II. Discussion du diagnostic. Indications du traitement
III. Description des diverses variétés d’hémiplégies hystériques: 1° diplégies; 2° hémi-
plégies avec hémi-spasme glosso-labié; 3° triplcgies; 4° hémiplégies alternes; 5° hémiplégies doubles.
IV. Complications des hémiplégies hystériques : œdèmes sous-cutanés, atrophie mus-
culaire, contracture permanente.
Messieurs,
La jeune femme que je vais vous présenter était, il y a trois jours, alerte et ingambe. Hier matin, en faisant sa toilette, elle a éprouvé subitement un vertige et, sans perdre complètement connaissance, s’est, affaissée sur un canapé. Depuis ce moment, elle est incapable de mouvoir ses membres du côté gauche. On a dû la transporter à l’hôpital en voiture, et la voilà impotente, hémiplégique, comme si elle avait été frappée d’une hémorragie cérébrale.
Cependant, à certains caractères que je vous exposerai dans un instant, on peut reconnaître qu’il ne s’agit pas là d’une hémiplégie vulgaire , mais bien d'une hémiplégie hystérique, ce qui implique un tout autre pronostic. L’hémiplégie vulgaire est, en effet, une affection organique, incurable ou ne comportant que bien peu de chances de guérison complète, tandis que l’hémiplégie hystérique est une affection dynamique, le plus souvent de courte durée, et, dans tous les cas, susceptible de disparaître brusquement, sans laisser après elle aucune trace de son passage.
Il n’est pas indifférent pour la malade d’avoir l’une ou l’autre de ces variétés de paralysie. Il n’est pas indifférent non plus pour le médecin de savoir exactement à laquelle des deux il a affaire;
DES HÉMIPLÉGIES HYSTÉRIQUES
car s’il annonce l’incurabilité et que la malade guérisse quelques jours après, son affirmation aura jeté inutilement l’alarme dans une famille et provoqué peut-être des résolutions de nature à en compromettre les intérêts; si, au contraire, il promet la guérison et que la malade succombe ou reste indéfiniment infirme, il aura fait naître autour de lui des espérances décevantes plus cruelles que la notion précise de la réalité. Dans les deux cas, il aura compromis sa renommée et se sera aliéné la confiance de ceux qui auront eu recours à lui.
Afin d’éviter, autant que possible, de semblables erreurs, il faut soumettre les cas douteux à des analyses rigoureuses. Aucun détail de l’examen clinique ne doit être omis, aucun renseignement négligé. Les antécédents héréditaires et personnels des malades, les circonstances qui ont précédé l’apparition de l’hémiplégie, le mode de distribution et les caractères propres des troubles de la motilité, les phénomènes sensitifs et psychiques concomitants, tout, enfin, doit entrer en ligne de compte et figurer dans la balance avec sa valeur relative, car tout peut servir utilement au diagnostic. Mais à quoi bon nous arrêter à des préceptes didactiques, quand nous disposons d’un exemple concret! Étudions tout de suite notre malade, en commençant par prendre connaissance des notes recueillies sur elle par notre excellent interne M. E. Ilitot. Nous verrons ensuite quelles sont les raisons sur lesquelles doit être établi le diagnostic.
Observation I. — Hémiplégie hystérique survenue à la suite d'une émotion morale. — Marie L..., modiste, âgée de vingt-huit ans, est une femme de taille moyenne, robuste, active, ardente au travail et au plaisir, d’une intelligence vive et d’un esprit assez cultivé.
Antécédents héréditaires : Son grand-père et sa grand'mère du côté paternel sont morts tous les deux d’apoplexie après être restés paralysés, l’un six ans, l’autre un an. Son père était d’un caractère très emporté : à trente-trois ans, à la suite d’une violente colère, il fut frappé d’hémiplégie et mourut trois ans plus tard d’une seconde attaque. Il avait deux frères qui sont encore vivants et d’une irascibilité peu ordinaire. L’un d’eux a une fille, cousine germaine de la malade, qui est sujette à des crises de sanglots et de rêves involontaires, et qui entre, pour la moindre contrariété, dans des colères furieuses.
Du côté maternel, les antécédents sont moins défectueux. La grand'mère
est morte de vieillesse; le grand-père est mort à soixante-dix-huit ans d'une attaque d’apoplexie; la mère est vivante, bien portante, et d’un caractère fort doux.
