‹ Leçons cliniques sur l’hystérie et l’hypnotismeChapitre 168 sur 208 · TRENTE-CINQUIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TRENTE-CINQUIÈME LEÇON

DU l’ SE U DO-TABES HYSTÉRIQUE

SOMMAIRE

I. Division des pseudo-tabes. Du pseudo-labes névropathique et de ses variétés neurasthénique et hystérique. Exemples de pseudo-tabes neurasthénique.

II. Du pseudo-tabes hystérique. Difticultés du diagnostic. Curabilité.

III. Analyse de dix observations de pseudo-tabes névropathique. Comparaison des symp-

tômes constatés dans le pseudo-tabes et dans l’ataxie locomotrice progressive.

IV. Observation de pseudo-tabes hystérique chez un homme de trente-sept ans. Discus-

sion du diagnostic.

Messieurs,

L’hystérie peut donner lieu à une variété de pseuclo-tabes dont nous avons, je crois, un exemple dans le service. Comme les cas de ce genre ne sont pas très communs et qu’ils offrent un certain intérêt clinique, je vais profiter de l’occasion pour étudier avec vous la fausse ataxie d’origine hystérique.

Le mot de pseudo-tabes n’a pas de signification nosographique précise. Il ne correspond ni à une maladie autonome ni à un syndrome nettement spécialisé. On appelle pseudo-tabétiques les malades qui, sans avoir les lésions médullaires caractéristiques de la maladie de Duclicnne, présentent néanmoins un ensemble de symptômes sensitifs et moteurs rappelant plus ou moins fidèlement le tableau classique de l’ataxie locomotrice progressive.

Parmi ces malades, les uns sont atteints d’affections du cervelet ( pseudo-tabes cérébelleux), de lésions non systématiques de la moelle ( pseudo-tabes dans la sclérose en plaques, etc.), ou d’alté-

rations diffuses des nerfs périphériques (pseudo-tabes névritique ou ncrvo-tabes périphérique) ; les autres sont purement et simplement des névropathes dont les souffrances ne peuvent être expliquées par aucun changement appréciable dans la structure des centres nerveux ni des nerfs périphériques (pseudo-tabes névropathique).

Le pseudo-tabes névropathique, qui seul nous occupera aujourd’hui, peut être lui-même divisé en deux variétés selon qu’il dépend de la neurasthénie ou de l’hystérie.

Dans le premier cas, il représente une des formes des préoccupations hypochondriaques familières aux neurasthéniques. Une observation, publiée en 188o par M. Kowalewski, sous le titre très expressif de tabes dorsualis illusoria, nous en fournit un bon exemple. Elle est relative à un prêtre de la religion grecque, âgé de trente-sept ans, qui, après avoir soigné et vu mourir sous ses yeux un de ses beaux-frères atteint d’ataxie locomotrice progressive, fut obsédé par l’idée qu’il avait la même maladie et s’imagina éprouver les symptômes qu’il avait observés chez son parent. Il se plaignait de douleurs fulgurantes dans les membres inférieurs; sa démarche était incertaine et titubante; l’instabilité augmentait notablement par l’occlusion des yeux; il avait une sensation continuelle de pesanteur et de faiblesse dans les jambes, des douleurs en ceinture, des vertiges, de la constipation, de la lenteur de la miction; ses réflexes patellaires étaient conservés. Tous ces symptômes tourmentaient tellement le malade, qu’il en perdit le sommeil et l’appétit et en vint à songer au suicide. JMais voulant auparavant tenter une dernière chance, il entra dans le service de psychiatrie de l’hôpital de Charlow, où on lui fit faire des exercices physiques, de l’hydrothérapie froide et de l’électrisation. Au bout de vingt-trois jours de ce traitement il était complètement guéri de sa prétendue ataxie L

M. Rockwill avait rapporté antérieurement des faits analogues desquels il concluait que les malades considérés comme des ataxiques guéris n’avaient en réalité que de l’irritation spinale1 2.

Cependant il ne faudrait pas croire que le pseudo-tabes neurasthénique guérisse toujours aussi facilement. 11 persiste quelquefois avec une étonnante ténacité pendant de longues années. Ainsi

1 Kowalewski, Tabes dorsualis illusoria ( Ccntralblatt fur Ncrvenheilkunde von Erlenmexjer, 1er août 1883).

- Rockwill, Neiv-Yovk médical Journal, 1881.

