CERTIFICAT DE VISITE
» Je, soussigné, médecin principal de la marine, certifie que M. François Mouj., âgé de trente-deux ans, fusilier, numéro matricule 4440, est atteint de myélite chronique, affection pour laquelle il a déjà été réformé par le service de santé militaire.
» En conséquence, j’estime qu'il y a lieu de présenter le nommé Mouj... devant la Commission spéciale de réforme.
» Rochefort, le 20 janvier 1885.
» Signé : D...
» Note: Cet homme ne peut quitter son lit et devra être conduit en voiture devant la Commission. »
Quelques jours après, François fut envoyé à l’asile d’aliénés de Marseille. Là, il se rappelle très bien avoir eu le délire des grandeurs. Il ramassait tout ce qu’il trouvait de brillant pour en faire des décorations. Il se croyait roi et voulait impérieusement qu’on l’appelât Sa Majesté. Sa vessie était par moments paralysée, le sphincter du rectum de même.
François est resté quatre mois et demi dans cet état, et après quinze jours
de convalescence il rentrait à Paris et se plaçait dans la môme maison où il était employé avant son départ pour l’armée.
Au mois de juillet 1888, au milieu d’un boulevard de Paris, il ressentit tout à coup des picotements sur le front, un bruit de cymbales dans les oreilles, et un pressant besoin de dormir.
11 se coucha sur le boulevard, sans avoir le temps d’aller s’asseoir sur un banc. 11 se souvient parfaitement, dit-il, de ce qui se passait autour de lui : il entendait tout. On le porta au bureau de police, et de là à son habitation, où un médecin fut appelé et rassura l’entourage en disant que ce n’était qu’une attaque de catalepsie. Le malade est resté endormi pendant deux jours; à son réveil, il avait un grand besoin d’uriner qu’il ne put satisfaire; on fut obligé de le sonder pendant deux jours. François ressentait en même temps un appétit formidable, et sans qu'il éprouvât aucune peine ni douleur, il se mit à pleurer à chaudes larmes. Après cette crise, il ne ressentit qu’un peu de fatigue, et deux jours après il put reprendre son travail.
Le malade n’avait éprouvé aucune émotion, il n’avait eu non plus aucune violente colère avant l’attaque et n’avait point fait d’excès. 11 ne s’était prêté antérieurement à aucune expérience d’hypnotisme et n’avait jamais assisté à des expériences de ce genre.
François eut une seconde attaque de catalepsie en novembre 1888, absolument identique à la première. Depuis, il en a une environ tous les deux ou trois mois. Il est resté huit mois à l’Hètel-Dieu de Paris, où il a eu six de ces attaques, dont une a duré cinq jours.
Le 2 février 1889, François se trouvait auprès d’une personne chez laquelle il avait une commission à prendre, quand tout à coup il ressentit une violente douleur à la jambe droite. En même temps, il fut pris de nausées et de vomissements. La douleur de la jambe droite remonta dans la hanche, dans la poitrine et dans le pharynx, où il éprouva la sensation d’une boule et un peu d’oppression; le malade poussa un grand cri rauque et tomba sans connaissance. On le plaça au grand air; il revint à lui une demi-heure après. On lui raconta alors qu’il avait fait toutes sortes de grimaces et de contorsions. Une heure plus tard, il pouvait regagner son domicile à pied. Le soir, il ne ressentait qu’un peu de fatigue; le lendemain, en se réveillant, il ne sentait plus ses jambes; elles ne semblaient plus exister. Il appela au secours; on le transporta à l’Hôtel-Dieu. François ressentait en même temps une violente douleur à la tête et dans tout le côté droit, sauf dans la jambe droite. Il ne pouvait point uriner seul; il fallut le sonder. Il avait une constipation opiniâtre; quand on pressait sur la colonne vertébrale, surtout à la région lombaire, on provoquait une violente douleur. Les jambes étaient contracturées; le malade ne peut pas dire si elles étaient serrées l’une contre l’autre, mais il se rappelle fort bien qu’on explora sa sensibilité et qu’on trouva chez lui des plaques d’anesthésie et d’hyperesthésie; les conjonctives étaient anesthésiées des deux côtés; anesthésie complète du pharynx; les plaques d’anesthésie et d’hyperesthésie variaient du jour au lendemain, sauf les conjonctives qui
restaient toujours insensibles; la température oscillait entre 38° et 39°.