Antécédents personnels : Marie a eu une enfance maladive. Dès son jeune âge, elle a été sujette à des épistaxis abondantes, quelquefois suivies de syncopes. A quatre ans, ayant rencontré à l’improviste un montreur d’ours sur un chemin, elle éprouva une telle frayeur qu’elle tomba évanouie. Depuis lors elle a eu fréquemment, à la suite de frayeurs ou de contrariétés, des évanouissements du même genre, dont quelques-uns se sont prolongés d’une façon inquiétante. A quatorze ans, fièvre muqueuse; à quinze ans, menstruation sans accident. A dix -sept ans, on la maria contre son gréa un individu qui lui était peu sympathique. Elle accepta ce mariage comme un pis-aller, mais supporta avec impatience les mille petites misères de la vie conjugale. Un jour on vint lui apprendre que son mari la trompait. Elle voulut s’en assurer, organisa une surveillance et surprit effectivement l’inlidèle en flagrant délit de conversation amoureuse avec une maîtresse. Suffoquée par ce spectacle, elle fondit en larmes, perdit connaissance et eut pendant deux heures fies convulsions. Six mois plus tard son mari l’abandonna; il enleva clandestinement tout ce qu’elle possédait, meubles, linge, bijoux, et s’enfuit avec sa maîtresse. Quand Marie se trouva seule, dépouillée de son bien, elle entra dans une grande colère et eut une deuxième attaque de nerfs plus violente que la première.
Depuis lors son caractère est devenu fantasque, irascible, mobile; de plus elle est restée sujette à des crises de sanglots ou de rires incoercibles et à des attaques convulsives survenant principalement à l’époque des règles ou à l’occasion de contrariétés, débutant par une aura ovarienne très nette, s’accompagnant de mouvements désordonnés et se terminant quelquefois par des scènes délirantes durant lesquelles elle parle toute endormie. A trois reprises différentes, ces attaques ont été suivies d’une contracture du membre inférieur gauche qui s’est dissipée spontanément dans le courant de la journée.
Malgré ces accidents, Marie L... travaillait régulièrement. Elle avait trouvé dans ces derniers temps une bonne place de commise dans un magasin de nouveautés et reconstituait peu à peu son petit pécule quand sont survenues les complications dont il va être question.
Début de V hémiplégie : Avant-hier, 29 novembre 1887, Marie L..., qui était réglée depuis la veille, et qui n’avait ressenti dans la journée aucun malaise de nature à fixer son attention, reçut, en sortant de son magasin, une lettre par laquelle un créancier lui réclamait, en termes peu courtois, le payement immédiat d’une ancienne dette. Elle en éprouva un violent dépit, se coucha très irritée, s’endormit difficilement et fut réveillée plusieurs fois dans la nuit par un grand mal de tète. Le lendemain matin, 90 novembre, elle remarqua que ses règles étaient arrêtées. Elle se leva néanmoins à l’heure habituelle et commença à s’habiller. Tandis qu’elle se peignait, elle eut un grand vertige. Elle se laissa choir sur un canapé, sans avoir perdu tout à fait connaissance, et s’aperçut aussitôt que ses
DES HÉMIPLÉGIES HYSTÉRIQUES.
membres du coté gauche étaient complètement paralysés et qu’elle ne pouvait ouvrir librement la bouche. Aux cris qu’elle poussa, des voisins accoururent et, la trouvant perdue, incapable de se tenir debout, ils la transportèrent sur-le-champ dans une voiture qui la conduisit à l’hôpital. Au moment de son entrée dans le service, elle était paralysée seulement des deux membres du côté gauche. Cette nuit la paralysie s’est étendue en outre au membre inférieur droit. A part cette modification, qui ne manque point d’importance, les symptômes étaient les mêmes qu’aujourd’hui.
État actuel : La malade jouit de toute son intelligence. Elle répond avec lucidité aux questions qu’on lui pose.
Les deux membres inférieurs et le membre supérieur gauche sont inertes, tlaccides, incapables d’exécuter aucun mouvement volontaire. Soulevés, ils retombent lourdement sur le lit. Leur coloration et leur température sont normales. La malade n’a aucune notion de la position qu’ils occupent ni des déplacements qu’on leur imprime, à moins qu’elle ne s’en rende compte par la vue. La notion d’existence de ces membres est elle-même abolie. Le membre supérieur droit a conservé sa motilité et son énergie. La main donne au dynamomètre une pression de 26 kilog. Les efforts exécutés par le membre supérieur droit ne provoquent pas de mouvements associés dans les membres paralysés.