j’ai publié jadis l’observation d’un homme de quarante-neuf ans qui avait eu pendant dix ans des symptômes d’apparence tabétique : douleurs à type fulgurant, incertitude de la marche, sensation de dénivellement, signe de Romberg, excitation génitale, miction difficile, faux besoins d’aller à la garde-robe, crises gastralgiques, etc. Cet homme, que je considérais comme un ataxique vrai, étant venu à mourir d’une tuberculose miliaire aiguë, je pratiquai son autopsie avec un soin extrême; j’examinai à l’œil nu et au microscope sa moelle, scs racines rachidiennes, ses nerfs périphériques; tout était remarquablement sain1. Ce malade n’était donc pas un ataxique vrai comme on l’avait pensé pendant sa vie : c’était un pseudo-tabétique dont les souffrances avaient duré dix ans. En relisant après coup les détails de son observation, on reconnaît bien quelques anomalies qui auraient dù inspirer des réserves; ainsi ses réflexes plantaires et rotuliens étaient conservés, ses pupilles réagissaient normalement à la lumière et à l’accommodation. Mais les grands symptômes du tabes étaient si nets que tous les médecins qui ont vu le malade, tous sans exception, ont porté le diagnostic d’ataxie locomotrice progressive. La même erreur a été commise, dans des cas analogues, par des hommes dont l’autorité en matière de neurologie est absolument incontestée.

Le pseudo- tabes hystérique présente la même symptomatologie que celui qui dépend de la neurasthénie; il n’en diffère que par la nature de la névrose mère. Son histoire est établie sur un petit nombre d’observations qui ne sont pas toutes de nature à entraîner la conviction. M. Webb, par exemple, a publié en 187G le cas d’une malade, âgée de trente-cinq ans, qui, dans le courant de l’été de 1873 et à la suite d’une grande émotion morale, a severe mental shok, dit l’auteur, devint triste, anxieuse, mélancolique et perdit le sommeil. Vers le mois d’octobre de la même année, elle commença à éprouver des douleurs lancinantes dans tout le corps, particulièrement dans le dos et les membres inférieurs. En même temps, elle ressentit des douleurs en ceinture, des envies de vomir, des serrements à la gorge. En juin 1874, ses

1 A. Pitres, Sur un cas de pseudo-labos ( Archives de neurologie, 1880).

bras s’affaiblirent et devinrent tout à fait impotents, puis la paralysie s’étendit aux membres inférieurs, qui devinrent complètement anesthésiques. Ces symptômes s’accompagnaient de paralysie de la vessie et du rectum, de troubles de la vue. Intelligence intacte. L’état des réflexes rotuliens n’est pas indiqué, et l’observation ne contient aucun détail sur l’examen des yeux. En 1875, la malade eut quelques attaques convulsives, puis la motilité reparut graduellement dans les membres inférieurs; mais les membres intérieurs étaient encore paralysés en 1870, au moment où le lait fut livré à la publicité. M. Webb n’hésite pas sur le diagnostic; il donne son observation comme un case of hysteria simulating locomotor ataxia. Cependant, il paraît impossible de rapporter à l’hystérie seule tous les accidents constatés chez sa malade. Il est vraisemblable qu’il y avait à la fois une lésion organique des centres nerveux, peut-être une sclérose en plaques, associée à quelques symptômes de nature hystérique. Dans tous les cas, le tableau clinique ne rappelle que de très loin les apparences de l’ataxie locomotrice progressive1.

Des observations beaucoup plus précises ont été publiées en France dans les thèses de MM. Leval-Picquechef 2 et Michaut 3. Elles démontrent que le pseudo-tabes hystérique peut donner lieu à un ensemble de symptômes très analogues à ceux de la maladie de Duchenne. Aussi les erreurs de diagnostic sont-elles fréquentes et doublées nécessairement d’erreurs de pronostic, car à l’encontre de l’ataxie vraie qui est une maladie grave, progressive et jusqu’à présent incurable, le pseudo-tabes hystérique est un syndrome qui peut guérir comme peuvent guérir tous les épisodes symptomatiques de l’hystérie *.

Exemple: Une femme de trente-neuf ans se présente dans le service de M. Iluchard avec des douleurs fulgurantes, de l’incoordination motrice des membres inférieurs, de l’analgésie cutanée générale, etc. Elle ressemblait beaucoup à une ataxique vraie;

1 Webb, Case of hysteria simulating locomotor ataxia ( The american Journal of medical science, 1870, vol. LXXI, p. 119).

2 Leval-Picquechef, Des pseudo-tabes. Th. doct., Paris, 1885.

3 Michaut, Contribution à V étude de l’hystérie chez l’homme . Th. doct., Paris, 1890.

4 11 existe dans la science quelques observations de pseudo-tabes guéri par la suppression de diverses causes d'irritation périphérique. Dans un cas rapporté par M. Ilurd (Boston medical Journal , 1877) 1 opération d un phimosis par la circoncision lit cesser des accidents^ caractérisés surtout par l’incoordination motrice et la perte de l’équilibration. M. Védrène a vu disparaître des accidents analogues après la guérison d’hénion hoïdes (Société de chirurgie, 1878). Il est difficile de savoir encore dans quelle îuestue ces faits doivent être rattachés à l’histoire du pseudo-tabes hystérique.