Deux ou trois jours après son entrée à l’hôpital, entre une heure et deux heures de l’après-midi, François pousse un cri, perd connaissance, ses muscles se contractent, il rejette de la salive, mais ne se mord point la langue; au bout de cinq ou six minutes il revient à lui. Ces attaques, que l’on appela épileptiques, revinrent tous les jours à la même heure, pendant quarante jours de suite. Il était rare que pendant leurs évolutions le malade n’urinât point sous lui; mais jamais il n’eut de selles involontaires ni ne se mordit la langue.
Un mois après son arrivée, M. le. professeur Proust fit écrire sur le cahier de visite : myélite chronique épileptiforme. — On fit prendre au malade, chaque jour, des douches aux jambes et au périnée, de la strychnine, des bromures, des iodures.
Quarante ou cinquante jours après son entrée à l’hôpital, c’est-à-dire vers la fin du mois de mars 1889, François recommença à sentir ses membres inférieurs et à les remuer. Bientôt il put se lever et marcher, mais il traînait les jambes et sa démarche ressemblait à celle qu’il a actuellement. Deux ou trois jours après qu’il eut recommencé à marcher, François urinait tout seul; en même temps disparaissaient les attaques épileptiformes. François vit son état s’améliorer de jour en jour, et quinze jours après qu’il eut commencé de marcher, il se sentait complètement guéri de sa paralysie. Mais en même temps il souffrait toujours de la tête et des reins; d’un autre côté, la vue, qui lui avait paru faible quatre ou cinq jours après son entrée à l’hôpital, s’affaiblissait de jour en jour.
Au commencement du mois d’avril 1889, des douleurs se firent sentir de nouveau dans les jambes et les mollets, accompagnées de fourmillements à la pointe des pieds. Trois ou quatre jours après le début de ces nouveaux accidents, le malade sentit ses jambes se paralyser peu à peu et devenir raides. Quelques jours après, le bras droit devenait raide à son tour; il était étendu le long du tronc; les doigts étaient en extension et entrelacés entre eux. La paralysie du bras disparut au bout de dix jours, subitement, comme elle avait du reste apparu. Mais la raideur dans les jambes persistait ; si l’interne parvenait à les fléchir, c’était en lui causant de vives douleurs.
Ce fut aussi dans les premiers jours d’avril 1889 que François présenta un symptôme nouveau. Tout d’un coup, il sentit sa langue paralysée; il lui était impossible de proférer une seule parole. Ce mutisme complet dura dix-neuf jours; au bout de ce temps, il recommença à parler, mais il éprouvait une grande difficulté à prononcer les p et les g. Il n’arrivait que très difficilement à prononcer le mot « gargarisme ».
Un mois après sa rechute, c’est-à-dire au commencement de mai 1889, une aggravation notable se produisit : les douleurs fulgurantes, qui, il y a un mois, étaient à peine marquées, devinrent très vives aux jambes, à la ceinture, au creux épigastrique, le long de la colonne vertébrale et à l’occiput, et, si on pressait en ce dernier point, le malade ressentait des douleurs atroces. En même temps, il commença à vomir ses aliments; ses jambes maigrirent beaucoup; le sphincter de la vessie se paralysa de nou-
veau; il fallut avoir recours à la sonde, et l’on constata, comme pendant sa première paralysie, du pus, des spermatozoïdes et du sang’ dans ses urines. François avait, en outre, des selles involontaires; la température oscille entre 39° et 40°. Au mois de juillet 1889, il eut des accès de folie, on fut obligé de lui mettre la camisole de force.
Ce fut à cette époque que, sur le cahier de visite, François vit écrit, à côté de son numéro : Hystérie et aliénation mentale.
Cette aggravation de tous les symptômes dura jusqu’à la fin de juillet 1889. Au mois cl’août, une légère amélioration se produisit; les douleurs fulgurantes devinrent moins intenses; le malade retrouva ses jambes et, avec la sensibilité, la motilité ne tarda pas à reparaître; il resta néanmoins quelques plaques d’anesthésie. Aidé de béquilles, François commença à marcher, mais avec le pied droit il ne sentait pas du tout le sol; il lui semblait qu’il marchait sur du duvet; il sentait un peu mieux avec la jambe gauche. Quand il marchait, il lançait ses jambes à tort et à travers et frappait du talon; il ne pouvait pas marcher les yeux fermés. Son état resta à peu près le même jusqu’au mois d’août 1889.