Les réflexes tendineux des avant-bras et les réflexes rotuliens sont conservés; ils sont sensiblement égaux des deux côtés; ils ne sont ni exagérés ni affaiblis.
La face est parfaitement symétrique, mais la bouche ne peut être ouverte que très incomplètement à cause d’une rigidité très forte des deux masséters. Il en résulte que la langue ne peut être portée hors de la bouche, l’écartement des arcades dentaires ne lui laissant pas un passage suffisant; il en résulte aussi que la malade éprouve quelques difficultés à parler. Elle n’a pas d’aphasie, mais l’articulation des mots est anormale. Elle mouille les sons : au lieu de dire je, elle prononce lieu; au lieu de Marie, mallie, etc. Elle a, en outre, un peu de bégaiement; elle dira, par exemple, c’est p-p-parfait ou je ne s-s-sais pas.
La sensibilité cutanée est abolie sur la moitié gauche de la face, du cou et du tronc, sur le membre supérieur gauche et sur les deux membres inférieurs (fig. 59). Elle est abolie également sur les jnuqueuses des joues, de la pointe de la langue, sur la conjonctive gauche et sur la muqueuse de la narine gauche. L’ouïe est excellente des deux côtés. Les pupilles sont égales, sensibles à la lumière et à l’accommodation; le champ visuel est rétréci concentriquement, des deux côtés (1/2 environ) (fig. 60); la vision des couleurs parait intacte; l’olfaction est abolie à gauche et conservée à droite.
Les réflexes au chatouillement plantaire sont abolis ; le réflexe abdominal de Pvosenbach est. très vif des deux côtés.
Nulle part on ne rencontre de zones spasmogènes. La malade se plaint d’une douleur sourde, profonde, dans la région lombaire de la colonne vertébrale. La pression sur cette région lui arrache des cris, mais ne provoque pas d’attaques; il n’existe pas de zones hvpnogènes.
Les grands appareils organiques fonctionnent régulièrement. Le cœur et le poumon sont remarquablement sains; les artères sont souples; le
Fig. 59. — Distribution de l’anesthésie cutanée chez Marie L...
Fie. 60. — Rétrécissement concentrique des champs visuels de Marie L.
pouls est régulier, 90 pulsations par minute. La miction est normale. Appétit modéré. Constipation habituelle. Pas de douleur ovarienne.
DES HÉMIPLÉGIES HYSTÉRIQUES.
Les détails de l’observation dont nous venons de prendre connaissance permettent d’affirmer que Marie L... est atteinte d’une paralysie hystérique. Les raisons qui légitiment cette affirmation sont tirées: a, de l’étude des antécédents de la malade; b, de la connaissance des causes et du mode de début de l’hémiplégie; c, de l’analyse de ses caractères symptomatiques. Elles n’ont pas toutes une égale valeur, mais elles apportent toutes à la conclusion une part de probabilités dont la somme rationnellement totalisée équivaut presque à la certitude.
a) L’étude des antécédents montre que Marie L... est sujette, depuis son enfance, à des accidents franchement hystériques. Cela ne prouve assurément pas que l’hémiplégie dont elle a été frappée il y a deux jours soit, elle aussi, de nature hystérique, mais cela crée une présomption favorable à l’hypothèse qu’elle pourrait bien être de nature hystérique.
b) L’histoire des circonstances qui ont déterminé l’apparition de cet accident plaide en faveur de la même hypothèse. Veuillez remarquer que Marie L... est âgée seulement de vingt-huit ans, qu'elle n’a aucun signe permettant de supposer l’existence d’une tumeur cérébrale, qu’elle ne paraît pas avoir eu la syphilis, que son cœur est sain, que ses artères ne sont pas athéromateuses, qu’elle n’a aucune maladie de nature à favoriser la formation de concrétions sanguines intra-vasculaires, qu’en un mot elle ne se trouve pas dans les conditions dans lesquelles se développent habituellement les graves lésions cérébrales capables de donner lieu à des hémiplégies.
Remarquez, en outre, qu’elle est devenue hémiplégique à la suite d’une émotion morale dépressive, c’est-à-dire d’une cause occasionnelle éminemment favorable au développement des accidents hystériques de toute nature.
Ainsi que cela arrive très souvent dans les cas de ce genre, la paralysie n’est pas survenue immédiatement après l’émotion causale; son apparition n’a eu lieu que le lendemain. Les choses se passent ainsi dans un bon nombre de cas de paralysies hystériques consécutives aux traumatismes ou aux émotions morales. M. Charcot a attiré l’attention sur cette particularité. Voici un