysé. Il entra aussitôt à l’hôpital.

Evolution de la maladie : A son arrivée dans le service on constata une paralysie llaceide et complète du membre supérieur gauche. Soulevé et abandonné à lui-même, l’avant-bras retombait lourdement sur le lit. Les mouvements volontaires du bras, de l’avant -bras et de la main étaient

Fie. î>". — Rétrécissement concentrique des champs visuels de Agr...

impossibles. Le malade ressentait dans ces parties des fourmillements et des picotements incommodes, mais pas de vives douleurs. La notion de position était mal perçue. Les réactions électriques des muscles étaient normales. Pas de troubles trophiques. Hypoesthésie légère de tout le membre paralysé. La face était symétrique; la motilité de la langue normale; cependant l’articulation des mots était un peu embarrassée.

Rien d’anormal dans le membre supérieur droit ni dans les deux membres inférieurs.

Pas de zones spasmogènes. Il n’a été fait aucune tentative d’hypnotisation.

Rétrécissement concentrique très marqué des deux champs visuels (fig. 57). Abolition du réflexe pharyngien.

Après quelques semaines de traitement hydrothérapique, les mouvements volontaires reparurent progressivement dans le membre supérieur gauche. Quand le malade quitta l’hôpital, au commencement du mois de juillet 1886, il serrait le dynamomètre avec une force de 86 kilog. de la main droite et

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de 21 kilog. seulement de la main gauche. Mais le champ visuel était toujours rétréci.

Depuis lors Agr... est revenu à diverses reprises dans le service pour des affections accidentelles légères. Les forces n’ont pas augmenté : son membre supérieur gauche est toujours notablement plus faible que le membre supérieur droit; il a toujours du rétrécissement concentrique des champs visuels et son réllexe pharyngien n’a pas reparu. Mais il se préoccupe lort peu de ces accidents, qui ne l’empêchent pas de vivre de la vie commune et d’exercer sa profession.

Les cas dont je viens de vous rappeler les détails sont des exemples typiques de monoplégies hystéro-traumatiques. Il y a seulement cinq ou six ans, on eût été fort embarrassé pour les interpréter. Aujourd’hui leur diagnostic est des plus simples, bien que tout ne soit pas encore parfaitement clair dans leur histoire. Leur nature hystérique n’est pas douteuse, mais le mécanisme de leur production est entouré d'une profonde obscurité. M. Charcot les classe parmi les paralysies d’origine psychique, à cause de leurs analogies symptomatiques avec les paralysies qu’on peut créer à volonté, par suggestion, chez les sujets hypnotisés. Si j’ai bien compris les idées du savant professeur de la Salpêtrière, les choses se passeraient de la façon suivante : le traumatisé, inquiet des conséquences possibles de la blessure portant sur l’un de ses membres, s’exagérerait l’importance de son mal et deviendrait paralytique par le fait d’une auto- suggestion inconsciente.

L’hypothèse est séduisante. Elle explique, d’une façon assez satisfaisante, l’apparition tardive de la plupart des paralysies hystéro-traumatiques, mais elle ne s’adapte pas facilement à tous les cas. On pourrait la soutenir avec vraisemblance à propos de celui de nos malades qui a eu une monoplégie du membre supérieur droit, cinq mois après avoir eu le pouce écrasé dans un engrenage de machine (obs. Il), car à partir du jour de l’accident il paraît s’être préoccupé outre mesure de sa blessure. Mais les autres n’ont eu aucune inquiétude. Le maître d’hôtel de l’observation I a toujours été convaincu que sa fracture de l’avant-bras n’avait aucune gravité, et l’ivrogne de l’observation 111 s’est à peine aperçu de la chute qui a provoqué sa monoplégie. 11 est bien difficile d’invoquer dans ces deux cas un phénomène d'auto -suggestion.

A NE STI I ÉSIE LOCALISEE.

Vous remarquerez en outre qu’un seul de nos cinq malades a pu être hypnotisé et traité avec succès par la suggestion hypnotique (obs. 11). Les quatre autres n’étaient ni hypnotisables ni suggestibles il l’état de veille. Ils ressemblaient en cela à la plupart des sujets atteints de paralysies hystéro-traumatiques dont les observations ont été publiées jusqu’à ce jour. Peut-on logiquement admettre que des malades si peu sensibles à l’action des procédés hypnogènes vulgaires, le soient autant à l’inlluence des auto-suggestions?