Pour la troisième fois, sur le cahier de visite on changea le diagnostic; à la place d hystérie, on écrivit ataxie , et au lieu de chloral et de bromure de potassium qu’on donnait au malade pendant qu’on le considérait comme hystérique, on le traitait maintenant par la pendaison. François a été pendu cinquante-huit fois; ce traitement a produit une grande amélioration dans la marche; mais le malade dit qu’il y a eu aggravation des symptômes douloureux, surtout des douleurs en ceinture. François a remarqué que, depuis le mois d’octobre dernier, il y voit très peu pendant la nuit; pendant le jour, il y voit double, mais il voit clair. Il y a environ six semaines que le malade a commencé à uriner tout seul. A la fin de décembre 1889, M. Proust dit à François qu’il ne pouvait plus rester dans son service, qu’on l’enverrait avec les incurables. Le malade préféra rentrer dans sa famille qui habite les environs de Toulouse. En passant à Bordeaux, il perdit connaissance à la gare et fut transporté à l’hôpital Saint-André, où il fut admis le 13 janvier 1890.
A son entrée à l’hôpital, le malade présentait beaucoup d’anxiété, de l’hyperesthésie musculaire, et il disait souffrir horriblement du creux épigastrique et de la colonne vertébrale. Le 17 au matin, il eut une crise très douloureuse; à huit heures, il parlait encore; après une piqûre de morphine, à huit heures et demie, il perdit tout d’un coup l’usage de la parole; quand il essayait de parler, une sorte de gargouillement se produisait dans sa bouche; cependant il pouvait avaler des liquides. Le soir, les douleurs étaient moins vives, mais le malade ne pouvait point parler ni tirer la langue. On voyait celle-ci pelotonnée au fond de la bouche. L’intelligence était conservée, et le malade répondait par écrit à toutes les questions qu’on lui posait. Le lendemain, la paralysie de la langue disparut tout d’un coup comme elle avait apparu.
Etat actuel le 20 janvier 1890. — Sensibilité : François se plaint surtout de douleurs aiguës, lancinantes, rapides comme des éclairs, siégeant
dans les membres inférieurs, depuis la ceinture jusqu’aux extrémités des orteils. Ces douleurs surviennent par accès. Elles sont souvent assez vives pour faire tressauter le malade et lui arracher des cris.
La peau est partout sensible au contact et à la piqûre. Elle l’est peut-être un peu moins sur les membres inférieurs que sur le tronc et la face. Pas d’anesthésie des conjonctives. Pas de zones spasmogènes.
Vue : Résultats de l’examen pratiqué par M. Badal le 2U janvier 1800 :
1° L’accommodation et les réllexes'de l’iris sont conservés.
2° Pas d'atrophie des nerfs optiques: La papille droite est absolument normale; à gauche un peu de diffusion à la périphérie, encore n’esl-il point certain que ce soit là un état pathologique.
3° L’acuité visuelle est réduite à £ à gauche (avec un verre corrigeant l’hypermétropie légère). A droite l’acuité est plus mauvaise, mais cet état doit être mis sur le compte d’un astigmatisme irrégulier, suite de kératites anciennes.
4° La vision des couleurs paraît conservée.
5° Rétrécissement concentrique du champ visuel des deux côtés, 25° à 30u dans toutes les directions (fuj. OH).
Fie. es.
L 'odorat est très affaibli, surtout à droite. Le goût, l’ouïe et le toucher sont normaux.
Motilité : Le malade, étendu dans la position horizontale, n’a pas de tremblement; il peut mouvoir assez bien ses membres. Lorsqu’il est debout, les yeux ouverts, il peut rester longtemps immobile, mais si on lui fait fermer les yeux, il chancelle aussitôt et tombe lourdement en avant ou en arrière, plus souvent en avant. La marche est difficile, hésitante, gênée par des secousses musculaires irrégulières; les talons sont lancés quelquefois au delà du but à atteindre; tout le corps est en état d’équilibre instable; les jambes présentent une sorte de tremblement un peu analogue à celui qu’on observe chez les malades atteints de tabes spasmodique.
Le sens musculaire, normal aux membres supérieurs, est aboli aux