CUIIABIL1TJ

néanmoins, M. lluchard reconnaît à certains détails (conservation des réflexes patellaires, intégrité du sens musculaire, etc.) qu’il a affaire à une hystérique pseudo-tabétique. 11 suggère à sa malade qu'elle est curable; il lui donne pour tout remède du bromure de potassium et, deux mois après, la guérison était complète h

Cette curabilité donne l’explication des cas de guérison soudaine de prétendus ataxiques, rapportés par des personnes dont la bonne loi ne saurait être mise en doute et dont les observations échappaient jadis à la critique scientifique parce qu’on ne pouvait comprendre leur véritable signification. Un de ces cas a été publié l’an dernier par M. le D‘‘ Petit, ancien interne des hôpitaux de Paris, professeur à l’Kcole de médecine de Rennes 2. En voici le résumé : Un homme de quarante-neuf ans était atteint depuis six ans de symptômes tabétiques. 11 avait des douleurs fulgurantes, des troubles oculaires, de l’incoordination des mouvements. Il consulta d’abord M. Charcot, qui le considéra comme un ataxique. MM. Gallard, Rigal, Bail, Empis, Laboulbène, Ferréol, Gérin-Rose, Rucquoy, Sée, Durand-Fardel, Dujardin-Beaumetz, Mesnet portèrent le même diagnostic et conseillèrent des traitements variés qui restèrent tous inefficaces. Le malade, découragé, se livra aux pratiques religieuses, et plusieurs personnes l’ayant engagé à aller chercher sa guérison à Lourdes, il se rendit dans cette localité avec un grand pèlerinage national. Le 20 août 1889, après la messe, il était prosterné le front contre le pavé, priant avec ferveur, lorsqu’il éprouva tout à coup un grand bien-être et sentit comme une force intérieure qui le poussait malgré lui à se relever. 11 se redressa aussitôt et, abandonnant le bâton qui depuis plusieurs années lui était nécessaire pour se tenir en équilibre, il se mit à marcher seul, sans hésitation, sans faiblesse. Depuis lors, il marche « comme un facteur rural ».

Il existe actuellement dans la science une dizaine d’observations régulières de pseudo-tabes névropathique. Bien que leur nombre ne soit pas encore très considérable, on peut cependant tirer de leur comparaison quelques éléments d’instruction.

1 Observation rapportée par Levai -Picqueehef, loc. cit., p. 108.

2 Petit, Ataxie locomotrice progressive (myélite parenchymateuse des cordons postérieurs], datant de six années, guérie subitement à Lourdes le 20 août 1880 ( Annales de Notre-Dame de Lourdes , 22e année, 8e, 9e et 10° livraisons).

Ces observations se rapportent toutes à des adultes chez lesquels la maladie a débuté entre vingt-neuf et quarante-trois ans, tantôt sans causes connues, tantôt à la suite de fatigues excessives ou de grandes préoccupations morales. On y compte six hommes et quatre femmes. Le pseudo-tabes névropathique serait donc un peu plus fréquent dans le sexe masculin que dans le sexe féminin. Quelques-uns des malades qui en ont été atteints appartenaient par leur hérédité et leurs antécédents pathologiques à ce qu’on appelle aujourd’hui « la famille névropathique ». D’autres semblaient indemnes de tares héréditaires. Aucun d’eux n’avait été sujet antérieurement à de grands accidents hystériques ou neurasthéniques.

Le début de l’affection a presque toujours été lent, insidieux; sa marche progressive. Sa durée a varié de quelques jours à plusieurs années. Quelques malades ont eu des améliorations ou des guérisons temporaires suivies de rechutes.

Les symptômes qui se sont montrés chez les pseudo-tabétiques sont très nombreux.

Le plus constant, celui qu’on a observé à des degrés divers dans tous les cas sans exception, c’est V instabilité clans la station verticale et V incoordination motrice clans la marche, s’exagérant notablement par V occlusion des yeux. La démarche des malades ressemble souvent exactement à celle des ataxiques vrais. Dans une observation due à MM. Lecorché et Talamon1, la malade marchait les jambes écartées, frappant fortement le sol du talon, lançant les jambes d’une façon désordonnée, les heurtant l’une contre l’autre, manquant à tout instant de tomber, allant plus vite qu’elle ne voudrait. Une malade de M. Iluchard avait la démarche hésitante, titubante; elle jetait la jambe de côté en demi-cercle; elle éprouvait une très grande difficulté à marcher ou à se tenir à cloche-pied les yeux fermés2.

Les troubles de la sensibilité qui coexistent avec l’incoordination motrice se présentent avec des caractères variables selon les cas.

Les douleurs à type fulgurant sont fréquentes; je les trouve consignées dans la moitié des observations. Elles étaient « comme des coups de lancette » chez le malade de M. Iluchard, « en étau » dans un cas rapporté par M. Ballet3, «d’une extrême violence» dans une observation de M. Féré L

1 Lecorché et Talamon, Études médic. faites ci la maison Dubois. Paris, 1881, p.550.

2 Observation rapportée dans la thèse de M. Leval-Picquechef, p. 106.

3 Thèse de M, Leval-Picquechef, p. 145.

4 Thèse de M. Leval-Picquechef, p. 101.

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