En somme, la théorie psychique des paralysies hystéro-traumatiques doit être considérée, jusqu’à plus ample informé, comme une tentative très ingénieuse d’interprétation pathogénique dont la démonstration scientifique n’est pas encore rigoureusement établie. Elle explique peut-être quelques cas particuliers, mais il serait téméraire de la généraliser.

Les paralysies hystéro-traumatiques portent habituellement à la fois sur la motricité et la sensibilité. Dans un certain nombre de cas cependant la sensibilité est seule atteinte. A côté des paralysies hystéro-traumatiques vulgaires, il convient donc de décrire des anesthésies hystéro-traumatiques. Ces anesthésies sont quelquefois très étendues, comme dans l’observation de M. Morisani dont je vous ai parlé dans une des précédentes leçons (XIV0 leçon, p. 170). D’autres fois elles sont bornées à un membre, ou à un segment de membre ou à une partie limitée du corps. Je puis vous montrer un exemple de ces dernières :

Obs. VI. — Anesthésie hystéro-traumatique du médius et de la face dorsale de la main et de l’avant-bras. — Le nommé Chah..., âgé de quarante ans, est un ouvrier robuste et intelligent dont la santé a toujours été excellente. Il a d’excellents antécédents héréditaires; il n’a jamais fait d’excès alcooliques; il n’a jamais eu la syphilis.

il exerce la profession d’ajusteur-mécanicien dans les chantiers de la Compagnie Transatlantique. Il y a dix-huit mois, il eut l’extrémité du médius droit écrasée par une pièce de fer. Au moment de l’accident il éprouva une douleur très vive, mais il ne perdit pas connaissance. Il put même se rendre à pied chez un pharmacien pour faire panser sa blessure. Une quinzaine de jours après, il s’aperçut que le dos de sa main droite était insensible au contact, à la piqûre et au pincement. Depuis lors, et malgré la guérison complète de la plaie du doigt, l’anesthésie a persisté;

i‘3-2 DES MONOPLÉGIES HYSTÉRO-TRAUMATIQUES.

elle s’est môme étendue bien au delà de ses limites primitives. Actuel lement elle occupe toute la face dorsale du médius, une bonne partie du dos de la main et presque toute la face postérieure de 1 avanf-bi as, jusqu au voisinage du coude flig. 58). La peau qui recouvre ces régions ne présente pas de troubles trophiques; elle a la même coloration et la même température que celle des régions symétriques du coté opposé. La sueur j eM sécrétée comme dans les autres parties du corps. Le malade y éprouve cependant une sensation permanente de froid qui devient presque douloureuse pendant l’hiver. A son niveau, le contact, le pincement, la brûlure, la piqûre rre provoquent aucune sensation, mais les excitations énergiques déterminent une dilatation très nette des pupilles. Le médius rre *e meut pas aussi librement que les autres doigts; il reste étendu quand le malade veut fermer la main.

Sur tout le reste du corps la peau a conservé sa sensibilité normale. Pas d’anesthésies sensorielles. Le champ visuel n’est pas rétréci. Le réllexe pharyngien est conservé. Pas de troubles psychiques, pas de céphalée.

Malgré l’absence d’autres stigmates précis, Pilot d’anesthésie occupant la face dorsale de la main et de l’avant-bras droits doit être, ce me semble, rapporté à l’hystérie. Son apparition tardive, sa forme, son extension au-dessus des points meurtris par la blessure initiale, l’absence de troubles trophiques, la conservation du réflexe pupillaire lorsqu’on pique les parties insensibles du tégument, doivent faire éliminer l’hypothèse d’une lésion des nerfs périphériques. Selon toute vraisemblance, il s’agit là d’un accident hystéro-traumatique local. J’ajouterai que dans un cas analogue j’ai vu la suggestion hypnotique rétablir la sensibilité dans l’index et le médius d’une jeune femme chez laquelle ces deux doigts étaient devenus anesthésiques plusieurs années auparavant, à la suite d’un écrasement du poignet par un engrenage de machine.

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